Respire, bébé, respire !
Chapitre 29 – 20 juin
Chapitre 29
20 juin
Jours de vie : 30
Âge gestationnel corrigé de Violette : 28 semaines et 6 jours
19 juin 2005
20 h 15 : Améliorée avec de l’hydrocortisone. Hypotension plus réfractaire, épi sevrée à 0,25
mcg/kg/min. Lectures ligne radiale > brassard. […] Urine +, nécrose tubulaire aigüe. […] Ponction lombaire : globules blancs 31 (pas de méningite) […] Parents au courant des résultats.
Cher ordinateur,
Les derniers jours, ç’a été l’enfer.
Violette a commencé à faire pipi, enfin ; c’est peut-être à cause de l’hydrocortisone qu’on lui a donnée, peut-être pas. Là, elle fait trop pipi parce que ses reins ne filtrent plus comme du monde.
Je voudrais être sous anesthésie générale et me réveiller dans six mois.
Désespoir. Désespoir.
Je suis anéantie.
Je deviens folle à force d’imaginer des scénarios horribles où Violette se blesse, où elle meurt, où elle souffre encore d’autres complications. En somme, le pire scénario, c’est qu’elle meurt ; ou encore qu’elle soit lourdement handicapée. Si je ne savais pas qu’il existe tant de situations cliniques qui peuvent encore la tuer (l’entérocolite nécrosante, d’autres infections, les problèmes métaboliques à cause des reins), ça me donnerait un break.
La seule façon pour moi de ne pas y penser, c’est de me redire encore et encore que je ne suis pas folle. Je n’arrive pas à relaxer. Une boule de stress, de douleur, de désespoir m’étrangle. Je dois me répéter qu’un jour, tout ira bien et que je ne me sentirai plus comme je me sens en ce moment. J’ai lu l’an passé dans un article que quand on sourit, on se sent mieux, parce que les muscles qui sont utilisés pour sourire envoient des messages au cerveau pour lui dire qu’on est heureux. J’essaie, mais ça ne marche pas. Je vois mon reflet sur mon écran d’ordinateur et c’est pathétique. Mon sourire est vide.
Je ne peux pas me sentir comme ça pour toujours, non ? Ça me consume. J’ai l’impression de me dissoudre dans mes acides gastriques ; je deviens comme une masse de chair molle qui s’affaisse sur le plancher. Un grand trou se forme au milieu de mon corps, avec des contours flous. Quand je marche, ça pompe tout mon air et ça augmente ma douleur, mon vide, mon hypervigilance. Ça finira par me donner des ulcères d’estomac et je vomirai du sang devant une grosse flaque d’indifférence. Un sang bien rouge et bien visqueux, bien gluant, bien toxique, le sang d’une créature vidée de sa raison d’être.
Violette, Violette, je t’en supplie, essaie d’aller mieux ! Je sais que ce n’est pas toi qui décides. Ça ne te regarde même plus. On était prêts à arrêter toutes les machines, et on avait tort. Ou peut-être pas. Peut-être que l’heure était venue et qu’on ne t’a pas écoutée. Peut-être qu’on n’avait pas tort et qu’on est juste en train de prolonger ta mort.
Peut-être qu’on aurait dû accepter que tu étais en train de mourir. Ainsi il n’y aurait plus eu d’incertitude. Un enfer certain, c’est peut-être mieux qu’un enfer incertain, non ? MAIS COMMENT JE PEUX ÉCRIRE DES CHOSES PAREILLES ? ! Ton père, mon Keith, t’a sauvé la vie. Tout mon merveilleux savoir médical a failli te tuer. Il faut que j’arrête de penser avec mon cerveau, il faut que je pense avec mes tripes, avec mon cœur. Mais je ne peux pas, parce que le maudit film avec ses catastrophes en série reprend toujours le dessus, avec sa chaise roulante, son botox pour la paralysie cérébrale, son chien-guide, sa gastrostomie et toutes ces saloperies-là. Violette, je veux te connaître. Je veux te voir sourire quand tu me regardes. Je veux que tu saches que je t’aime vraiment, que tu en sois consciente. Est-ce que je suis en train de te bouffer toute ton énergie, de souiller ton air avec mon désespoir ? Si tu vas mieux, je te promets d’être une bonne mère. Je pourrais même te pousser tes gavages.
Sinon… Sinon… Sinon…
Ordinateur, j’espère qu’un jour je ne me sentirai plus comme ça. Mais je ne peux pas m’imaginer me sentir autrement. Comment je pourrais ? Comment je pourrais m’habituer à ça ? Comment je peux me sentir OK dans une situation pareille ? Une mère normale ne peut PAS se sentir OK dans une situation comme celle-là. Quand papa est mort, on me disait que le temps m’aiderait. Et ça me choquait, parce que je ne pouvais pas concevoir que son souvenir s’effacerait avec le temps. Mais les gens avaient raison, sans doute. Le temps a effacé la douleur, même si je pense à papa tous les jours, surtout en ce moment.
Des fois, j’ai le sentiment d’être complètement abandonnée, de ne pas être là. C’est une sensation que j’ai déjà connue, mais depuis la naissance de Violette, c’est fréquent. Alors je me répète qu’un jour, je me sentirai bien, en espérant qu’en le répétant ça finira par arriver. Mais je ne peux pas m’imaginer que je pourrais m’habituer à la mort de Violette.
Il faut que quelqu’un me dise qu’un jour, je me sentirai bien, que je ne suis pas en train de devenir folle.
Est-ce que TOUTES les femmes qui vivent ça s’effondrent elles aussi, est-ce que ça leur fait, à toutes, comme un grand coup dans l’estomac ? Peut-être qu’elles se laissent aller au désespoir quand elles sont seules, comme moi. Pourquoi on ne me dit pas que je vais me sentir mieux ? Peut-être que c’est pas vrai ?
« OK ; un jour je serai OK. » Les mots résonnent dans ma tête, mais ils n’ont pas de sens.
Quand je suis vraiment tannée de me répéter qu’un jour, je serai OK, j’essaie d’autres trucs pour me libérer le cerveau. Je compte au rythme de mes respirations. En inspirant, je compte jusqu’à quatre, en m’imaginant quatre couleurs : un, rouge ; deux, jaune ; trois, vert ; quatre, bleu. Quand mes poumons sont remplis, je compte jusqu’à deux, puis j’expire : un, bleu ; deux, indigo ; trois, rose ; quatre, mauve.
Ou je fais de l’exercice intense et ça m’aide à me vider le système.
Je m’imagine à la fois minuscule et immense. Une fourmi dans l’Univers, une géante autour de mes cellules, mes facteurs de transcription, mon ADN et mes enzymes. Je regarde en bas et je vois un continent ; je regarde en haut et je me vois dans un tout petit avion, point négligeable dans le ciel mais en même temps gigantesque, en train de veiller ma minifille.
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