Respire, bébé, respire !
Postface
Montréal, 1er juin 2015
Objet : Violette, 10 ans, passage en 5e année
Madame, Monsieur,
Je suis le pédiatre traitant de Violette. La petite est actuellement en 4e année chez vous. Selon notre évaluation, Violette devrait pouvoir poursuivre sa 5e année dans votre institution en septembre prochain.
Ses deux frères fréquentent aussi votre école. Étant donné la vive implication de leurs parents auprès d’eux, vous connaissez donc toute la famille et la mesure des liens qui en unissent les membres.
Je vous rappelle que Violette a vécu l’impossible et que, sans sa résilience, celle de ses parents et de ses soignants, je n’aurais pas à vous écrire cette recommandation tonifiante.
Née prématurée à 24 semaines, 4 mois avant le terme, Violette a su traverser une hospitalisation prolongée, des comorbidités et des complications reliées à sa prématurité extrême, notamment des conditions pulmonaires, ORL, infectieuses, nutritionnelles, ophtalmologiques et, évidemment, développementales.
Actuellement, elle ne souffre de rien de majeur. Elle n’est ni grande, ni grosse, mais absolument charmante tout en bas de ses courbes de croissance, dans un couloir de normalité. En raison de ses intubations antérieures, sa voix porte peu et son souffle, surtout en présence d’une infection respiratoire, peuvent laisser entendre un léger bruit à l’inspiration – ce qu’on appelle un stridor. Elle fait un peu d’asthme, bien contrôlé au besoin. Autrement, vous savez tout, et sans connaître son histoire, personne ne se douterait de son passé.
Bien au contraire, Violette est curieuse, enjouée, volontaire. C’est une petite fille rayonnante. Elle peut manger de tout, sauf des noisettes, participer à toutes les activités de loisirs ou sportives qui conviennent à son âge. Elle pratique plusieurs sports, d’ailleurs. Elle lit beaucoup. Elle dort bien, s’endort parfois plus difficilement. Elle aime aussi apprendre, converser, vous toiser à la manière de son père, vous challenger à la manière de sa mère. Elle s’entend fort bien avec ses deux frères et avec la famille élargie, comme sa grand-mère maternelle dont elle est proche et sa gardienne Marjolaine qui lui est restée fidèle. Violette est invitée à tout plein de fêtes d’anniversaire et peut nommer de nombreuses « plusses » meilleures amies.
Quand on lui demande ce qu’elle veut faire dans la vie, elle répond : « Bouchère, femme de ménage ou infirmière pour les bébés… »
L’école, j’y viens, n’a pas toujours été facile. Mais mon évaluation clinique, celle du suivi à long terme à l’unité de néonatologie, un coup d’œil sur ses résultats scolaires insatisfaisants malgré un travail acharné, ses marginalités constatées aux acquis académiques de l’automne dernier, ses apprentissages individualisés auprès de ses parents à l’occasion des devoirs et d’un bref passage en scolarisation à domicile en raison d’un déplacement familial à l’étranger cet hiver, et enfin ma rencontre récente avec la famille au CHU Sainte-Justine, bref, tout concorde et porte à croire que Violette, qui réussit bien sa vie, devrait aussi continuer à progresser à l’école et réussir académiquement sa future 5e année.
Vous n’êtes pas sans savoir que l’enfant a son style cognitif d’apprentissage particulier, dont nous avons déjà discuté à la suite de certaines interrogations de son prof et des parents. Les stratégies mises en place chez vous, et à la maison, ont énormément amélioré sa compréhension de certaines tâches, notamment en français et en mathématiques. Ces dernières semaines, elle remontait la pente, tout en mettant encore plus de temps à faire ses conjugaisons et ses divisions. Certaines de ses fonctions exécutives semblent fragilisées, notamment du côté de la planification et de l’organisation qui ont la patte lourde. À son âge, ces fonctions sont encore à se construire avec l’écosystème.
Si Violette s’adapte facilement à des contextes variés et est absolument charismatique, on peut parfois sentir qu’elle contient une très légère anxiété, surtout quand le temps presse ou devant l’effet de surprise. Encore là, rien à encadrer autrement. Il faut simplement savoir que cela explique parfois de petits écarts immatures, de brèves réviviscences du « quand j’étais bébé ». Des comportements qui, comme toujours, se résolvent vite, avec l’apaisement, l’encadrement et les jeux imaginaires. Avec le souffle retrouvé.
Puisque tout roule et tout baigne, je ne pense pas qu’il soit nécessaire de nous rencontrer. À tout hasard, n’hésitez pas à nous contacter, moi ou Mme Sandra Caron, notre infirmière, au CHU Sainte-Justine pour toutes interrogations ou demandes.
En terminant, je tenais à vous faire savoir que Annie Janvier, la maman de Violette, fera paraître un livre dans notre collection La Santé du Monde chez Québec Amérique, et ce, peu après votre rentrée de septembre. Son livre intitulé Respire, bébé, respire ! témoigne du parcours trépidant de sa petite Violette contre l’entropie.
Il faut dire que ce chemin a merveilleusement bien réussi à votre élève, grâce aux soins de pointe auxquels elle a eu droit, grâce aux hommes et aux femmes qui ont pris soin d’elle, grâce à votre travail à l’école, grâce enfin à son papa et, of course, à sa maman, ma collègue Annie. J’ai toujours cru que l’isolement appelait à la mort, mais que la complexité permise par le rassemblement des vivants permettait que l’impossible puisse continuer de vibrer. Annie est une femme complexe, je vous l’assure, mais elle est fondamentale, et si elle n’avait pas été ainsi, les détresses de la vie ordinaire lui auraient paru trop prévisibles pour conduire un enfant à la Vie, avec son grand V. Il lui fallait du sport, Annie, du sport pour la tête, du sport pour l’âme, du sport pour dompter ce qui l’attendrait.
Bref, sans l’exception, l’exceptionnel ne naîtrait jamais. Il n’y aurait plus de bébés, ni d’enfants, ni d’adolescents et je me morfondrais devant ma parfaite inutilité.
Le rapport qu’Annie entretient avec chacune des parcelles de l’existence, sa pulsation de base, j’oserais dire, est celle de l’héroïne ordinaire pour qui les affres de la maladie, de l’horreur ou de la malchance ont leur penchant dans l’action, la survie et le plaisir. En cela, Annie Janvier, fébrile et généreuse, est un personnage absolument hitchcockien. Je l’adore, son livre aussi, sa fille aussi. Je les adore à 24 images/seconde.
En m’excusant, Madame, Monsieur, pour cette digression, je me permets de conclure en vous souhaitant bonne suite avec la prochaine année scolaire de Violette et aussi, très bonne lecture.
Que sera sera/whatever will be, will be…
Bien cordialement,
JEAN-FRANÇOIS CHICOINE MD, PÉDIATRE
CHU Sainte-Justine/Université de Montréal/Le monde est ailleurs
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