Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 8 sur 43

Pages du PDF

Sur l'autre rive

Chapitre 8

Solange ne comprend pas pourquoi je ne signe pas mes travaux de mon prénom, Marie-Ève, que beaucoup prononcent en escamotant le trait d’union : Mariève. Comment lui expliquer l’histoire et la raison de mes différentes identités ? Quand je tente d’élucider tout ça, j’en perds, moi aussi, le fil conducteur et finis par me moquer de moi-même.

Longtemps, je fus Madeleine. Déjà, c’était un maquillage. Car c’est sous le prénom de Marie-Madeleine que je figure dans le registre de l’état civil de Madingou. J’ai supprimé Marie quand père a obtenu sa mutation pour Brazzaville. Je voulais ainsi mettre un terme aux quolibets dont j’étais l’objet depuis le jour où, à la leçon de catéchisme, la sœur nous avait conté l’histoire de Marie-Madeleine, la pécheresse. C’est en remplissant mon dossier d’entrée au lycée que j’officialisai mon nouveau patronyme. Qui donc aurait vérifié ? Nous vivions alors dans un pays où le changement d’identité était monnaie courante, et, en tout cas, plus facile à réaliser que l’obtention d’un divorce ou l’autorisation d’un visa de sortie du territoire. Que de noms d’abord européanisés, quand la mode était de « franchir la ligne », changer de statut, s’identifier à un champion ou à une vedette ; que de noms plus tard africanisés, « authentifiés », pour, au contraire, prouver son nationalisme !… Mes parents n’en firent même pas cas ; ils préféraient m’appeler par mon nom traditionnel, Ngambou, c’est-à-dire la seconde des jumelles. Découvrant ma tricherie, ils eurent un sourire de bienveillance. Quelle importance ? Les noms des Blancs…

Marie-Ève est venu bien plus tard. Marie pour revenir à la source de mon être, Ève en souvenir de ma jumelle. La fièvre typhoïde nous l’a arrachée quelques jours après notre arrivée à Brazzaville. Souvent, en peignant, je pense à elle. Beaucoup de mes retouches sont guidées par ce qu’elle me souffle à l’oreille. Elle n’a cessé d’être derrière moi dans ma cachette, observant par-dessus mon épaule si je jouais comme il fallait au jeu du magicien. C’est pour lui rendre hommage, pour m’acquitter de ma dette à son égard, que je dois associer son nom à mon travail. Je sais que les cieux sont là, guettant ma première défaillance.

Mais comment expliquer cela à Solange François ?

En fait, je ne réfléchissais guère en m’attribuant cette nouvelle identité. Je l’ai spontanément proposée à l’officier de justice que j’ai soudoyé avec mes économies, pour obtenir de faux papiers afin de franchir la frontière et disparaître des mémoires.

Pour compliquer l’ensemble et brouiller les pistes, je signe mes toiles du nom de Mapassa, « les jumelles » en lingala. Ce dédoublement est, à sa manière, une certaine fidélité. Déjà, dans ma vie antérieure, je ne signais pas Madeleine, mais M. A., mes anciennes initiales, comme si je me plaisais à multiplier les mystères autour de moi. Pudeur, superstition pour s’approprier des forces étrangères ? Allez donc savoir ? Je n’ai pas l’esprit analyste, je suis femme des sens.

Finalement, Solange n’insiste pas pour Marie-Ève, ou Mariève. Au bout du compte, mon pseudonyme – qu’elle appelle mon nom de guerre – lui convient pour la promotion. Trois syllabes, assure-t-elle, constituent l’idéal pour le bouche à oreille. Mapassa ! Elle trouve même du charme aux assonances provoquées par la répétition des a. Elle ajoute que le mystère créé par un nom qui pourrait laisser croire qu’il s’agit d’un Italien, ou d’un Japonais, n’est pas dénué d’avantages.

Elle avait regretté que je ne mentionnasse pas mon prénom, dont la féminité et ce qu’elle appelle « un je ne sais quoi » dans la prononciation diffusent un parfum d’élégante sensualité. Je ne peux reprendre ses phrases sans en sourire. Elle ajoutait qu’un nom ainsi lancé sans accompagnement faisait masculin. A moins, se reprenait-elle, d’expliquer que Mapassa est un prénom exotique. Et elle répétait Mapassa, Mapassa, Mapassa, comme une élégante humant l’échantillon d’un parfum envoûtant.

J’ai dû lui apprendre qu’en Afrique les Bantous ignoraient les prénoms. « Vous êtes antillaise, m’a-t-elle rappelé. – Oui, mais Mapassa provient d’Afrique. – Dans quel dialecte ? » Il y a quelques années, j’aurais réagi. Ce ne sont pas des dialectes mais des langues. J’ai laissé passer. « Dans quel dialecte ? a-t-elle répété, croyant que je ne l’avais pas entendue. – Aucune idée. C’est l’un des rares mots de là-bas que ma grand-mère m’a transmis… Elle-même avait été transplantée d’Afrique. » Et j’ai inventé une histoire, au demeurant plausible, dans la généalogie de n’importe quel Guadeloupéen. Solange m’a brusquement dévisagée en s’efforçant de maîtriser et de dissimuler ce qui se passait en elle et que je ne comprenais pas. Après un moment de silence, je l’ai rassurée d’un sourire et elle a poursuivi en changeant de ton. « Votre mère… – Non, ma grand-mère. – Votre grand-mère a été… (Solange a toussoté pour s’éclaircir la voix) a connu l’esclavage ? – Ma grand-mère a été esclave. » J’ai de nouveau souri. Elle a froncé le sourcil. J’ai un moment joué les érudites en décrivant le trafic clandestin après l’abolition du Code noir. Je me suis même hasardée à citer quelques dates alors que je n’en possède pas la mémoire. Tout cela avec une fausse modestie perverse. Elle ne s’est pas aperçue du bluff et il y a peu de chance qu’elle aille vérifier. « Et votre grand-mère, a-t-elle poursuivi sous l’effet de l’émerveillement, connaissait-elle ses origines africaines ? – Absolument, elle venait du Congo. – Tiens, tiens… – C’est du moins ce qu’elle prétendait… Mais tout cela est bien confus… La tradition orale… Vous savez, ici tous les nègres ne se connaissent que deux origines : le Congo et la Guinée. » J’ai alors songé avec ironie à Mr Jovial.

Solange, habituellement si sûre d’elle, faisait preuve d’une humilité touchante, et j’ai eu le triomphe impitoyable. Je me suis mise à citer une série de noms de lieux et de patronymes kongos que j’avais notés en Guadeloupe. Pour écarter tout soupçon, j’ai ajouté quelques noms d’origine yorouba et fait un commentaire sur le lieu-dit Bambara.

A la fin de l’entretien, Solange m’a fait répéter et épeler mon « nom de guerre », tandis qu’elle le notait. Je crois qu’elle va encore y réfléchir.

Dans quelques jours, au vernissage, ce sera aussi la surprise pour quelques-uns lorsqu’ils rapprocheront la signature des toiles du visage du peintre car c’est surtout Mme Saint-Lazare qu’on connaît dans l’île, Marie-Ève pour les intimes, et, pour le plus grand nombre, simplement « la photographe de la rue Frébault ».

OceanofPDF.com