Sur l'autre rive
Chapitre 15
J’eus du mal à retrouver le sommeil. Tôt réveillée, le lendemain, je me levai la première. J’eus envie de voir la mer. C’était dimanche, l’air était pur, calme, paisible et la mer immobile. Seulement le bercement d’une houle paisible qui mourait en haletant sur la plage. Pas un baigneur. Un décor lunaire ou de création du monde. Il paraît que c’est de la mer qu’a surgi la vie. J’ai eu, ce matin-là, moi aussi, envie de sortir de l’onde et d’aborder neuve et pure d’autres rivages. Renaître. Ailleurs, loin, très loin.
Des pêcheurs qui levaient leurs filets se sont à peine retournés et ont jeté sur moi un regard indifférent. J’ai nagé lentement jusqu’à la bouée. Déjà, j’arrivais à maintenir ma tête sous l’eau plus longtemps que la veille.
Quand je suis rentré à Colombey, Anicet faisait des abdominaux en écoutant la radio. Il avait toujours pris soin de la santé de son corps. Il a vanté la qualité de son transistor, un appareil japonais acheté dans un aéroport, lors de sa dernière mission en Europe. Grâce à lui, il venait de capter Brazzaville et il me fit part des dernières nouvelles du pays. Je n’y prêtai qu’une oreille distraite. Nos bulletins d’information ne disaient pas l’essentiel.
Clarisse, qui nous avait entendus papoter, nous a invités à prendre le petit déjeuner.
– Vous avez pensé à mettre la moustiquaire, au moins ? a-t-elle demandé. Hier soir, j’ai complètement oublié de vous le rappeler.
Nous avions négligé cette précaution mais n’avions pas été mordus.
– Vous avez eu de la chance, tant mieux !
– Ça dépend, a convenu Obiang, il y a des nuits où on ne les sent pas. C’est peut-être une question de vent.
Clarisse avait les yeux cernés mais le regard apaisé.
– Et ses ronflements ? demanda-t-elle, en désignant son mari d’un geste du menton. Ils ne vous ont pas gênés ?
J’ai pris un air étonné et affirmé avoir dormi comme une souche.
– Tu ne l’as pas entendu ronfler ?
– Y a que toi pour entendre des voix, ma chérie.
– Eh bien ! tu as de la chance. On dirait un marigot de crapauds-buffles.
Quand Anicet nous a rejoints, la conversation s’est poursuivie par des banalités sur des sujets sans importance puis, sans que je puisse expliquer comment, a dévié sur la forêt, sur le bois, sur le commerce de l’okoumé et du limba. J’ai aidé Clarisse à faire la vaisselle, et, abandonnant nos époux, nous avons filé à la plage. Clarisse s’est à peine trempée, toujours à cause de ses cheveux.
Nous nous sommes ensuite abritées sous un badamier pour protéger nos peaux du soleil qui commençait déjà à brûler. Clarisse a bâillé plusieurs fois et s’est plainte de courbatures. « C’est comme si, disait-elle avec une voix pâteuse, l’on m’avait battue, ou si j’avais couru le marathon. Cassée, je suis cassée, ma sœur. » Et ses paupières se rabattaient sur des yeux remplis de bonheur. Elle m’a encore demandée si vraiment nous n’avions pas été réveillés par les ronflements d’Obiang, avant d’éclater d’un rire mystérieux, presque moqueur, affirmant que « l’homme-là, vraiment ! » et elle a tapé dans ses mains sans achever sa phrase. Quelques instants après, elle a entonné une chanson en lingala. Un air que nous avions entendu plusieurs fois la veille, lorsque nous bavardions sur la véranda. Elle s’est trompée dans les paroles et m’a demandée de l’aider parce qu’elle voulait apprendre tous les couplets par cœur. Je lui ai avoué mon ignorance. A quelques exceptions près, je ne prêtais pas grand cas aux paroles de ces rengaines.
La conversation est tombée un instant et je me suis aperçue que Clarisse s’était assoupie. Elle respirait à coups lents et réguliers. Moi, j’avais besoin de bouger. J’ai marché sur la plage, m’arrêtant quelquefois pour ramasser un coquillage.
A mon retour, Clarisse m’a confié qu’elle venait de rêver de « Pendant-les-vacances ». Il avait le crâne rasé, portait un maillot de bain à carreaux noirs et blancs et sa femme s’enfuyait avec le patron de l’Auberge du Cap. Il n’était pas nécessaire d’avoir étudié Freud pour interpréter le reste du songe, ce dont je me suis bien sûr gardée. Pour lui donner le change, j’ai prétendu avoir moi aussi fait un rêve étrange durant la nuit. En fait, je ne mentais qu’à moitié. Je lui contai un rêve qui revenait souvent et qui n’a rien à voir avec cette histoire. Que ce fût cette nuit-là, des nuits antérieures ou bien après, quelle importance ? Une pirogue m’emportait loin de rives, aussi accidentées que celles du Djoué, et une lame de fond me culbutait dans la mer. On me tendait la main et je ne parvenais pas à remonter dans l’embarcation…
Une heure plus tard, les hommes nous avaient rejointes et s’étaient remis à jouer au ballon. Obiang était calme, maître de lui mais manquait de souplesse. Aussi alerte que quinze ans plus tôt, Anicet cherchait à tromper son adversaire par sa rapidité.
Un grand vent se leva et le ciel se couvrit de gros ballots de nuages noirs, nous obligeant à rentrer à Libreville plus tôt que prévu. L’orage dura toute la matinée, et l’après-midi il plut sans discontinuer. J’en éprouvai une impression de soulagement. J’allais retrouver ma cachette et mes toiles.
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