Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 13 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 13

Situé à moins d’une heure de Libreville, le cap Estérias doit sans doute son nom à des voyageurs espagnols, dont j’ignore tout, jusques et y compris le siècle où ils y accostèrent. Je n’ai pas pu le vérifier et les Obiang, dont c’était la dernière des préoccupations, furent incapables de fournir le moindre élément de réponse à ma curiosité.

Obiang s’y était fait construire une cabane, qu’il se réjouissait de nous faire découvrir. Il y organisa un week-end. La sortie enchantait Anicet. Moi, j’étais contrariée. Je m’étais au fil des jours créé des habitudes en m’aménageant un atelier de fortune – ma cachette – dans une pièce de la villa où nous logions. Un lieu ensoleillé le matin, agréable et frais l’après-midi. Des branches aux feuilles laquées ornaient le bord de la fenêtre.

Chaque matin, j’y poursuivais l’exploration d’une obsession dont j’étais la proie depuis Brazzaville. Un plan moyen sur trois visages de femmes. Trois ndoumbas, un après-midi de grosse chaleur, s’entretiennent à l’ombre, dans une arrière-cour. Comme pour provoquer le public, je leur avais composé des visages d’intellectuelles au regard ironique et malicieux. Quand je me reculais pour prendre du champ et souffler un instant, j’étais assaillie de doutes. Ne convenait-il pas plutôt de revenir sur ce détail ? Car les ndoumbas n’ont pas cette distinction !… Du moins en général. Si vous vous adressez à l’une de ces dames ou à l’un de ces messieurs de la classe des fonctionnaires de chez nous, sans hésiter, ils vous traduiront ndoumba par « prostituée » ou, ce qui est à peine mieux, par « poule de luxe ». C’est de la malveillance. Les ndoumbas sont en fait de grandes dames, soucieuses de leur liberté et qui considèrent le mariage comme le cimetière des amours. Généralement superbes, la tête alerte, le maintien imposant, elles gèrent leurs charmes et leur beauté avec talent et un souci de tenir les rênes de leur destin. Putains, non ! Même si elles veillent à se choisir des amants capables de les aider à vivre dans le confort. Nulle parmi elles n’est esclave de l’argent. Elles ne se donnent jamais au plus offrant, mais choisissent leurs cavaliers (elles en ont souvent plusieurs, au même titre que ces hommes de chez nous qui possèdent à la fois plusieurs « deuxièmes bureaux »), le congédient quand l’envie leur en prend, car c’est en y mettant tout son cœur que chacune tient à faire l’amour avec ses hommes. Beaucoup d’entre elles symbolisent notre belle époque, celle où elles lançaient telle mode de ceindre son pagne ou de nouer son foulard, celle où l’on dansait sans souci durant les trois nuits de chaque week-end de l’année, dans les bars des deux rives du Congo. Elles en étaient les reines. Nos Madame de Maintenon, peut-être… De grandes dames ! D’ailleurs, un chanteur zaïrois fit à l’époque une chanson pour les célébrer. La censure l’interdit. Mais je m’égare.

Parmi les trois ndoumbas de mon tableau, le personnage central était à l’origine de mes tracas. Ce fut plus tard que je pris conscience de sa ressemblance avec Clarisse. L’emprunt s’était fait inconsciemment. Je m’en amusai et lui ajoutai les fossettes de la Gabonaise.

Bien que la sortie au cap Estérias fût prévue, l’arrivée des Obiang me contraria. Ils firent irruption dans la villa avec des éclats de joyeux drilles. Obiang imitait les coups de gueule d’un adjudant surgissant dans une chambrée à l’heure du réveil, et Anicet, plein de verve, lui donnait la réplique avec à-propos.

Je les aurais broyés.

Moi qui me serais passée de déjeuner pour aller au bout de ma fièvre !

Le couple Obiang étrennait ce jour-là des tenues d’estivants occidentaux.

Anicet et Obiang continuaient à s’interpeller haut et fort comme des lutteurs qui se défient avant le combat, un jour de fête au village. Après avoir pris le temps de rincer et ranger mes pinceaux, j’ai dû abandonner ma toile, me montrer et faire bonne mine.

Vêtu d’un tee-shirt frappé d’un crocodile, et chaussé de tennis neuves à bandes diagonales, Obiang aurait pu passer pour un touriste américain. Il en avait la casquette de baseball.

Nous nous hissâmes dans un véhicule tout terrain neuf, aux sièges de cuir blanc et au tableau de bord d’avion. La climatisation me fit frissonner. Une chaîne haute-fidélité jouait de la musique zaïroise et congolaise, que nous appelions musique zaïcos, pour abréger. Obiang voulait ainsi montrer qu’il était à la mode et en avait les moyens.

Nous rejoignîmes les boulevards de bord de mer un peu avant l’aquarium. La hi-fi rendait à merveille la voix grave de Franco. Il chantait Na yébi yo dont, en réfléchissant un peu, je pourrais retrouver avec précision la date de création. Tous les bars de Brazza rabâchaient cet air l’année du passage de Yinka. Obiang a accéléré, mettant un point d’honneur à dépasser tous les véhicules qui se profilaient à l’horizon.

Au cap Estérias, Obiang nous présenta sa « baraque », comme il répétait, avec la fausse modestie du cabotin de cabaret. Il en vanta les qualités et le charme, tantôt dans un vocabulaire de vendeur, tantôt avec des accents de créateur fier de son œuvre, agrémentant son propos de ronds de jambe désuets. Un bungalow de bois vernis, légèrement surélevé, sur pilotis, à trois chambres, une salle de séjour, et une véranda qui courait autour de l’ensemble. Clignant un œil de négociant madré, il fit remarquer à ses hôtes la plaque sur le fronton : Colombey-les-Deux-Églises. Tandis que Clarisse m’indiquait notre chambre, Obiang expliquait à Anicet pourquoi et comment il s’était offert ce caprice. Une bagatelle dont il soulignait la simplicité, reliant tout cela à ses origines et à son souci de demeurer près du peuple. Il a un moment baissé la voix pour faire une confidence à Anicet, et les deux hommes sont partis d’un éclat de rire bruyant en se frappant dans la main et en se renversant en arrière.

J’aurais aimé jouir d’une telle retraite aux environs de Brazzaville. Une véritable cachette où j’aurais installé mon atelier et où j’aurais pu me sauver dès que mon démon protecteur me chuchoterait à l’oreille de m’enfuir pour aller jouer les jeux des couleurs, des formes, des lignes et de la vie. Je l’imaginais à Kintélé. Là où le fleuve s’élargit et le regard porte au loin invitant au rêve et à l’évasion.

Amphitryon en verve, Obiang faisait valoir son sens patriotique : au ciment n’avait-il pas préféré un matériau local ? Et les deux hommes de disserter sur la beauté du bois, la richesse de nos forêts ; de condamner dans un commun arrêt les Africains corrompus et les néo-colonialistes dont ils étaient les suppôts. En les entendant, Clarisse me toucha discrètement du coude et secoua la tête d’un air affligé. Obiang faisait admirer la qualité du confort. Rien ne manquait. Eau courante, électricité alimentée par un groupe électrogène. Seule faisait encore défaut la climatisation, mais elle avait été prévue et serait prochainement installée. Cela fut l’occasion de pester contre les entreprises commerciales de la place.

A peine installés, Clarisse me proposa d’aller prendre un bain. Quelques pas le long d’un sentier où nos talons soulevaient des poignées de sable, et l’on débouchait au-dessus d’une crique encadrée par des monceaux de rochers chocolat. La plage était ombragée d’arbres à pain, de badamiers, et de cocotiers penchés dans le sens du vent. La mer topaze et lisse, où mille fragments de miroirs jouaient avec le soleil, venait lécher un sable caramel. Les hommes s’étaient mis en maillot mais ne se baignèrent pas, préférant taper dans un ballon. Au moment de pénétrer dans l’eau, Clarisse s’aperçut qu’elle avait oublié son bonnet de bain. Elle qui venait justement de se faire défriser chez la coiffeuse, la veille !… Obiang a lancé des sarcasmes à sa femme et, après un échange de reparties rapides et savoureuses avec son époux, Clarisse a pénétré dans la mer. Elle nageait comme les chiens, juste la tête au-dessus de l’eau. Je n’avais pas ses soucis. A l’époque, j’étais coiffée ras, à la garçonne. J’ai plongé et me suis éloignée du rivage en nageant le crawl. C’est lors de mon séjour à Cornell que j’avais perfectionné ce style. Chaque jour, je passais près d’une heure dans la piscine du campus. Quand j’ai fait une pause pour reprendre du souffle, la terre était loin, et j’ai été un instant saisie d’une peur absurde.

Après m’être reposée en m’accrochant à une bouée, j’ai regagné le rivage en alternant le crawl et la brasse coulée.

Les deux hommes dribblaient, tapaient dans le ballon, prenant à tour de rôle, en s’installant entre deux petits de tas de vêtements, le poste de gardien de but. Ils poussaient des hurlements et s’interpellaient en se gratifiant de noms de champions brésiliens. Sentant les regards des épouses sur lui, Anicet se mit à jongler du pied et des cuisses. Obiang l’a applaudi et ils sont partis dans une discussion sur leurs exploits de jeunesse.

Je fus la dernière à sortir de l’eau.

Après m’avoir complimentée sur ma manière de nager, Clarisse m’a mise en garde contre la mer. J’ai répondu en plaisantant que nous sortions tous, à l’origine, de l’océan et qu’un pressentiment me disait que c’est en y retournant que je disparaîtrais. Elle m’a priée de ne pas dire de telles choses, qui pouvaient appeler le mauvais sort, et elle s’est signée.

– Vous êtes une bonne nageuse, a-t-elle poursuivi toujours sérieuse, mais ici, la mer est traîtresse.

Et elle me relata des cas de noyades étranges qui tenaient même du surnaturel. Elle ne vit pas mon sourire.

Elle a poursuivi en contant des histoires de Mami Wata, qui est le nom populaire du lamantin, la sirène d’Afrique. Elle a terminé en répétant qu’il fallait se méfier car la mer avalait les jeunes femmes.

Il existe aussi dans notre tribu des contes effrayants sur le pouvoir fascinant, attractif et dangereux de l’eau. Je dis des « contes » mais, pour beaucoup, il s’agit de réalité.

– Peut-être ai-je été un dauphin dans une vie antérieure ? ai-je plaisanté.

– Ou une Mami Wata, corrigea Clarisse.

C’est qu’on appelle ainsi également, par extension, les femmes irrésistibles qui séduisent à volonté, vident les hommes de tout l’amour et de toute la puissance dont elles ont besoin, et les rejettent pour s’en prendre à une nouvelle proie.

Nous en avons ri, mais la plaisanterie avait un goût amer car j’étais à peine guérie du souvenir de Yinka.

Le soleil nous avait séchées et des traînées de sel zébraient nos jambes. Toute la bande a repris le chemin de Colombey où nous nous sommes rincées à l’eau douce. Clarisse était inquiète pour ses cheveux. Je l’ai rassurée et nous avons échangé des recettes sur les produits défrisants. En fait, je n’en utilisais pas. Je préférais, comme je l’ai déjà signalé, me coiffer à la garçonne, ce qui était pratique et constituait de surcroît une attitude politique, reliquat du temps de Cornell, à l’époque où les Noirs américains redécouvraient leurs racines.

Afin de ne pas rompre la douceur de ces heures d’oisiveté, Obiang a proposé d’aller déjeuner à l’Auberge du Cap, un restaurant un peu délabré, surtout fréquenté par des Européens et dont les propriétaires, un couple de Français établis au Gabon déjà avant l’indépendance, paraissaient entretenir une vieille complicité avec nos hôtes.

Le champagne, qu’Obiang appelait le jus d’okoumé, du nom d’une essence forestière qui constitue la richesse du Gabon, arrosa le déjeuner. Notre hôte refusa les flûtes que le patron nous proposa, affirmant que les gens à la mode dégustaient le jus d’okoumé dans des verres à whisky. Question de bon goût !

Conformément à son habitude, Anicet avait terminé son plat alors que nous n’en étions encore qu’à la moitié du nôtre et, une fois encore, je ne pus m’empêcher de lui en faire le reproche.

– Maîtrise-toi. Prends ton temps, respire !

Clarisse a ri comme une enfant.

– A force de bouffer à ce rythme, il va se détruire l’estomac, insistai-je en essayant toutefois de le prendre sur le ton de la plaisanterie.

Mais ma voix trahissait mon humeur.

– Laisse-le, a dit Clarisse. J’aime voir manger avec plaisir.

– Plaisir ? Il ne sait même pas le prendre. C’est de la gloutonnerie !

Je raconte cela aujourd’hui en me donnant le beau rôle. En fait, Anicet savait se défendre. Et il savait le faire avec humour mais je ne me souviens plus aujourd’hui de sa repartie.

Clarisse est venue à sa rescousse.

– Il ne mange pas trop vite, c’est nous qui mangeons trop lentement. Et puis (elle dit un proverbe en fang ou en miènè, avant de le traduire), pour une même cadence, chaque danseur ne possède-t-il pas son propre pas ?

– Et quand les deux cavaliers n’arrivent pas à accorder leurs pas ?

– Ils doivent se séparer !

Anicet a blêmi mais Obiang a aussitôt plaisanté.

– Les danses où l’on ne se touche pas sont en fait les plus délicieuses, celles qui sont le plus chargées de malices. Alors, qu’importe les pas ! C’est l’harmonie de l’ensemble qui compte.

Anicet et Obiang se disputèrent pour régler l’addition mais ce fut Obiang qui obtint gain de cause grâce à la complicité du patron. Ils rencontrèrent deux Gabonais qu’Obiang invita à poursuivre avec eux l’après-midi à Colombey. Je me souviens de l’un d’entre eux. Un jeune médecin que Clarisse appelait « Pendant-les-vacances ». Un homme à la coiffure afro, alors à la mode. Réputé pour sa fidélité, il se dissipait quand venaient les vacances et que sa femme, une Danoise je crois, s’en allait en Europe avec les enfants. Alors, chaque année, invariablement, durant quelques mois, le médecin s’empiffrait de « chair noire », pour reprendre l’expression de Clarisse.

Pendant les vacances, c’était aussi le titre d’une rengaine des années soixante. Je l’avais dansée à plusieurs reprises dans les bras de Yinka.

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