Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 32 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 32

Qui n’a pas vu Pointe-Noire ignore une dimension fondamentale de notre âme. C’est comme de visiter la Russie sans pousser jusqu’à Saint-Pétersbourg ou la Chine en négligeant Shanghai, Le programme y prévoyait donc un séjour. J’y accompagnai les Nigérians. La ville était grise, triste et sale. J’en garde un souvenir merveilleux.

De passage, quelques années plus tard, je n’ai pas su y retrouver la villa où nous avions été logés.

Elle était située quelque part dans l’ancien quartier européen, à l’écart du centre, dans une zone de terrains vagues envahis par de hauts matitis, à proximité de la mer. Quand on ouvre la fenêtre, on aperçoit des cocotiers mal entretenus aux branches rouillées qui pendent lamentablement comme un linge sur un fil à sécher. S’étend ensuite un champ de roseaux dont les pieds trempent dans une eau stagnante. Plus loin la mer, bleue et propre.

Dès l’aéroport, on m’avait annoncé que nous serions séparés en deux groupes. Chief Olayodé, son garde du corps et moi dans une villa, le reste de la délégation à l’hôtel. Je demandais à vérifier. Ces cases de passage, qui furent un des luxes de l’époque coloniale, sont aujourd’hui souvent mal entretenues.

C’était une maison à deux niveaux. Elle avait dû servir de logement de fonction à quelque coopérant. Les salles de séjour étaient au rez-de-chaussée et les chambres à l’étage. Une sentinelle logeait dans une bâtisse au fond du jardin : un vieux papa armé d’une lance. Plus un symbole qu’une protection. Il avait vu passer des générations de colons et personne n’avait ni le courage ni la méchanceté de l’envoyer à la retraite. Dans la voiture, au retour de mon inspection, j’ai insisté pour qu’une garde plus sérieuse fût assurée : Chief Olayodé avait rang de ministre dans son pays !

Pour bien souligner l’importance de sa ville et de sa région, le commissaire du gouvernement avait élaboré un programme indigeste. J’ai eu du mal à obtenir une pause d’une heure après le déjeuner. Les visites avaient été préparées avec soin et tout se déroulait à la chinoise, façon révolution culturelle, jusques et y compris le morceau final de fausse modestie des encadreurs. A chaque occasion, que ce fût dans la plantation d’eucalyptus, sur le chantier de construction de la future raffinerie ou dans la coopérative des maraîchers de Loandjili, Chief Olayodé dut prendre la parole pour remercier des cadeaux touchants qui lui avaient été offerts et répondre à des discours écrits, au demeurant toujours bâtis sur un modèle unique, dans une rhétorique où une oreille avertie reconnaissait la traduction littérale tantôt du chinois, tantôt de l’espagnol cubain. Ces meetings se terminaient par des slogans de solidarité à l’adresse des frères nigérians face aux visées « impérialistes et néocolonialistes », tandis que les travailleurs réunis en cercle ponctuaient les mots d’ordre en braillant des oyé ! joyeux et en lançant leurs poings vers le ciel. Les réponses de Chief Olayodé ressortissaient à un style différent. Toujours très brèves, elles se contentaient d’affirmer deux ou trois idées simples et fondamentales que la politisation de notre vie quotidienne nous avait fait oublier. Chaque fois, il rafraîchissait son propos d’un dicton yorouba que je préférais traduire directement en mounoukoutouba pour la grande joie du public.

Le commissaire du gouvernement tint à raccompagner son hôte jusqu’à la villa. Il annonça qu’il viendrait également le chercher lui-même le lendemain, à neuf heures, pour la visite de l’usine de potasse.

Dans la villa (on disait « la case ») de passage, toutes les chambres se trouvaient à l’étage et la porte de la mienne faisait face à l’escalier.

En ouvrant ma valise, je me suis aperçue que, dans la précipitation du départ, j’avais oublié ma chemise de nuit. Même sans climatiseur, la nuit, en saison sèche, est trop fraîche pour se coucher nue.

J’avais emporté plusieurs livres et je souhaitais lire quelques pages avant de m’endormir. Une vieille manie.

J’ai enroulé un pagne autour de mon corps.

Au-dehors, la nuit était aussi silencieuse que dans les villages de brousse. Même pas cette rumeur éloignée des véhicules de la ville qui me parvenait affaiblie dans notre case de la rue Loutassi. Plus j’avançais, plus le plaisir de la lecture se transformait en une impression de soulagement physique et de paix.

Le téléphone a retenti au rez-de-chaussée. A cette heure, sa sonnerie avait quelque chose d’insolite. Il fallait me lever car elle risquait de réveiller Chief Olayodé. C’était peut-être Anicet. J’hésitai un moment à cause de ma tenue.

Quelqu’un a frappé à ma porte.

C’était Chief Olayodé lui-même ! Il a juste passé la tête dans l’entrebâillement de la porte.

– Excusez-moi, madame, quelqu’un au téléphone… Je ne comprends rien à ce qu’il raconte…

J’ai enfilé ma camisole à la hâte et je retenais discrètement mon pagne, de peur qu’il ne se détachât.

– Là, dans ma chambre…

En pénétrant dans la pièce, j’ai été saisie par une odeur de musc. Au lieu de me repousser, elle me donnait envie de m’y attarder comme à celle de mon propre corps. La voix au bout du fil se croyait chez quelqu’un d’autre. J’ai raccroché et expliqué à Chief Olayodé qu’il s’agissait d’une méprise. Il s’est contenté d’en sourire. Il était assis sur son lit défait et se caressait les pieds comme aiment à le faire les Ouest-Africains pour se détendre, quand ils sont dans leur intimité. Il m’a regardée de haut en bas et son regard s’est arrêté un moment sur mes jambes.

– Excusez-moi, … Madeleine…

Depuis quelques jours, il lui arrivait de m’appeler par mon prénom. Je ne l’avais pas repris.

– Excusez-moi, madame, de vous avoir dérangée… mais je ne comprenais pas un mot.

– De rien… Je suis là pour ça.

Dans le couloir, en regagnant ma chambre, je me suis reprochée ma dernière phrase. Elle était absurde.

J’ai ôté ma camisole et me suis calée dans la position que j’affectionne pour lire au lit.

Pourquoi avoir spontanément pensé qu’il pouvait s’agir d’un appel d’Anicet, pourquoi ? Brusquement, je me suis rendu compte que, dans mon empressement, j’avais emporté mon livre dans la chambre de Chief Olayodé et l’y avais oublié. J’ai eu honte de mon étourderie mais j’en ai finalement ri. Seule. Comme une écervelée. Où avais-je la tête, mon Dieu, où avais-je la tête ?

Résignée, j’ai éteint la lumière et me suis couchée en chien de fusil sur le côté gauche, celui où le sommeil vient le plus vite. Pour Anicet, c’était le contraire. Il ne pouvait s’endormir que sur le côté droit. Ensuite, plus tard au cours de la nuit, il se retournait sur le dos et se mettait à ronfler. Il faut alors, paraît-il, siffler pour arrêter le ronfleur. Peu rompue à cet exercice, je préférais lui pincer le nez, voire le secouer.

J’ai entendu quelques craquements légers et j’ai pensé aux cancrelats. J’ai même craint que ce ne fût une souris, ou un rat. Il suffit d’une souris pour déclencher chez moi une crise d’hystérie, surtout quand je me trouve dans un milieu inhabituel.

Un rai de lumière sous la porte et des pas dans l’escalier. Sans doute le secrétaire qui descendait vérifier quelque chose. Je me suis relevée pour verrouiller ma porte mais elle n’avait pas de clé.

L’inquiétude qui me gagnait était absurde et je tentais de me raisonner. J’ai frissonné comme une enfant à qui la nuit ramène les histoires de diables et de Dongolo-Misou, le croque-mitaine de nos contes. J’entendais le pas des sentinelles et leurs conversations à voix basse, dehors.

J’ai changé de position dans le lit pour tourner le dos au rai de lumière sous la porte. Les gonds ont grincé et j’ai allumé la lampe de chevet.

– Excusez-moi… N’ayez pas peur.

Sa voix grave et chaude comme celle de Louis Armstrong.

– Excusez-moi, … Madeleine… Vous… Vous avez oublié ça…

En fait, Chief Yinka Olayodé semblait aussi décontenancé que moi. De la porte, il me tendait le livre et n’osait faire un pas de plus. Apaisée, j’ai souri et il a retrouvé son aplomb. Lui aussi a hasardé un sourire.

– Oh, ce n’était pas la peine… Demain, ça… Je ne m’en suis même pas aperçue… Merci.

– De rien, Madeleine. De rien.

J’étais assise, la tête et le dos appuyés sur deux oreillers posés contre le mur. J’ai rajusté mon pagne en le renouant sous mes aisselles, l’ai remonté et j’ai serré mes genoux.

Il a dû comprendre que je ne pouvais pas sortir du lit sans prendre de risques. Il s’est avancé et a posé le livre avec précaution sur la table de chevet. Je l’ai remercié encore une fois et il a répété que ce n’était rien.

J’ai de nouveau souri. Juste un bref sourire de politesse… pour ne pas paraître grossière. Je sentais le sang battre dans les artères, bouillir dans la région du ventre. Il était pieds nus et portait un pyjama bleu marine à liseré blanc, boutonné jusqu’au cou.

– Je voudrais aller boire. C’est en bas, je crois.

– Ah, excusez-nous. J’aurais dû leur dire de vous monter de l’eau dans votre chambre. J’y veillerai demain, Chief… Excusez-moi.

Il gardait la main sur la poignée de la porte. Ses orteils avaient quelque chose d’amusant qui tranchait avec le personnage. Je ne sais pourquoi il m’a fait penser à un prisonnier dans sa tenue.

– Vous aimez Baldwin ?… Je me suis permis de regarder, ajouta-t-il avec un mouvement de menton en direction du livre.

Sa voix a pris un timbre inhabituel : blanche et frissonnante.

Au lieu de sortir, il a refermé la porte derrière lui et a fait quelques pas dans ma direction.

– Moi aussi, je l’ai lu. Passionnant.

Il s’est mis à marcher lentement dans la pièce en regardant autour de lui.

– Pourquoi vous êtes-vous installée ici ? L’autre chambre est beaucoup mieux.

Avant que j’aie pu répondre, il expliquait déjà que le secrétaire avait choisi, lui, l’autre, en face de lui et il croyait que… En fait, Chief Yinka Olayodé n’appelait jamais cet homme son secrétaire. Il utilisait un nom yorouba que je n’arrivais pas à retenir, que je ne voulais pas faire répéter et que, bien sûr, j’ai oublié aujourd’hui. Félicité et les camarades du protocole préféraient le nommer « le féticheur ».

– Et vous lisez Baldwin dans le texte ?…

J’ai dû bredouiller quelque chose d’incompréhensible. Ce n’était pas facile. Comment trouver les mots justes ?

– Vous comprenez tout ?… Même les expressions usuelles et l’argot de Harlem ?

Je lui dis que j’avais les dictionnaires appropriés à Brazza ; que j’essayais surtout de comprendre d’après le contexte. Il croisait tantôt ses bras sur sa poitrine, tantôt les mains en avant plus bas au-dessous de la ceinture, tantôt derrière le dos, à la manière des adolescents timides. Quel était donc le sens du jeu involontaire de ses orteils boudinés ?

– Vous savez… Les Noirs américains… Les frères-là n’ont pas encore résolu leur problème de race.

Il avait perdu son assurance de Chief.

– Vous n’avez jamais été aux States ?

Il pensait connaître ma réponse et s’apprêtait à continuer. Il allait me raconter l’Amérique.

– Si, j’y suis allée.

– Ah, oui ?… Tiens, tiens… Et vous y êtes restée longtemps ?

– Non, un an.

Je ne pus réprimer un sourire amusé. Il croisa les jambes, chercha une position qui lui permit de retrouver son maintien d’aristocrate et finit par s’adosser au mur.

– Vous avez vraiment choisi la chambre la moins avantageuse, Madeleine… L’autre est mieux, ici il n’y a même pas de chaise pour les visiteurs.

J’ai brusquement changé de conversation, et l’assurance de ma voix m’a étonnée moi-même.

– Vous croyez vraiment que c’est une heure pour rendre des visites, monsieur le ministre ?

– Oh, je ne suis pas ministre.

– Imaginez que le commissaire de gouvernement débarque là, Chief.

Il me demanda de ne pas l’appeler Chief mais Yinka, m’expliqua qu’il aurait même fallu dire Ola Yinka, qui constituait toute une phrase. Il me taquina sur mon prénom chrétien. Je lui ai révélé le traditionnel et lui en ai expliqué le sens. Les Yoroubas, m’apprit-il alors, procédaient de même pour identifier leurs jumeaux.

Au moindre mouvement, je veillais à ce que mon pagne ne glissât pas.

– Si vous v…

Peut-être avais-je l’air d’une grande dame maîtresse d’elle-même. En réalité, des tam-tams infernaux roulaient dans ma poitrine et mon sang suivait le cours de rapides et de cataractes aux circuits désorganisés.

– Imaginez, Chief, qu’un membre de votre délégation vous cherche.

Il a fait la sourde oreille, s’est assis à côté de moi et a pris mon livre. Il a d’abord parcouru la quatrième page de couverture rapidement, trop rapidement pour la lire véritablement, et s’est lancé dans une description et une théorie sur les Noirs américains. Il parlait lentement en prenant son temps. Je sentais l’odeur de musc et de kola.

Je l’ai contredit. Je n’avais pas discuté avec autant de passion depuis les années d’université. En bas, la pendule du salon a carillonné lentement, indiquant une portion d’heure. Je ne pouvais pas vérifier car pour atteindre ma montre sur la table de chevet, il aurait fallu me pencher devant lui avec le risque de voir mon pagne glisser. Peut-être était-ce l’heure où, là-bas à Brazzaville, Anicet m’appelait à cause du décalage horaire.

– Excusez-moi, je parle, parle, parle, et vous avez peut-être sommeil.

J’ai avancé la lèvre et haussé les épaules. Je ne savais plus.

– Je vais partir, madame.

Mais il ne bougeait pas. Il a soudain baissé la voix et s’est mis à chuchoter comme pour ne pas troubler le silence de la nuit.

– Vous me permettez quelque chose, madame ?

– Ça dépend…

– Un compliment… Simplement un compliment.

J’ai tenté d’adopter un visage impénétrable mais il a dû distinguer l’esquisse d’un sourire difficile à réfréner.

– Vos épaules, madame…

Il n’a pas fini sa phrase et m’a baisé l’épaule gauche. Du bout des lèvres, chastement. Et il a pris appui sur le lit pour se lever.

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