Sur l'autre rive
Chapitre 33
Hardie, j’ai cette nuit-là franchi les cols. Rompant les attaches, incendiant mes vaisseaux, j’ai pénétré le cercle interdit. Enfreignant les tabous, j’ai placé le tam-tam entre mes genoux. Tantôt cheval, tantôt violoncelle. Et le rythme du batteur guida ma caresse sur sa peau. Tendue, ferme, longtemps, longtemps, tandis que jouait l’appel des profondeurs, l’allongement du temps. Au bord du lac salé, j’ai rencontré le dieu du feu et de l’acier et j’ai offert mes seins en poupe à la bonté tiède de l’eau du ciel. Toute la nuit, il m’enseigna le rythme à battre. Roulement lent, incessant, saccadé, où jamais le corps ne s’épuise, où la peau se veloute, où il suffisait de dire avec les yeux pour que sa bonté ensemençât la nuit de lucioles et pour que perdurât la magie. Le tam-tam docile répondait à la caresse de ma paume. Le tam-tam battait mon pouls. Oh, la poitrine en poupe ! Oh, la joie des reins ! Oh, la cambrure des corps ! Nous retenions nos souffles et tu m’as donné l’ordre de commander. Tam-tam déjà chanté, tam-tam que j’entendais toujours au loin, tam-tam la veille encore inaccessible. Je me suis aspergée, je me suis baignée, je me suis roulée dans les eaux du baptême et j’en ai suffoqué…
Le matin, en ouvrant les yeux, j’ai failli hurler de frayeur. Une tache noire sur la descente de lit : masse sombre, informe qui a paru remuer doucement. La forme d’un chien ou d’un boa qui se serait enroulé là pendant mon sommeil. Mon coeur s’est emballé et il m’a fallu un moment pour retrouver le rythme normal de mon souffle.
C’était seulement mon pagne que, dans le désordre de la nuit, j’avais jeté à l’aveuglette.
Il était tôt, les rideaux n’étaient pas assez épais et le soleil avait pénétré dans ma chambre.
Dans la maison, les deux hommes dormaient encore et des oiseaux derrière les feuillages de je ne sais quel arbre piaillaient. J’ai fredonné un air de negro spiritual. Il était tôt et j’avais le temps de traînailler. Je tendis la main en direction de mon réveil. Lui aussi était tombé. En voulant l’atteindre, j’ai remué les draps et libéré une odeur de musc et de kola. J’ai continué à fredonner la prière des plantations de Virginie d’une voix de gorge profonde que j’allais puiser au fond de ma poitrine, plus loin encore.
Du dehors, me parvenait le bruit de l’eau glacée qui chutait contre la pierre. Les gardes se débarbouillaient sous le robinet de la cour. Je ne les comprenais pas parce qu’ils s’exprimaient en vili, mais je devinais à leurs exclamations et à leurs éclats de rire que l’un taquinait l’autre.
Ma peau sentait une odeur forte et enivrante qui n’était pas tout à fait la mienne, mais un mélange de lourds parfums.
Il fallait se lever.
Le soleil était déjà haut et le ciel pur. Il y a de telles journées en plein milieu de la saison sèche sans qu’on en sache très bien la raison.
La journée fut harassante. Après une visite des mines de potasse au pas de course, nous sautâmes dans les Land Rover pour nous rendre à la station de Dimonika. Dans chaque lieu, les explications fourmillaient de mots techniques que j’avais du mal à traduire.
– Peu importe, disait en se moquant Chief Ola Yinka Olayodé. Je ne retiendrai pas le dixième de ces visites. Sinon, je serais depuis fort longtemps devenu savant. Avec tout ce qu’on m’a fait voir au cours de mes voyages à travers le monde !…
La forêt du Mayombe impressionna Yinka. Bercée par les cahots de la Land Rover, je me suis assoupie un moment. Quand je me suis réveillée, le commissaire du gouvernement, en verve, multipliait les anecdotes. Il les tenait des maquisards angolais qui assuraient que la forêt-là était plus meurtrière que celle de l’Amazonie. Quand il s’est aperçu que je résumais son propos à Yinka, il s’est mis à intercaler des blancs entre chaque phrase pour me permettre d’assurer une interprétation rigoureuse. Il a raconté aussi quelques histoires fantastiques sur des êtres étranges dont cette jungle était jadis le territoire et qui revenaient quelquefois la hanter les nuits de pleine lune.
– Ce sont des légendes ? a demandé Yinka.
L’autre a souri d’un air mystérieux.
– Des légendes ? En tout cas, c’est ce que racontent les vieux qui y vivent…
Et le commissaire du gouvernement a brusquement paru soucieux.
Il y eut des temps morts, de longs silences où Yinka aussi bien que le commissaire s’assoupirent. Leurs têtes dodelinaient, secouées par les cahots du véhicule, et j’en profitai pour récupérer moi aussi.
Nous rentrâmes fourbus en fin d’après-midi. Une lumière rasante venue de la côte éclaira un moment Pointe-Noire et expira dans le ciel triste et cotonneux. La mer était molle et semblait se reposer. La nuit tomba sans crépuscule et il a fait froid dans mon cœur.
Yinka me pria de négocier avec le commissaire du gouvernement l’annulation du programme de la soirée parce que nous devions prendre l’avion très tôt le lendemain pour retourner à Brazzaville. Le responsable de la région, qui n’avait cessé toute la journée de clamer sa simplicité et d’inviter Yinka à se mettre à l’aise, à faire comme chez lui, m’ordonna d’expliquer à notre hôte qu’un tel changement créerait un incident. Il était trop tard. Le maire de la commune en serait offusqué.
Résigné, Yinka se vêtit d’un boubou gris pigeon et eut le plaisir de dîner congolais. On servit même du vin de palme frais et doux.
– Ah, voilà ! Je reconnais le goût du poisson de mer, … du vrai poisson de mer, me dit Yinka, au cours du repas.
Il faisait allusion à une discussion que nous avions eue lors du dîner aux Relais. Je crois avoir oublié de faire mention de ce détail, lorsque, plus haut, j’ai relaté cette soirée.
– Pardon ? demanda le maire en se penchant.
– Non, c’est rien, expliquai-je au Congolais. Juste une plaisanterie entre Chief Olayodé et moi. Il me taquine parfois.
A la fin du repas, le maire se leva et tira d’une poche des feuillets pliés en quatre. Après avoir chaussé de grosses lunettes, il nous infligea un prône burlesque, au style ampoulé, dans un galimatias que j’améliorais quelquefois dans ma traduction. Comme il mangeait la main sous la table, à la manière britannique, Yinka en profita pour la poser sur ma cuisse et la serrer. J’ai frotté ma jambe contre la sienne et fermé les yeux un court instant.
– Dès qu’il s’est levé, me dit-il, je savais au mot près ce que le bonhomme allait raconter… Vous voyez que j’ai appris votre langue…
J’eus du mal à conserver mon sérieux.
– Faites semblant de continuer à traduire, mais dites-moi à la place quelque chose de plus amusant… N’importe quoi… Un poème, par exemple… Vous riez ?… Si, si… Allez-y, … Allez, j’écoute…
Je songeai un instant au poème d’un romantique anglais que nous avions appris à l’École normale, mais je me ravisai. Je me mis à murmurer des vers de Langston Hughes. Je les connaissais et les disais mieux. Un poème concis au rythme de blues. J’ai murmuré les vers, d’abord en hésitant, timidement, comme quelqu’un qui cherche ses mots.
Yinka ferma les yeux et ne bougea plus jusqu’à la fin comme s’il ne perdait aucun mot du discours.
… Moi aussi, je suis l’Amérique .
Par politesse et discipline, tout le monde a applaudi le maire et des activistes dans la salle ont fait scander des slogans du parti qu’il fallait hurler en brandissant le poing vers le plafond.
Yinka applaudit à se rompre les mains et voulut savoir de qui, dans quel recueil, étaient les vers que je venais de chuchoter à son oreille.
Je ne sais dans quelles ressources Yinka trouva le ressort et puisa l’inspiration de sa réponse. Il capta l’attention des convives qui avaient écouté d’une oreille distraite celui du responsable local. Il termina en jetant aux tables en face de lui : « Moi aussi, je suis le Congo ! »
Tandis que les invités se levaient pour l’ovationner, Yinka se tourna vers moi. Il avait alors la raideur et le port de tête d’un officier prussien. Il planta ses yeux dans les miens, sourit, puis me demanda de lui écrire les références exactes du poème de Langston Hughes.
– Vous avez raison de la féliciter, intervint le maire. Vous avez raison, elle vous a merveilleusement traduit.
Je dis à Yinka que le maire avait été fasciné par son toast et qu’il en voulait le texte, pour le journal local.
Malgré la fatigue de la journée et surtout de la nuit précédente, j’avais du mal, de retour à la case de passage, à trouver le sommeil. Impossible également de me concentrer sur mon livre. Je me suis assoupie très tard mais mon sommeil était léger, et j’ai entendu frapper à la porte. Doucement, très doucement, presque un grattement.
Dehors, l’un des gardes chantait à mi-voix un air à la mode qu’on fredonnait beaucoup cette saison-là à Léopoldville.
L’odeur de musc et de kola de la veille remontait du fond des draps et je fermai les yeux.
Sa langue avait le goût du miel.
Je savais bien, je me doutais que l’amour puissant est une danse qui dure plus longtemps qu’une bourrasque. La main qui prit la mienne était ferme. Yinka avait un corps de guerrier sculpté dans de la pierre luisante. Confiante, je me suis laissé faire, ma mère, je me suis abandonnée et me suis laissé délacer. Il faisait bon, blottie dans la grotte aux mille saveurs. Un souffle passa dehors et les feuilles de la nuit frissonnèrent en chuchotant. Nous avons couru sans jamais perdre notre souffle. Ô, toi qui me montras l’étendue de la contrée où les soleils ont au gosier le goût des alcools d’Orient, et où le sable embaume les soirs calmes sous les branches de grands arbres, ô toi qui fis sentir à ma peau la tiédeur de l’eau de pluie, dis, dis donc, pourquoi tant de bonté pour la fille fragile ?…
– Nous allons inventer un jeu, murmura-t-il. Le premier qui se réveille réveillera l’autre.
Nous n’inventions pas. Je me demandais même si je n’avais pas lu cette phrase quelque part. Et quand cela aurait été ! Même dite et répétée par d’autres bouches après d’autres bouches, sur d’autres couches, dans toutes les langues de la planète, siècle après siècle, je l’aurais encore reçue comme une offrande !…
Allez donc savoir où finissait le rêve, où débutait le sol. Le sable prolongeait son tapis dans la mer, et les vagues effectuaient des galipettes en roulant sur la grève propre, s’aventurant jusqu’au bord des dunes et se sauvant aussitôt comme ces enfants intéressés qui jouent les sauvages lorsqu’ils vous rencontrent pour la première fois et veulent se faire apprivoiser.
– Et dire que je n’aurai pas vu la mer, dit-il d’une voix triste.
– Viens, on peut la voir de là.
Nous avons marché dans la chambre, l’un et l’autre nus, et nous avons ouvert la fenêtre comme des voleurs en veillant à ne pas attirer l’attention de la garde.
J’ai posé mon menton sur son épaule pour qu’il m’entende bien.
– A gauche, la Côte sauvage…
Et j’ai expliqué en repeignant l’horizon.
– Si tu prêtes bien l’oreille, tu entendras le bruit de la barre qui se brise.
Nous avions de la chance car c’était le clair de lune.
– Là-bas, c’est la Plage mondaine.
Mais il fallut refermer la fenêtre à cause des moustiques. Plus tard, il a dû se lever pour allumer le climatiseur tant nous transpirions.
Le garde de faction a repris sa chanson. Il l’avait dans la gorge et n’arrivait pas à s’en débarrasser.
Yinka m’a dit que j’étais sa romance. J’ai compris le mot anglais dans son contexte, sans en connaître la traduction littérale.
– Redites-moi encore, madame, ce poème de Langston Hughes.
Il est délicieux de se faire appeler madame, de se dire vous en faisant l’amour. Mais l’anglais permettait-il de distinguer si nous nous vouvoyions ou tutoyions ?
– Non… je récite mal. Je vous le transcrirai demain… Mais vous… Vous, vous savez réciter… L’autre soir aux Relais…
Il a eu un rire amusé. A travers les rideaux, on sentait que la lune s’était légèrement voilée. L’un des gardes devait faire sa ronde car on entendait son pas lent sur le gravier.
– En connaissez-vous un autre ?
Il a ri de nouveau puis a légèrement bougé, laissant s’échapper une odeur de musc et de kola broyé. Et, lentement, comme une plainte dans un délire, il s’est mis à réciter Annabel Lee.
Elle était enfant, et j’étais enfant…
Je me laissais caresser par sa voix aussi chaude que celle de Louis Armstrong.
Mais je ne devrais pas raconter cela.
Les femmes n’ont pas à chanter leurs passions sans les habiller.
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