Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 18 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 18

Anicet a dû retrouver dans mes papiers la photo prise au pied de la passerelle. Je la gardais au lycée, dans les tiroirs de mon bureau, dont j’avais fait le tabernacle de mes secrets. La décision de mon départ a été si brusque que j’ai oublié de les vider.

Le haut fonctionnaire chargé d’accueillir les invités arbore un sourire de vainqueur. Chief Yinka Olayodé a lui un visage plus austère. On croirait qu’il boude. A sa droite, un homme en boubou, bonnet cylindrique de faible hauteur à décorations verticales, sourit modestement. C’est l’ambassadeur du Nigeria à Brazzaville. Complètement sur la gauche, un individu, plus petit que tous et aux mensurations de chimpanzé, bombe le torse et relève le menton. Il m’avait un peu bousculée, parce qu’il voulait poser à côté de son chef de délégation. Enfin, sur la droite de l’épreuve, à côté du haut fonctionnaire congolais, on distingue une partie du pagne que je portais ce jour-là ainsi que la moitié de mon visage. Il existait une autre photo sur laquelle Chief était à son avantage mais on ne m’y voyait pas. Je trouvais ridicule ce jeu de coudes auquel se livraient les membres de la délégation pour apparaître en bonne place à côté de Chief, et je m’étais mise à l’écart. Longtemps, j’avais gardé ce souvenir puis l’avais détruit, de peur qu’Anicet me demandât à quelle fin je conservais une épreuve où je ne figurais pas.

A leur mise, j’avais aussitôt identifié les Nigérians. Costumes gris croisés et mal coupés, la raie bien tracée sur la gauche à la Lumumba, ils correspondaient à l’image que je me faisais des anglophones. Mais lui était différent. Grand, l’allure sportive, Chief Olayodé avait dans son maintien cette élégance princière que les Sénégalais et les Maliens possèdent comme un attribut de leur race. N’eût été sa taille, il aurait pu passer pour le frère aîné de Sammy Davis junior. Même visage, même moustache.

Une légère brume léchait encore les collines de La-Case-Barnier. La saison sèche avait commencé tard mais s’annonçait plus froide que de coutume.

J’ai pris place à l’avant de la voiture, à côté du chauffeur, conformément aux instructions que nous avait données le protocole.

C’est moi qui ai engagé la conversation, au carrefour de la Patte-d’Oie, pour montrer à Chief le stade de la Révolution. J’ai agrémenté ma présentation d’un commentaire sur le nombre de places et l’histoire encore récente du monument. Plus loin, devant le zoo, j’ai refait mon numéro de guide cultivé. Mes indications n’impressionnaient pas notre visiteur, ce qui accroissait mon trac. Quand nous sommes arrivés à hauteur du quartier OCH, le chauffeur a fait fonctionner la sirène pour pouvoir brûler le feu rouge de l’Hôpital général. J’ai juste eu le temps de montrer la chancellerie du Nigeria.

Dans le hall de l’Olympic Palace, le protocole avait bien fait les choses. Les formalités d’enregistrement furent rapidement remplies et quelqu’un se présenta pour conduire notre invité dans sa chambre. Toujours sévère et distant, celui-ci souhaita se reposer à cause de la fatigue du voyage. Sans parler l’anglais affecté des anciens d’Oxford, il s’exprimait avec un accent toutefois moins marqué que celui des Yoroubas.

J’ai indiqué à Chief que je me trouverais à la réception à partir de midi et demi pour le déjeuner et, avant de prendre congé, je lui ai remis une carte de visite pour le cas où il aurait besoin de moi. Une carte simple avec mes nom et prénom, notre adresse et le numéro de téléphone. Je les avais fait faire récemment. En les voyant, Anicet avait esquissé une moue de mépris. Il ne comprenait pas pourquoi j’avais dédaigné de faire figurer mes titres et diplômes universitaires.

Chief Olayodé a hoché lentement la tête, a lu attentivement la carte et, le visage sévère, s’est légèrement courbé avant de pi voter et de s’engager dans l’escalier à la suite du garçon qui portait sa valise.

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