Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 14 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 14

Nos époux passèrent l’après-midi à jouer aux cartes en compagnie de « Pendant-les-vacances » et de son compagnon. Obiang ouvrit une autre bouteille de jus d’okoumé. Clarisse m’a proposé une promenade dans la forêt voisine. Avant de partir, elle a apporté aux beloteurs une bouteille de jus d’okoumé qu’Obiang a débouchée en sortant un calembour. Nous avons marché d’abord dans de grandes herbes, des matitis, qui nous arrivaient à hauteur du cou et nous noyaient même par endroits. Nous étions dans la brousse, telle qu’on la fuit et tente de l’oublier dans nos villes. Clarisse a aussitôt engagé la conversation sur « Pendant-les-vacances ». Un homme qui, selon elle, gagnait à être mieux connu. C’était son médecin. Il avait, quelques mois auparavant, perdu son père, un homme politique célèbre qui s’était illustré, au cours des années quarante et cinquante, dans la lutte contre le régime de l’indigénat. A l’occasion de son deuil, « Pendant-les-vacances » s’était fait raser la tête comme l’exigeait la coutume de son village et Clarisse assurait que cela lui allait à merveille. Beaucoup mieux que cette coiffure afro qu’elle détestait parce qu’elle donnait l’impression qu’on lui avait enfoncé une toque russe sur la tête. Par cette chaleur !… Le crâne rasé le rendait bien plus sexy.

Aussitôt que nous pénétrâmes dans la forêt, des oiseaux se mirent à s’interpeller dans leur langue comme des sentinelles embusquées qui se seraient donné l’alerte d’un arbre à l’autre : des humains s’introduisaient sur leurs terres ! Clarisse s’arrêta devant un arbuste à petites fleurs blanches et à fruits jaunes dont la forme rappelait celle d’une grenade. L’iboga, m’indiqua-t-elle. Râpée et écrasée, la racine de cet arbre était utilisée par certains fumeurs comme hallucinogène. Il existe l’équivalent chez nous, mais je n’en sais pas le nom.

Sais-je seulement dire fleur en lingala ?

J’ai aussitôt songé à Yinka. Je pensais pourtant m’être guérie de son souvenir mais… Mais, ah ! comme la langue revient toujours là où la dent a été arrachée ! Lui était capable d’identifier chaque arbre, chaque plante, chaque fleur en anglais aussi bien que dans son idiome.

Clarisse savait des histoires hallucinantes sur l’iboga. A quelques détails près, elles ressemblaient à celles que j’avais entendues dans mon enfance, d’un conteur, d’une aînée, de ma mère ou d’une tante. C’était au temps du village. A l’époque, je les buvais sans poser de question, ne demandant qu’à croire. Nous aussi connaissions cette plante. Les Pygmées en utilisaient les vertus pour la chasse de nuit ou pour battre le tam-tam, jusqu’au lever du jour, sans se fatiguer.

Dans la forêt du Cap, les oiseaux continuaient à s’interpeller. On eût dit des voix d’enfants affolés appelant au secours… C’est dans le corps des oiseaux que j’imagine toujours l’âme des défunts. Un oiseau dont le vol coupe mon chemin est encore aujourd’hui pour moi un message angoissant. Enfant, lorsque la petite Madeleine entendait ces chants l’accueillir dans la fraîcheur des bois, qu’elle traversait avec sa mère et les femmes du village, elle se disait aussi qu’il s’agissait de sorciers, d’hommes panthères ou d’âmes de défunts. Dissimulés dans les branchages et les fourrés, ils les épiaient et s’organisaient pour les envelopper et les prendre au piège d’elle ne savait quelle toile d’araignée géante. Ainsi capturées, il leur faudrait s’expliquer. Heureusement que chaque adulte connaissait alors les formules protectrices sacrées, et l’aînée d’entre elles entonnait la chanson appropriée que toute la cohorte reprenait en chœur !

J’affichais l’air détaché de qui se sent dans son élément, alors qu’en réalité j’étais mortifiée par la peur de poser le pied sur un scorpion ou un serpent. La seule vue d’un reptile, même au cinéma, déclenche chez moi une crise d’hystérie.

Clarisse me montra un arbuste aux feuilles lobées.

– Tu connais ?

Elle s’accroupit et, l’empoignant de ses deux mains, essaya de le déraciner.

– C’est le…

Un nom dans sa langue. Difficile à prononcer, encore plus à retenir.

– Avec la racine, poursuivait-elle, essoufflée entre deux essais secs pour arracher la plante, … avec cette racine, tu fais des miracles, ma sœur.

Je lui vins en aide. Sous l’effet conjugué de nos efforts, la terre commença à se fendiller autour des racines.

– Tu prends ça…

La plante a finalement cédé et nous sommes tombées à la renverse, pouffant comme des collégiennes.

– Quand ton homme, hein…

Clarisse se frappait les mains, comme des cymbales l’une contre l’autre, pour les nettoyer de la poussière.

– Quand ton homme…

Elle baissa la voix, chuchotant presque.

– … ne peut plus bander, eh bien ! tu vois la racine-là ? Tu la prends et tu la piles, piles, piles, …

Elle écarquilla les yeux.

– … tu la piles bien, bien, bien, dans un mortier…

Elle mimait le geste de la pileuse et il y avait quelque chose d’indécent dans son mouvement.

– … puis tu laisses la poudre sécher un jour et une nuit. Si tu choisis une nuit de pleine lune, le résultat est meilleur. Ensuite, tu la mets à bouillir avec cette feuille et, après, tu sers la décoction à l’homme que tu aimes. Alors, …

Elle ferma les yeux comme quelqu’un qui déguste la première bouchée d’une mangue mûre.

– Alors, ma chère !

Elle fit non de la tête pour indiquer que cela dépassait l’imagination.

A notre retour à Colombey, les hommes jouaient toujours à la belote. Dès qu’il nous aperçut, Obiang déclara qu’ils finissaient, qu’ils finissaient, que c’était la dernière. Clarisse tenta de retenir les deux hommes en les invitant à passer la soirée avec nous, mais ils avaient des engagements.

– Quelle obligation ? a-t-elle rétorqué en se postant, les mains aux hanches, en face du jeune médecin à la coiffure afro.

Amusé, « Pendant-les-vacances » lui a pris la main pour la calmer et Clarisse, apaisée, lui a souri. Obiang a défendu le médecin en priant son épouse de se mêler de ce qui la regardait.

– C’est bien de mes oignons qu’il s’agit, a répliqué Clarisse. Des intérêts de ma sœur ! Elle m’en a chargée avant de partir au Danemark.

– Quel toupet ! s’est esclaffé Obiang.

– Pendant-les-vacances ! a chantonné Clarisse en secouant un index provocateur devant le nez du jeune médecin. Je ferai mon rapport au retour de madame !…

Les deux hommes ont accepté un dernier verre de jus d’okoumé avant de reprendre la route.

Il n’y avait pas grand-chose pour le dîner. Clarisse a demandé les clés du tout-terrain. Obiang les lui a remises en faisant une plaisanterie connue sur la manière de conduire des femmes, ce qui a fait ricaner les hommes. Nous nous sommes rendues à l’Auberge du Cap. On y préparait de délicieux poulets grillés à emporter. En attendant la commande, nous nous sommes attablées sur la terrasse. Dans le silence de la nuit, on entendait le bruit régulier de la houle qui déferlait sur le sable. Au loin, un feu clignotait dans le noir. Sans doute une balise. Clarisse s’est mise à me faire des confidences sur son mari. Il était si jaloux qu’elle avait dû abandonner son métier. Infirmière, elle avait souvent des gardes à assurer, et Obiang en étouffait de rage.

Nous avons été interrompues par la patronne qui est venue remettre à Clarisse le poulet grillé. Elle y avait ajouté, à titre gracieux, un riz cantonais et un flacon de nuoc-mâm. L’odeur de chair et d’huile brûlées m’a mise en appétit.

En rentrant, c’est moi qui éclairait le sentier de la lampe-torche. J’étais particulièrement attentive à repérer toute forme suspecte dans les herbes.

Clarisse avait finalement cédé aux pressions de son époux, et avait dû présenter, à regret, sa démission, alors qu’elle occupait une place enviable à la clinique Chambrier, celle-là même où exerçait « Pendant-les-vacances ». Au passage, elle s’est mise à le vanter : le médecin aussi bien que l’homme. « Un cadre, comme le Gabon en possède peu ! » Elle resta un moment à rêver. Tandis que je l’aidais dans la cuisine, elle a repris la conversation que nous avions eue l’après-midi dans la forêt, sur la « plante-là », puis sur l’iboga et sur le culte du Ndzobi. Peu après, les hommes se sont mêlés à la discussion et le débat à pris un moment un tour pseudo-scientifique sur cette secte et celle des Andzimbas. Mais le ton naturel de la palabre l’a emporté, et Obiang, Anicet et Clarisse ont rivalisé d’anecdotes, toutes plus merveilleuses les unes que les autres, sur les pouvoirs surnaturels des membres de ces sociétés secrètes. C’est Clarisse qui a mis fin à cette partie en disant que ce n’était pas bien de parler de ces choses, la nuit, dans la forêt ; que cela pouvait attirer le malheur. Et elle se signa.

Après le dîner, nous nous sommes attardés longtemps encore à bavarder sur la véranda avec, en bruit de fond, les chansons congolaises que diffusait la hifi. Obiang a voulu savoir le sens des mots motema, le cœur, et bolingo, l’amour, qui reviennent souvent dans les chansons de chez nous, et nous a priés de lui traduire les paroles d’un air dont Libreville raffolait alors. Obiang écoutait avec attention la traduction qu’en faisait Anicet, secouant par instants la tête d’admiration. Moi, je trouvais ces chansons plates et mièvres. Toujours les mêmes rengaines roucoulées par des voix de nez efféminées. Mais qui aurait entendu mes arguments ? Obiang alla jusqu’à parler de génie et nous implora de lui transcrire couplets et refrains.

Une fois encore, j’éprouvais le sentiment d’avoir gâché ma journée dans des futilités qui m’avaient détournée de mes toiles. Je me reprochai ma complaisance, ma lâcheté, me répétant que l’artiste ne doit faire aucune concession sur le prix de son temps. J’aurais voulu disparaître. M’en aller loin, très loin ; effacer toutes les traces derrière moi ; changer de vie, changer de nom. J’ai songé avec nostalgie au temps de Cornell. Mais je ne disais rien, ne laissant rien transparaître, comme quelqu’un qui songe aux moindres détails de son suicide. Écoutant le bavardage des hommes d’une oreille distraite, bercée par la musique, je m’assoupis dans mon fauteuil, ce qui décida la compagnie à se souhaiter la bonne nuit.

Dans la chambre, Anicet s’est tout de suite endormi. L’air de la mer et le jus d’okoumé produisaient leurs effets. Malgré la fatigue, je suis demeurée longtemps éveillée. Attentive aux bruits de la forêt, je retenais mon souffle chaque fois que je percevais le craquement d’une branche. Clarisse et Obiang m’avaient pourtant rassurée : il n’y avait pas de voleur au Gabon, et surtout pas à la campagne.

Une mince cloison en planches séparait la chambre des Obiang de la nôtre. J’entendis soudain la voix de Clarisse. Elle se plaignait doucement comme si elle avait été prise de douleurs. Puis ses cris devinrent de plus en plus forts. On eût dit les appels au secours d’une femme martyrisée. Au rythme de son souffle, je me rendais compte qu’Anicet poursuivait son sommeil. Dressée sur mon séant, je m’apprêtais à le réveiller quand je reconnus les gémissements du plaisir. D’une voix dont le timbre et les inflexions s’apparentaient à ceux des chanteuses de gospel, quand elles célèbrent le Seigneur, Clarisse invoquait maintenant son partenaire en proférant des vocatifs insensés. Immobile, la poitrine oppressée, j’écoutais chaque détail avec une curiosité qui me donnait la nausée.

La voix de Clarisse devenait grave et rauque et lançait des « oui » éblouis, encourageant quelquefois de manière explicite l’homme à poursuivre encore, toujours. Lui demeurait silencieux, comme un criminel qui, sans pitié, persiste dans l’accomplissement de son forfait, et je ne percevais ni sa voix ni son souffle. Était-il possible qu’Obiang, cet homme chauve et ventru, dont les contrepèteries et les calembours m’insupportaient, se pouvait-il qu’il sût faire plier, monter, monter très haut Clarisse, la femme au corps de reine ? Je me surpris à chronométrer le phénomène comme on compte les secondes qui séparent l’éclair du coup de tonnerre. Et la chose durait, continuait, se prolongeait… Anicet avait cessé de respirer fort. Clarisse poursuivait sa plainte indécente, de plus en plus insupportable, clamant sa volupté d’une voix éraillée. Anicet et moi, l’un et l’autre mortifiés, retenions notre souffle, déconcertés et honteux d’assister à une cérémonie intime que nous aurions voulu ignorer. Brusquement, la femme poussa un hurlement sauvage, un cri désespéré, rageur, terrifiant suivi tout aussitôt par une syllabe d’émerveillement et un mot de reconnaissance, puis plus rien. Le silence fut encore rompu par un dialogue dont on ne pouvait saisir le sens.

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