Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 12 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 12

La peau huile de palme et surtout la fossette creusant la joue ont tout fait resurgir.

La femme rencontrée sur la Darse doit être Clarisse Obiang.

Elle nous avait reçus chez eux, à Libreville. Ce séjour a été d’une telle importance dans mon évolution que je croyais n’en jamais oublier l’année exacte. Pourtant, aujourd’hui cette époque se nimbe de brouillard et j’ai du mal à y trouver des points de repère. Sans doute la fin des années soixante-dix… La ville venait tout juste de se transformer. Donc après l’OUA. Il suffirait de rechercher dans un ouvrage spécialisé.

Ce fut un temps prospère. J’y achevai trois de mes toiles de la première manière, toutes brûlées la veille de ma traversée du fleuve. Je les avais tant peaufinées que, malgré les années, j’ai pu en repeindre quelques-unes ici. Seuls leurs titres ont changé pour dérouter ceux qui voudraient retrouver ma piste. Quand quelqu’un souligne la ressemblance du paysage ou des personnages avec ceux d’Afrique, j’explique que c’est intentionnel, qu’il s’agit de mon désir de jeter un pont entre deux mondes qui se sont oubliés. Et d’ajouter que je ne connais l’Afrique que par mes lectures et par ouï-dire. L’imagination et la mémoire collective auraient accompli le reste.

Nous n’avons passé que trois semaines à Libreville et j’y ai peint autant qu’en plusieurs mois. Je sautais des déjeuners et des dîners. Même aux heures de grosse chaleur, j’avais grand-peine à me relâcher pour m’accorder une sieste. J’avais beau m’allonger, le sommeil ne venait pas. Mais je devais tempérer ma passion car mes absences à table, venant après quelques accrochages véniels, étaient interprétées par Anicet comme autant d’attitudes hostiles et d’indices de trahison.

D’autant que, malgré sa bonne volonté, nos rapports ne s’amélioraient pas.

Anicet avait pourtant beaucoup espéré de ces vacances. Il attendait un miracle du soleil, de la mer, du sel, de l’iode, des alizés. La détente et le repos devaient lui permettre de se reconstituer une nouvelle santé. N’était-il pas, du temps de ses études en France, un fameux gaillard ? Cette précipitation, qui le dépassait, qu’il ne pouvait maîtriser et dont nous souffrions l’un et l’autre provenait, selon les médecins, d’un excès de travail. Il fallait retrouver l’état primitif. Ils prétendaient que toutes les femmes des villages ruisselaient de bonheur et que la frigidité était un mal importé par l’Occident.

A l’expérience, l’air marin se révélait plus lent à produire ses effets qu’Anicet l’avait escompté. A chaque tentative, dès les premières malices, alors que nous croyions avoir trouvé ensemble un pas harmonieux, et que nous nous apprêtions à entamer les tourbillons de la valse, il perdait la tête et me prenait de court. Nous n’allâmes pas jusqu’à faire lit à part. Sinon, j’eusse été contrainte de comparaître devant le conseil coutumier de nos deux familles et d’en accepter la condamnation à mes dépens. Nous couchions dans les mêmes draps, séparés par une zone tampon que mon époux ne franchissait qu’au prix d’une stratégie digne d’un grand maître. Je le tenais éloigné de moi plusieurs semaines entières, invoquant des indispositions que je faisais durer plus longues que les vraies. Moi qui avais le mensonge en horreur, je me trouvais contrainte de simuler, de jouer mon rôle avec une logique qui exigeait une vigilance de tous les instants. Je devins taciturne, craignant de laisser passer d’irréparables lapsus.

Je prolongeais mes lectures au lit très tard dans la nuit, escomptant qu’Anicet serait le premier happé par le sommeil. Il arrivait toutefois qu’il résistât ou qu’il reprît conscience après un instant d’assoupissement.

Pourtant, aucune brutalité, aucune rudesse chez lui. Sa main glissait doucement sur moi, m’effleurant à peine, comme celle d’un amoureux des formes qui cherche à mémoriser les courbes et la douceur d’une sculpture. Au début, je réussissais à maîtriser l’émotion qui montait en moi et poursuivais ma lecture. Mais quand la bouche de l’homme se mettait à brouter mon mollet, le rythme de mon souffle se détraquait. J’avais beau tenter de me raccrocher à de vagues préceptes sur la puissance de la volonté, me répéter que l’embrasement des sens avait sa source dans un charbon qui gîtait quelque part dans les plis du cerveau, recourir à des méthodes de maîtrise de soi, chaque fois, au fur et à mesure que la bouche de l’homme gagnait du terrain, tout devenait de plus en plus trouble en moi et, sans scrupules, Anicet franchissait les frontières.

De deux doigts délicats, sans heurt, il dénouait mon pagne. Dans une danse lente et enveloppante, il conquérait des terres, poussait des lèvres audacieuses à la lisière des zones réservées. Il me faisait frissonner et jetait l’émoi dans ma poitrine. Je le priais d’arrêter craignant que, de nouveau, l’échelle ne s’écroule, mais le fruit épluché était trop proche de ma bouche, et je me surprenais à me passer la langue sur la lèvre. Je manquais de volonté pour arrêter la boule laineuse qui s’entêtait au-dessous de mon ventre. Les mouvements de sa langue me terrassaient.

Je ne pouvais plus, mère Marie, me retenir et il entendait s’échapper ma plainte. Ma main finissait par caresser sa nuque et je relevais son visage à hauteur du mien. Nous nous déplacions, nous nous retournions, et j’appréciais les muscles longs et racés de son corps.

Lubrifié par l’onguent des deux chairs en fusion, tout avançait sans secousse, et une senteur de sous-bois, une odeur acre et bonne de lendemain de pluie, s’échappait des deux peaux. Des litanies insensées montaient de mon ventre à ma poitrine puis de ma gorge à ma bouche et les flammes de la mer se mettaient à s’épicer d’un goût de sel et de goémon. Tout était paré pour le voyage et j’appelais les vagues, l’océan, la tempête, le ciel. Quelle cœur de femme, quelle chair de sainte peut encore retenir le cri d’étonnement quand du ventre explose la symphonie des grands espaces ?

C’est alors que seul, ne se retenant plus, l’homme s’en allait, glissait, et s’écroulait en criant, dans sa détresse, le nom de la femme. Le temps qu’elle lui tendit la main, il était déjà trop tard. La baudruche avait éclaté et gisait aplatie, étendue comme un drap sur son corps.

Anicet me pesait comme un rocher et je le repoussais d’un mouvement brusque, de peur de m’écorcher la peau et, lui tournant le dos, je me recroquevillais en chien de fusil. Un volcan grondait dans mon ventre et je voulais le silence, avais besoin de solitude et de temps pour rentrer l’envie de détruire qui montait en moi. Je mordais le drap à l’en déchirer. Seules les larmes auraient pu me soulager mais la fierté me retenait.

Il eût été facile de l’humilier d’une phrase, d’un simple râle de dégoût. Mille idées folles me traversaient l’esprit. Timide et pitoyable, l’homme balbutiait des mots d’excuse et je me bouchais les oreilles.

Anicet tentait alors de s’expliquer, de s’excuser pour, chaque fois, finalement se condamner. Sourde à ses protestations de bonne volonté, je me murais dans un silence intraitable. Touchantes étaient pourtant ses paroles. Un malheureux ruiné dont le regard apitoyait. C’eût été comme de refuser la charité à un aveugle sur le parvis de l’église. Je pardonnais. Quelques tapes maternelles sur le coussin de ses cheveux, sur ses épaules, étaient bien assez pour l’absoudre et adoucir son chagrin. Rassuré, il s’endormait.

Je ne pouvais souffrir plus longtemps la poisse gluante du lait qui avait giclé sur ma peau et s’égouttait de mon corps. J’attendais que le tremblement s’apaisât, me levais et m’enfermais dans la salle de bains. Sous la douche froide, je m’astiquais à m’en arracher la peau, réfléchissant un instant à la vie, au soleil et à la force de ceux qui saccagent les jardins.

Je gagnais ma cachette et m’installais devant ma toile.

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