Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 10 sur 43

Pages du PDF

Sur l'autre rive

Chapitre 10

Je suis arrivée en avance au rendez-vous. Solange François ne viendra pas avant une demi-heure. Je voulais avoir le temps de déguster un café mais surtout de relire les articles sur le vernissage. Le cocktail a été une réussite. Une atmosphère mondaine où les amuse-gueules (Solange disait « amuse-bouches »), les petits fours et le champagne grisaient les esprits. Moi-même, je me suis laissé emporter par l’allégresse générale et j’ai perdu, un instant, ma lucidité.

De tous les commentaires de presse, celui de France-Antilles est le plus long. Le reste est dans l’ensemble bien décevant. Après avoir décrit la cérémonie, ils parlent de moi en termes snobs, évoquent les tableaux en deux ou trois phrases stéréotypées pour leur valeur régionale selon les uns, nationaliste selon les autres, mais pas un mot sur mon style, mon travail et mon art. Il faudra quand même envoyer une carte de remerciements à chacun de leurs auteurs. Raymond espère, lui, que la presse militante aura un jugement plus critique. J’ai vu au vernissage un de leurs éditorialistes avec lequel j’ai échangé deux ou trois gentillesses, somme toute assez insignifiantes.

Après le vernissage, Rico voulait que nous restions ensemble. Il a invité Raymond et Solange dans un restaurant des hauteurs. Une vieille maison coloniale tenue par un Béké où l’on déguste une cuisine pimentée à s’en lécher les doigts. Raymond qui ne voulait pas demeurer en reste nous a ensuite proposé de faire un tour au Kalao.

Cela fait longtemps que Rico et moi n’avons pas mis les pieds dans une boîte de nuit. Une chose est d’être nègre et d’adorer la danse, une autre de s’en abrutir en s’enfermant des nuits entières dans un ajoupa exotique.

Nos deux amis étaient si envoûtés par l’orchestre que nous serions restés au Kalao jusqu’au matin. Nous les avons déposés très tard à l’hôtel de Solange. Pendant que je convenais d’un rendez-vous avec elle pour le lendemain, Rico a taquiné Raymond en créole, lequel a rétorqué en employant une tournure dont je n’ai pas compris le sens. Les deux hommes ont éclaté de rire en se tapant dans la main. J’en étais gênée pour Solange.

La nuit était tiède et nous roulions seuls sur la route de Saint-François. J’ai caressé la cuisse de Rico. Protecteur et amoureux, il a couvert ma main de la sienne. La voiture s’enfonçait dans le noir devant nous et les phares levaient de temps à autre un oiseau qui disparaissait dans les herbes sur le côté. Nous sommes demeurés un moment silencieux et Rico m’a interrogée sur Solange. Je lui ai résumé notre conversation. Son projet d’organiser une exposition à la galerie Antonioni, ou Visconti, ses suggestions sur mon nom de guerre. Elle me semble sincère. Lui aussi pense qu’elle est une vraie professionnelle et une femme de parole.

– Il ne faut pas laisser passer l’occasion, a-t-il murmuré, songeur.

J’ai souri d’un air sceptique. Lui conduisait, le regard toujours fixé sur la route. J’ai senti son odeur et j’ai eu envie de lui.

– C’est une erreur, a-t-il dit, de s’imaginer qu’une belle toile finit toujours par faire son chemin.

J’ai pensé à Van Gogh et j’ai voulu contrer Rico mais me suis retenue. Rico, comme toujours maître de lui, s’exprimait d’une voix calme. Là réside sa puissance, la force du lien qui m’a attachée à lui.

– Il y a trois villes au monde qui imposent la mode et le goût. Paris est l’une d’elles.

Un sentiment d’angoisse m’a brusquement saisie, mais je n’en ai rien dit. Rico m’a regardée et a de nouveau serré ma main dans la sienne. La nuit était douce et j’étais épuisée. J’ai failli m’assoupir mais il fallait soutenir la conversation pour aider Rico à ne pas s’endormir au volant. La route de Saint-François a mauvaise réputation : les automobilistes y conduisent comme s’ils participaient à un rodéo. Nous avons, une fois encore, évoqué des pans de notre journée, commenté l’exposition et bavardé sur nos amis. Rico s’est permis une allusion grivoise. J’en ai profité pour lui reprocher de s’être exprimé en créole tout à l’heure en présence de Solange. On aurait pu croire qu’il se moquait d’elle. Il en a convenu, a éclaté de rire, a minimisé l’incident et m’a assuré qu’ils n’avaient rien dit de désobligeant, avant de m’expliquer la raison de leur éclat de rire bruyant : Raymond avait employé un proverbe que Rico n’avait pas entendu depuis des années et qui lui rappelait le créole de sa marraine, une vieille femme qui lui avait appris la Guadeloupe du siècle précédent.

Après Sainte-Anne, peu avant Le Poirier, nous avons croisé un camion qui nous a éblouis. La brute se moquait des appels de phare de Rico et roulait à un train d’enfer.

– Les gens qui distribuent la mort sur les routes, a marmonné Rico.

J’ai dû m’endormir quelques kilomètres avant d’arriver chez nous.

Une quinte de toux absurde me secoue. J’ai avalé mon café de travers. Là-bas dans le fond de la salle, j’aperçois le couple rencontré il y a quelques jours sur les quais de la Darse. La femme me salue d’un sourire engageant. On dirait vraiment que ces gens me filent. Je fais semblant de ne pas les voir et me dissimule derrière le journal que je déploie de toute sa largeur. Si je n’avais pas ce rendez-vous avec Solange, je me lèverais, déposerais l’argent sur la table, et disparaîtrais sans attendre la monnaie.

– Pardonnez mon indiscrétion, mais…

La dame s’est déjà installée en face de moi, souriante et sûre d’elle.

– Vous êtes africaine ?

Mon regard ulcéré la fait balbutier un moment.

– Vous permettez ?

Je n’ai pas trouvé la force de la remettre à sa place. Elle prend une chaise et s’assied en face de moi. Les fossettes qui creusent une virgule dans ses joues me révèlent son identité et mon cœur se met à battre comme il a battu lorsque, il y a quelques jours, j’ai reconnu ce détail en regardant les photos développées par la temporaire.

– Excusez mon audace, madame (elle a l’accent gabonais), mais j’ai fait un pari avec mon mari. Vous êtes bien africaine, n’est-ce pas ?

– Presque tous les Guadeloupéens viennent d’Afrique, madame.

Malgré l’heure, il fait déjà très chaud. Une chaleur moite, amollissante. Je me tamponne le front.

– Vous êtes guadeloupéenne ? s’étonne-t-elle. Pourtant… Quel toupet !

– Excusez-moi, je vous avais prise pour une Congolaise.

– Plaît-il ?

Elle esquisse un sourire malheureux, se trouble et confesse d’une voix maladroite :

– J’avais… j’avais même parié avec mon…

Et toujours ces fossettes qui me provoquent.

– C’est une méprise, madame.

– Oui, je crois… D’ailleurs ce ne serait pas possible. Madeleine est morte.

Une nouvelle bouffée de chaleur m’incommode. Solange arrive à ce moment-là et la dame, inquiète, se lève.

– Ce n’est pas moi qui vous chasse, j’espère, lui dit Solange d’une voix enjouée.

OceanofPDF.com