Sur l'autre rive
Chapitre 6
Encore un cauchemar la nuit dernière. Dans un pays sans nom, des faces cireuses m’apostrophaient en lingala. Certaines d’entre elles étaient déjà venues la veille. J’ai reconnu des visages oubliés.
Anicet était du nombre. L’œil dément, il proclamait d’une voix exaltée qu’il fallait vite sacrifier car, avec le crépuscule, allaient s’en revenir les escadrilles de moustiques et de guêpes. Le sable était chair de coco, comme celui de la plage de Saint-François et, sur l’autre rive, saillait la berge verte et escarpée qu’on pouvait toucher de la main. Le mont Ngaliéma, m’a-t-il semblé. Mais le décor a mué dans un fondu brumeux. Au milieu, les eaux bouillaient et lançaient des gerbes de neige qui s’évaporaient dans l’atmosphère. Brisé, la proue sur les rochers de l’île du Diable, la poupe enfoncée dans les eaux, un paquebot était encore illuminé de feux qui clignotaient dans un appel de détresse.
Anicet a ressemblé à Yinka et, du ton hystérique d’un démagogue juché sur une estrade, a affirmé que l’épave était le squelette d’une femme.
Le tam-tam battait le rythme du matanga, le rythme des veillées mortuaires. Un rythme saccadé du pays kongo haché par les trilles d’un sifflet de policier.
D’une voix de bateleur, Anicet criait à tous vents que la Mami Wata n’était pas morte ; qu’elle était allée seulement se cacher derrière les rochers de la plage pour mettre bas, suivant la coutume, des tortues jumelles ; que les pêcheurs du village Mafouta avaient aperçu un lamantin en fuite ; que l’animal avait abandonné dans sa précipitation des toiles de couleurs anglaises saupoudrées de pidgin. Un chasseur égaré avait retrouvé ses œufs derrière les rochers de l’île du Diable.
Épuisée, je m’étais allongée sur le sable, soulagée d’avoir échappé à la meute. J’ai senti un objet baveux se faufiler sous moi comme pour pénétrer dans mon pagne et j’ai hurlé un appel au secours.
Inquiet, Rico m’a réveillée.
– Hein… pardon… Rien, ce n’est rien : un rêve. Un rêve absurde. Un rêve d’hier…
– D’hier ?
Il m’a prise dans ses bras et m’a serrée très fort.
– Tu as bien fait de me réveiller. J’étouffais dans mon sommeil et je ne pouvais plus remuer, même pas ouvrir la bouche. Si tu ne m’avais pas aidée, je suis sûre que je serais morte.
– Pauvre ! C’est l’exposition qui te travaille. Allons, tu verras, tout se passera bien.
Il était un peu plus de trois heures du matin. Il fallait dormir. La poitrine de Rico exhalait un parfum discret et troublant. Je l’ai embrassé dans le cou, là où les poils de la barbe cessent de piquer, et il m’a couverte de son corps. Jadis, je n’étais pas libre dans l’expression de mon affection.
– Et puis, hier, a-t-il ajouté, je voyais ça, tu as trop fumé.
Alors a retenti un roulement de tonnerre et la branche d’un palmier remuée par le vent a gratté le toit de la maison avec un grincement à en agacer les dents.
Le vent, qui dehors faisait murmurer les arbres, et l’odeur de terre mouillée ont réveillé en nous le goût des jeux sans retenue. Et nous fûmes soudain deux jeunes fauves aux sens excités sous l’empire de la lune.
Rico a été merveilleux, prolongeant et répétant mon plaisir jusqu’à l’épuisement.
Doucement, j’ai de nouveau glissé dans le sommeil avec les premières gouttes de la pluie qui tintaient sur le toit.
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