Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 36 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 36

Deux mois après le départ de Yinka, il n’y aura personne pour m’accueillir sur l’aérodrome de Libreville. Ce sera mon premier voyage au Gabon. Quelques années avant celui que j’effectuerai avec Anicet et dont j’ai déjà parlé.

Yinka m’avait fait parvenir un message bref, que la combinaison de l’anglais et du style télégraphique rendait encore plus sibyllin. Il me demandait de le rejoindre à Libreville, à l’hôtel du Roi Denis, et m’indiquait qu’un billet suivrait le télégramme.

Je ne disposais que de trois jours pour organiser mon départ. Le plus dur était de trouver un alibi cohérent. En fait, deux. L’un pour le lycée, l’autre pour les nièces, Germaine et Blandine. Je pris le temps de les forger et, devant mon embarras, me résolus à recourir au savoir-faire et à l’imagination de Félicité. Malgré l’intimité de notre amitié, je ne souhaitais pas lui révéler mon secret. Je parlai à demi-mot. Elle poussa un cri d’émotion, leva les yeux au ciel et croisa ses mains, comme si elle assistait à un prodige. Elle me prit dans ses bras, me couvrit de baisers et déclara qu’elle était fière de moi : j’étais une femme, une sœur, une vraie.

– Au proviseur, tu expliques que tu as perdu un parent au Gabon et que tu dois te rendre à son matanga. Sans donner plus de détail. Qui oserait s’opposer à la volonté de celle qui veut accomplir les obligations du deuil ? (Elle poursuivit d’une voix plus grave :) Quant à tes filles, tu leur dis seulement que tu as un congrès là-bas.

Et elle ajouta avec le visage d’un commandant donnant son ordre.

– Un point, un trait !

C’était en fin d’après-midi, sur sa véranda. Félicité s’éventait avec un vieux magazine. Il avait fait une chaleur de four durant toute la journée et des nuages se regroupaient, bâtissant un lourd massif noir au-dessus du Djoué. Nous déplaçâmes deux chaises longues sur la pelouse. Au milieu du tapis de passepalum, elle avait planté un palmier du voyageur. Dans le fond du jardin, il y avait une haie verte d’hibiscus que piquetaient le rouge et le rosé des fleurs. Quand nous étions gosses, nous en mangions les étamines.

– On dirait que ça ne te convient pas.

– Pour la conférence ça va, mais le deuil…

– Le deuil, quoi ?…

Je ne savais comment m’exprimer. Elle me scruta de ses yeux malicieux et moqueurs.

– Tu as peur que ça te… (Elle baissa encore la voix et posa sa main sur mon épaule.) Tu as peur que ça vous porte malheur ?

Je hochai timidement la tête. Félicité prit ma main dans la sienne, la posa sur sa cuisse et chuchota. Une rangée de bougainvillées, couronnées de fleurs grenadine, limitait le jardin sur la droite et sur la gauche.

– Non, dit-elle en arborant un sourire dont le sens était différent du précédent et en fermant les yeux, Non, n’aie aucune crainte. Dieu te comprendra. Et Lui est plus puissant que tous les sorciers. Quand on aime, c’est parce qu’il nous a choisies. On devient Son prophète. Ce n’est par pour commettre un crime que tu en es réduite au mensonge. D’ailleurs, qui parle de mensonge ? En fait, tu arranges la vérité. C’est pour aller faire du bien que tu vas t’absenter.

Ai-je vraiment fait du bien ? Je sais que, malgré la suite, j’ai connu des jours de plaisir, et même de bonheur, immenses.

Deux semaines au goût de mangue juteuse, tous deux enfermés dans les boiseries de l’hôtel du Roi Denis, un ensemble de pavillons à deux niveaux, au bord de la mer, dont nous percevions, la nuit, le bruit des vagues qui venaient battre contre la digue.

Lorsque, quelques années plus tard, Anicet et moi arriverons à Libreville, chez les Obiang, je rechercherai discrètement les lieux où je me dissimulais durant ma fugue. Mais alors, tout aura disparu. Clarisse m’expliquera que la ville avait été bouleversée et rajeunie pour accueillir le sommet de l’OUA.

Quand j’avais appelé Yinka par le téléphone interne de l’hôtel, il m’avait accueilli par un « hello ! » joyeux. Son cri de victoire sonna spontanément comme celui d’un enfant qui vient de marquer un but. Je le vois encore descendre l’escalier, quatre à quatre, dans son boubou majestueux et murmurer, en me serrant dans ses bras de boxeur : « Oh, my romance, my romance ! » Je n’avais toujours pas cherché le sens exact du mot dans mon dictionnaire.

Cette fois-là, Yinka avait réussi à se déplacer sans son secrétaire.

La première semaine, je vécus en recluse. Il partait le matin et je restais paresser longtemps dans les draps parfumés de l’odeur de nos corps. Je sortais de la chambre seulement pour laisser les femmes faire le ménage. Le Roi Denis ne possédait pas de salon. Simplement deux fauteuils dans un espace étroit, en face du comptoir de la réception. Je préférais m’asseoir à une table blanche de jardin, à l’ombre d’un filao, entre la piscine et des rochers qui faisaient un rempart contre la mer. Je n’y demeurais jamais plus d’une heure car, bien que je prisse soin d’avoir toujours quelque chose à lire, la vue d’une femme seule devant un verre réveillait les instincts prédateurs des hommes de passage. Il n’y a pas sur ce point de différences entre les Noirs et les Blancs. Indifféremment courtois, empruntés, ou au contraire sûrs d’eux, grossiers voire fats, ils se débarrassaient de leurs personnages conventionnels pour redevenir des mâles en rut. Ils s’imaginaient voir poindre l’aventure de leur voyage et laissaient libre cours à leurs fantasmes.

Au début, je feignais de les ignorer, mais, à la longue, ces assauts devenaient insupportables et il me fallait plier bagage et me réfugier dans ma chambre. J’avais emporté quelques Chinua Achebe pour avancer dans le travail de ma thèse. Je prenais à l’occasion des notes pour des questions que je posais le soir à Yinka. Quand venait la saturation, je sortais mes inséparables carnets de croquis et, de mémoire, je refaisais des esquisses du visage de Yinka, sous différents angles, en y ajoutant quelquefois les tatouages des bronzes du Bénin et d’Ifé. Tout cela doit exister quelque part dans un débarras chez Anicet. Ces carnets font partie des lots que je n’ai pas eu le temps de détruire. A moins qu’Anicet lui-même les ait brûlés avec tout ce qui risquait de perpétuer mon souvenir. Au bout de quelques heures, la climatisation glaçait la pièce. Quand je l’arrêtais, le silence me soulageait, mais bientôt la chambre était envahie par une odeur de moquette et de moisi.

Il m’arriva de courir le risque de sortir de l’hôtel. Je prenais alors soin de me dissimuler derrière de grosses lunettes de soleil. Je poussais jusqu’à la librairie du centre-ville, dont je n’ai au demeurant pas retenu le nom – était-ce Hachette ou La Maison de la presse ? –, juste le temps de parcourir les titres des ouvrages et de me procurer les journaux et les magazines de Paris. Quand je me sentais observée avec un peu trop d’insistance, soit par les yeux vigilants d’une commère identifiant un visage inhabituel dans sa communauté, soit par ceux d’un homme entreprenant, la peur me gagnait, et je m’enfuyais comme une évadée en cavale dont la tête aurait été mise à prix.

Yinka eut quelques repas libres dans un emploi du temps chargé. Nous nous faisions alors porter le déjeuner dans la chambre : des viandes froides, des salades et un vin, qu’il me laissait choisir parce que c’était là la spécialité de « nous, les Français ». En écoutant ma traduction du menu, Yinka fermait les yeux d’horreur et affirmait que c’était encore pire qu’à Brazzaville. Même pas l’ombre d’une salade du pays ! Dès que le serveur sortait, Yinka accrochait, sur la poignée extérieure de la porte, le carton Please, don’t disturb et nous pique-niquions dans le lit.

Il murmurait que ma peau exhalait des odeurs de plantes dont je n’aurais pas su traduire les noms en français. Son corps avait la fermeté d’un fruit mûr, et mes mains resculptaient les muscles de son corps, en en célébrant la gloire. Nous nous enduisions de sueur et je me confessais tout haut, sans restriction ni pudeur car le ronron du climatiseur couvrait ma voix.

Quand nous remontions de notre sieste, Yinka grognait un peu et sa main recommençait à caresser mes seins, mon ventre, mes cuisses. Je lui chuchotais dans l’oreille de ne pas oublier l’heure. Il répondait par une plaisanterie sur les Africains et le sens du temps, ajoutant que c’était un péché que de consulter sa montre lors des cérémonies sacrées et il me refaisait l’amour.

A part la réception du président de l’assemblée où il resta juste le temps de se faire reconnaître, il évita tous les cocktails. Nous attendions le soir pour sortir de notre tanière. C’était l’heure des alizés. On les sentait rafraîchir et tonifier la peau. Un disque de métal en fusion descendait dans les flots et l’on avait envie de s’asseoir pour regarder ce miracle qui fascine même celui qui n’a pas appris à lire. Je me blottissais contre Yinka et me demandais quel était le sens de ce prodige. Les cocotiers de la plage sortaient de leur torpeur et, d’un geste lymphatique et dédaigneux, remuaient leurs longs bras d’adolescents, grandis trop vite, pour s’éventer un peu.

Nous dînions dans les restaurants que le chauffeur nous conseillait. Je mettais les pagnes qu’il m’avait rapportés en cadeau et nouais mon foulard à la manière yorouba, en reconstituant la coiffe des Dahoméennes de Poto-Poto. Malgré la honte que j’en éprouvais, je ne me séparais pas, même la nuit, de mes grosses lunettes de soleil. Il m’appelait alors Lady GG, faisant bien sûr référence à Greta Garbo.

Je ne me souviens pas du détail de nos conversations. Mais il m’arrive, quand je m’exprime aujourd’hui encore, de reprendre sa manière de raisonner, quelquefois une de ses idées, voire une de ses phrases, sans bien sûr jamais le citer. Longtemps il est resté en moi, et quand je reconnaissais sa voix dans la mienne, ma plaie se rouvrait encore. On ne sait jamais bien le moment précis où les souvenirs s’effacent ou se fossilisent en nous ni celui où l’on s’approprie la pensée d’êtres chers. Chaque fois, nous avions quelque chose à nous dire et c’était pour, chaque fois, découvrir une nouvelle coïncidence. Il arrivait qu’il devînt un maître. En m’enseignant le monde yorouba, il me faisait toucher mon ignorance de ma propre communauté. J’écoutais, prenais silencieusement des résolutions, et quelquefois, pour donner le change, bluffais sur ma réelle connaissance du monde bantou.

Un soir, dans un restaurant discret, nous avons été surpris par des délégués. Des francophones. L’un d’eux tenait à faire étalage de ses connaissances en anglais. Fat et fier de lui-même, il alignait avec peine des mots approximatifs. Yinka me présenta comme sa femme. Nous n’avons pas pris de dessert et avons filé à l’anglaise.

Yinka resta encore à Libreville quelques jours après la conférence, pour se consacrer à moi, à nous. Au total, cette lune de miel dura deux semaines, je crois, peut-être un peu moins. Tout s’y déroula comme j’avais, sept ans auparavant, rêvé que se passât mon voyage de noces officiel.

J’ai quitté Libreville la première, à cause des horaires d’avion. Lui dut attendre encore deux jours. Le matin de mon départ, il parla de monter dans le même vol que moi, disant que, de Brazzaville, il trouverait bien une correspondance pour Lagos. Sinon, il passerait par Léopoldville…

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