Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 34 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 34

La voiture filait vers l’aéroport aux limites de Brazzaville, blanche de brume, de fumée et de poussière. La poitrine oppressée, j’avais du mal à respirer. J’eus envie de pleurer comme une enfant. Même pas pour me soulager. Pour conjurer l’insoutenable chagrin dont je sentais l’odeur dans le vent qui s’engouffrait par la fenêtre du véhicule. Pourtant, même si nous n’en avions pas rappelé les termes, je savais dès le début quelle était la règle du jeu.

J’évitais de me retourner. Yinka, installé à l’arrière dans le coin droit, conversait avec le haut fonctionnaire du ministère qui savait assez d’anglais pour se passer de moi. Ils commentaient la situation des produits de base sur les marchés mondiaux. Assise à la droite du chauffeur, l’esprit absent, je fixais la route devant moi. Au carrefour de la Patte-d’Oie, j’aperçus le stade de la Révolution et pensai aux explications que j’avais fournies le jour de son arrivée. On eût dit que c’était la veille. Comme d’une bobine qui se dévide, le début avait été très lent. La fin était d’une vitesse étourdissante. Irrémédiable et cruelle, elle m’attendait au bout de l’avenue à double voie.

Les deux hommes échangaient des points de vue en professionnels de même métier et de même rang.

La veille, j’avais à deux reprises éclaté en sanglots.

Une première fois, bêtement, à la maison devant les nièces, malheureuses et désemparées de me voir dans cet état. Quand, un peu plus tard, Blandine était sortie, Germaine était venue me prendre la main pour me consoler. Elle m’avait dit de ne pas m’en faire ; ce n’était rien, tonton Anicet finirait par téléphoner : il avait quitté Washington pour une tournée « en brousse », en des lieux sans moyen de communication !

La seconde fois fut aussi absurde. J’étais dans les bras de Yinka, calme, apaisée, et un mince filet de bonheur coulait en moi. En face du lit, au-dessus du bureau, j’apercevais une aquarelle pâle. Une scène de pêche. Je ne sais pas pourquoi, j’ai brusquement flanché et il m’a fallu du temps pour maîtriser mes nerfs. Quelques instants auparavant, j’étais en train de prendre des deux mains son visage concentré au-dessus du mien tandis que, couvrant ma poitrine de la sienne, la rage au corps, il attisait le feu en moi et me confiait à l’oreille ses regrets d’avoir perdu autant de nuits depuis le jour de son arrivée.

Arrivés à Maya-Maya, je les ai abandonnés et j’ai fui le salon d’honneur. J’avais ramassé les passeports et les billets de toute la délégation pour aller m’occuper moi-même des formalités. L’avion était plein. Grâce à mon badge, j’ai évité la queue. Une foule de Haoussas surchargés et de commerçantes en pagne négociaient bruyamment des kilos d’excédent de bagages. En passant à leur hauteur, je fus saisie par une odeur de sueur, d’épices et de kola.

Nous étions revenus de Pointe-Noire l’avant-veille. J’avais passé le plus clair des deux nuits à l’Olympic Palace. En me voyant descendre l’escalier, le réceptionniste de permanence, par respect pour moi, faisait semblant de sommeiller. La première nuit, je m’étais dissimulée derrière des lunettes de soleil. La seconde, je passai la tête haute, prête à affronter tous les regards et tous les coups du destin. A la maison, Simba m’accueillait par des démonstrations de joie. Il bondissait et tentait de se tenir debout sur ses pattes arrière comme s’il voulait me lécher la face. Les filles ne soupçonnaient rien. C’était moi qui leur disais que j’avais dû, une fois encore, rentrer à une heure du matin la veille, tantôt à cause des dernières réunions avec le protocole, tantôt à cause d’un matanga.

Au bas de la passerelle de l’avion, Chief Olayodé et le haut fonctionnaire se donnèrent l’accolade.

– Mon frère ! Bon voyage, mon frère.

– Si vous venez à Lagos, sachez que vous avez un ami pour vous accueillir. Même en transit, vous serez mon invité.

Je lui tendis la main. Il la serra. Fortement. Nous tenions nos bras bien raides pour nous aider mutuellement à conserver en public la distance convenable. Joignant brusquement les talons, il se plia et me baisa la main. Mes compatriotes sourirent. Il revint, me prit par l’épaule, m’attira à côté de lui, comme s’il voulait que l’on nous photographiât ensemble, et s’adressa au haut fonctionnaire.

– Vous avez là une excellente interprète, mon frère. Il faudra l’aider.

Comme il avait parlé trop vite, le haut fonctionnaire eut recours à mon aide.

– Il vous dit que son séjour a été inoubliable. Il regrette de ne vous avoir connu qu’aujourd’hui et vous invite à visiter le Nigeria.

Le secrétaire de Yinka, le visage sévère, eut un léger mouvement sec de la tête et du buste dans ma direction. Le reste de la délégation avançait déjà, les bras chargés, vers l’arrière de l’avion pour emprunter l’entrée de la classe touriste. L’un d’eux se retourna et je voulus lui faire un signe de la main mais mon bras pesait trop.

L’hôtesse qui les avait accompagnés dans la cabine redescendit et l’on ôta la passerelle. Le soleil avait dissous les nuages. Sur la colline, du côté de la Case-Barnier, des toits de tôle scintillaient faiblement. On aurait dit que la saison des pluies était en avance. La nuit de notre retour de Pointe-Noire, il était tombé une espèce de crachin. En s’en apercevant, le matin suivant, Yinka, qui n’avait pas oublié ma description de la saison sèche, me taquina.

Non, il ne reviendrait pas. Je le savais, je le sentais. Quand l’avion pivota pour se diriger vers la piste d’envol, j’ai sorti mon mouchoir pour m’essuyer le nez.

– C’est une des dernières Caravelle, a dit quelqu’un à côté de moi, bientôt il n’y aura plus que des DC 8 sur la ligne.

– Sur la côtière ?

– Qu’est-ce-que tu crois ? Le monde ne cesse d’avancer. Y a que nos pays… Et puis, avec tous les bénéfices qu’ils font…

L’avion roula devant nous et le grondement des réacteurs interrompit l’amorce d’un débat sur la rentabilité d’Air Afrique. Levant le nez, se cabrant, l’engin abandonna le sol d’abord difficilement puis, délesté, monta en chandelle vers le troupeau de nuages qui recouvrait le ciel. Nous agitâmes nos mains et tournâmes le dos à la piste. On entendit encore les réacteurs rugir ainsi qu’un orage qui passerait au loin puis ce fut le silence semblable à celui qui marque la fin d’un concert. Nous demeurâmes un moment sans savoir quoi dire et je ne sais plus qui philosopha sur l’éphémère des choses.

A la sortie du salon d’honneur, Félicité me prit la main et la garda dans la sienne. Je ne l’avais même pas aperçue. Elle aussi était venue accompagner les Camerounais. Elle lança quelques plaisanteries mais c’était pour se donner une contenance. Nous montâmes dans une voiture du protocole. Pas celle qui accompagnait les Nigérians. Je n’aurais pas pu le supporter.

Nous passâmes chez moi où je libérai le chauffeur. Couché en arc de cercle devant la baie vitrée de la véranda, Simba paraissait assommé. Il n’avait pas aboyé. Sa masse dessinait la même tache sombre que celle qui m’avait effrayée à mon réveil l’autre matin à Pointe-Noire lorsque j’avais aperçu mon pagne sur la descente de lit.

Avant de raccompagner Félicité chez elle, je l’invitai à prendre un verre. Malgré l’heure, elle avait envie de bière. Une Heineken « cravatée », bien frappée, précisa-t-elle. Je n’avais pas fait de provisions depuis plusieurs jours et mon frigidaire était vide. Elle dut se contenter d’une Primus.

Un avion a survolé le quartier et Félicité a regardé sa montre.

– C’est l’avion du Nord. Il est en retard. Paraît qu’il y avait une évacuation sanitaire.

Elle posa aux filles des questions sur leurs études, commenta les derniers résultats du brevet et fit quelques réflexions désespérées sur l’état de l’enseignement.

– Avec leur méthode globale-là, les enfants ne savent plus lire… Quant à leur bain sonore !… T’entends pas le matin, à la radio ? Débile, complètement dzoba, je te dis… Les Mindélés viennent essayer leurs méthodes sur nos gosses.

Elle regretta Mamadou et Bineta et me demanda mon opinion. Je n’avais pas le cœur à argumenter. J’aurais voulu être riche et libre pour partir loin, très loin, et oublier. Oublier, puisqu’il ne reviendrait pas.

– Et vous les filles-là, qu’est-ce que vous voulez faire plus tard ?… Faut savoir, poursuivit-elle sur un ton insistant… Moi, si on m’avait offert le chemin par où vous avez pu passer…

Félicité avala une longue gorgée de bière, se lécha la lèvre pour essuyer la mousse et se déchaussa en étirant ses deux jambes dessous la table basse du salon. Elle fit remuer ses orteils nus. Je bus à mon tour et me rendis compte qu’un reste d’odeur de Yinka flottait encore sur ma peau.

– Par exemple toi-là, c’est Blandine, hein ?… Blandine, qu’est-ce que tu voudrais faire après ton bac ?

– Le bac ? Ah ! Faut d’abord que je le passe, tantine.

– Et alors ? Qu’est-ce qui m’a fichu cette âme d’esclave ? Ma fille, faut te dire : « Je le passerai ! »

Elle eut un mouvement décidé du poing avant de continuer.

– Qu’est-ce que ça a de sorcier le bac ? Quand je songe à tous les couillons qui ont réussi dans ce pays à l’empocher, je ne vois pas pourquoi une fille ne pourrait pas le passer… Eh, toi-là ! Faut pas baisser les bras comme ça. De toute façon, faut savoir ce qu’on veut faire dans la vie. Ça motive.

– Moi, je veux aller continuer en France.

– En France, en France !… Attention ! Quelquefois ça pourrit, oh… Regarde tous nos hommes politiques-là… Et puis (un sourire complice), la France c’est pour le plaisir, pas pour les études.

Félicité avala une autre gorgée de bière en fermant les yeux.

– Continuer quoi ? Faut déjà avoir une idée claire de ce que tu veux faire.

Et elle conseilla à la petite de devenir avocate. D’abord parce que ça rapportait.

– Ensuite, tu n’auras pas à dépendre des hommes. Parce qu’avec nos nègres-là… Et puis surtout parce que tu pourras défendre les femmes…

Et elle éclata de rire en me présentant sa main pour que nous topions.

En sortant, nous enjambâmes Simba toujours vautré sur la véranda. Je donnai deux tapes affectueuses sur le cou de l’animal. Il releva son museau, me regarda avec tristesse, puis laissa retomber sa tête entre ses pattes.

– J’espère qu’il n’est pas malade.

– Wapi ! a crié Blandine. Hier encore, il a disparu jusqu’à onze heures. C’est sa période de chaleurs oui. Il reprend des forces. Cette nuit, tu vas voire ça, tantine. Il va encore fuir.

– Il pense à sa chérie, ko ! lança Félicité avant de partir dans un grand éclat de rire, traînant les pieds et dandinant la croupe comme si elle venait d’entendre les premières notes d’un méringué.

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