Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 41 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 41

Il m’a fallu plusieurs appels téléphoniques pour réussir à joindre l’Africaine. Je n’ai pas eu besoin de me décrire. Elle a immédiatement reconnu ma voix et a accepté mes conditions. Elle doit venir seule au rendez-vous.

Sur l’estrade, au bord de la pelouse, dans le soir qui se meurt, un orchestre joue pour les clients endimanchés. A leur type, on prendrait les cinq musiciens pour des nègres d’Afrique centrale. Ils jouent un tango lent, que cadence un tam-tam maîtrisé. Je crois reconnaître la mélodie. Un air oublié qui remonte de la mémoire et me donne une sensation de déjà vécu.

La femme est devant moi, vêtue d’une combinaison fuselée en laine ivoire, sans col et sans manches, qui souligne sa silhouette moulée par les mains d’un sculpteur classique. Sa tenue ensoleille un teint huile de palme, proche de celui d’une mulâtresse.

Nous n’avons pas attendu que la serveuse vienne prendre la commande pour engager la conversation.

– Pourquoi, lui dis-je avec douceur, pourquoi voulez-vous que je sois africaine ?

Elle a souri, a hésité, a esquissé une mimique de honte et a haussé timidement les épaules. La serveuse nous a interrompues. Elle a commandé une bière. De la Heineken. Je l’aurais parié.

– Puis-je répéter ma question ?

– S’il vous plaît.

Elle a regardé à la dérobée deux jeunes gens qui passaient en frôlant notre table.

– C’est à cause de la chanson que vous avez chantée l’autre soir, lâche-t-elle, après un ton d’hésitation.

Elle a la poitrine généreuse. Elle sort de son bain et sent bon le romarin.

– Vous en compreniez les paroles ?

Elle secoue faiblement la tête de droite à gauche. Rassurée, je pousse mon avantage. Elle s’embrouille dans une explication confuse mais je comprends ce qu’elle veut exprimer.

– … Moi je suis gabonaise, mais…

Elle a recours à ses mains et a de larges gestes pour mieux se faire comprendre.

– Alors, conclut-elle avec déception, vraiment, vous n’êtes pas africaine ?

Je hoche finalement la tête en la regardant droit dans les yeux.

– Vous l’êtes ?…

Elle se sent soulagée et avale une gorgée de bière.

– Quel pays ?

Elle lèche la pellicule de mousse sur ses lèvres.

– Congo. Mais je l’ai quitté depuis longtemps.

Je dois toussoter pour m’éclaircir la voix.

– Depuis quelle année ?

Ma réponse la gêne et elle fronce le sourcil. Elle pousse un cri d’étonnement et je crains qu’elle n’attire l’attention des tables voisines. Je lui ai adressé un sourire de sympathie parce que cette spontanéité a brusquement fait resurgir des images de l’enfance et de l’adolescence.

– Depuis cette date-là, tu n’es jamais rentrée ?

Je secoue la tête. Elle n’a pas dû remarquer son glissement vers le tu.

– Jamais, jamais, jamais ?

La bouche ouverte, elle n’ose y croire. Mes mains jouent avec le dessous-de-verre en carton.

L’un des musiciens sur l’estrade s’avance vers le micro.

Mets du feu dans la cheminée

Je reviens chez nous

La voix imite celle d’un chanteur de charme métropolitain.

– Mes parents m’ont envoyée en France alors que j’étais petite. Dès la sixième. Ensuite, … leur situation… ils ont connu des difficultés. Une famille française, mes correspondants, m’ont obtenu une bourse. Puis…

La chanson dilue l’accent mais on dirait que le chanteur est bien d’ici.

S’il fait du soleil à Paris

Il fait beau partout

Si j’avais connu ces paroles, je ne les aurais jamais oubliées. Pourtant, je jurerais avoir dansé un jour, quelque part, au rythme de ce boléro.

Un geste vague de ma part avant de poursuivre.

– Ensuite, j’ai eu peur.

– De quoi ?

Elle éclate d’un rire moqueur. A mon tour de hausser les épaules et d’avaler une gorgée de porto.

– Pas d’un pays, bien sûr. D’un univers.

Je ne sais si la femme me regarde avec dégoût ou avec pitié. Sans doute les deux. Je lui offre une cigarette, mais elle ne fume pas. J’avale une longue bouffée et l’observe à travers le nuage de fumée.

– Hier, lui dis-je, vous avez parlé d’une Madeleine.

– Oui.

Brusquement saisie, elle me regarde avec effroi. Je baisse les yeux et caresse le bord du verre de ma main libre.

– J’avais une sœur… Une jumelle… Elle s’appelait aussi Madeleine… Elle est morte.

– Congolaise ?

– Je vous l’ai déjà dit.

J’évite son regard. Mes yeux cherchent quelque chose au loin, du côté de la mer. Elle vide le fond de son verre avant d’y verser le reste de la bouteille qu’elle boit en fermant les yeux.

– Je l’ai connue, chuchote la femme. Maintenant, je comprends.

Je lève l’index pour appeler la serveuse.

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