Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 21 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 21

A la suite de mes deux fausses-couches, quelques années auparavant, Anicet m’avait obtenu, grâce à ses relations, une évacuation sanitaire en France. Selon le diagnostic du professeur que je consultai, mon cas était banal : une malformation congénitale sans grande conséquence ; une légère intervention chirurgicale remédierait à la situation, pourvu que la prochaine grossesse fût l’objet d’une surveillance étroite.

Pour ma mère, toute opération comportait un risque. Il n’y a pas de mot spécial pour traduire dans nos langues l’acte en termes scientifiques. Se faire opérer est, en lingala, « se faire éventrer »… Même quand la médecine des Blancs a fourni la preuve de son efficacité, on ne s’aventure pas à prendre de risques avec la seule jumelle qui vous reste, sans s’entourer de précautions et de garanties. La vieille femme qui lisait dans les cauris conseilla à ma mère d’attendre cinq saisons des pluies avant de me soumettre au verdict du médecin.

Nous avons caché cette démarche à Anicet. Non pas qu’il mît en doute la science des clairvoyants. Mais tout est affaire de coutumes. Celles de sa tribu le rassuraient, celles de la mienne l’inquiétait.

Je dois avouer que, de mon côté, l’idée d’anesthésie générale m’effrayait et j’alléguai donc les délais nécessaires à la rédaction de ma thèse pour différer l’opération. Félicité me suggérait d’expliquer à mon mari que, tout bien considéré, faire la chose-là était aussi délicieuse même quand ce n’était pas pour faire un enfant. Pourquoi, dès lors, se mettre martel en tête ?…

Quelques semaines plus tard, dans un moment de faiblesse, Anicet céda à la pression de son clan et exigea que ma famille lui restituât la dot.

Il a plus souffert que moi de la séparation qui s’ensuivit.

Moins de six mois après, j’étais traduite devant un conseil des deux familles présidé par nos oncles maternels. Anicet y implora mon pardon. Sa famille accepta de revenir à de bons sentiments mais posa quelques conditions.

C’était l’année qui précéda la mort de papa. Il venait d’être admis à la retraite. Malgré la production d’un acte de jugement supplétif qui le rajeunissait, pour la troisième fois dans sa carrière, l’administration coloniale demeura ferme. Père en fut brisé. Nos ressources avaient diminué.

C’est dans ce climat que ma mère me supplia d’accepter les conditions posées par la famille d’Anicet : la nôtre ne serait jamais en mesure de procéder à une restitution de dot. Je dus donc héberger Germaine et Blandine : une nièce éloignée d’Anicet et la fille qu’il avait eue avec une brève connaissance, alors qu’il était étudiant. Deux adolescentes qui lambinaient dans leurs études et que leurs familles ne pouvaient plus prendre en charge. « Passe encore pour la bâtarde, me disait Félicité, si tu aimes ton mari, faut aimer ses œuvres même fabriquées dans la rue. Mais les nièces-là ! Ouvre l’œil, ma sœur ! Souvent, ce sont nos rivales : les souris qui te mangent la plante des pieds pendant ton sommeil sont celles qui vivent sous ton lit. »

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