Sur l'autre rive
Chapitre 42
Il est injuste de tant souligner les ratés d’Anicet amoureux. Nous eûmes, je l’ai déjà dit, mais trop vite, des rencontres étonnantes. Ces étoiles filantes auraient pu m’aider à accepter le reste et à prendre mon parti. Tel n’est-il pas le lot de plus de femmes qu’on ne le pense ?
Mais il y avait eu Yinka. Son passage a réveillé mes exigences.
Il y eut, surtout, une explication orageuse. Il y en avait eu auparavant. Mais jamais un mot de trop n’avait été prononcé. Chacun avait su quand s’arrêter dans ces exercices d’exorcisme.
Cette nuit-là, nous venions de faire l’amour, une fois encore sans grand succès. Nous nous expliquions, cherchant comme toujours le remède à notre situation. J’ai osé quelques conseils. Blessé, il a rétorqué que tout dépendait de moi, que tout irait mieux le jour où je me déciderais à soigner ma frigidité. Et pour enfoncer le couteau jusqu’à la garde, il a ajouté que désormais il possédait la preuve que c’était moi qui semait le sable dans son couscous. Interloquée, je l’ai regardé avec des yeux de folle. Mais il ne me voyait pas dans le noir. Baissant la voix, il avoua avoir connu une autre femme. Depuis lors, il savait qu’il était bien un mâle, un vrai.
Et moi d’éclater de rire.
Il a bredouillé des excuses, assurant qu’il n’avait pas fait cela pour me faire mal ; que c’était un sexologue, consulté au cours d’une mission en France, qui lui aurait suggéré cette expérience. Et moi, je continuais à rire, comme s’il s’agissait d’une plaisanterie qui ne prêtait pas à conséquence. Et quand je voulais m’arrêter, je riais encore plus. Un rire de bon cœur. Anicet, effrayé, a allumé la lampe de chevet.
– C’est bien, lui ai-je dit, en lui passant la main dans les cheveux, c’est bien.
– Tu ne m’en veux pas ?
Je ne riais plus, et le rassurai d’un sourire apaisé.
Il s’est lancé dans l’histoire de sa conquête, cherchant à en décrire les épisodes avec délicatesse puis s’est brusquement interrompu.
– C’est tout ? lui ai-je demandé d’un ton maternel.
– Tu veux… tu veux tout savoir ?
J’ai haussé les épaules.
– Pas ce soir, a-t-il chuchoté, après avoir souri.
Il a éteint la lampe de chevet et s’est blotti dans mes bras. Nous ressemblions à des frère et sœur qui se consolent mutuellement. Il fut le premier à s’endormir tandis que je regardais droit devant moi dans le noir.
Peu de temps après, j’ai entendu le grondement d’un orage qui arrivait au-dessus de la ville. Une chaleur plus lourde que de coutume avait rendu l’après-midi pénible. Je me suis levée pour me servir un verre d’eau. Au-dehors, le vent faisait bruisser les feuilles des arbres et balayait le sol en tourbillonnant. Dans la nuit, Simba a hurlé à la mort. Ce devait être la pleine lune.
Avant de disparaître, j’avais songé à laisser une lettre d’adieu. Je l’avais même rédigée, enfermée dans ma cachette. Après plusieurs brouillons successifs, j’ai tout déchiré parce que je ne trouvais pas, à la relecture, ce que j’y voulais réellement exprimer. Elle était adressée à Anicet. Je n’y disais mot de la véritable insatisfaction dont nous avions souffert. Juste une formule abstraite et générale. La vie nous avait entraînés dans des voies différentes et, sans nous en rendre compte, nous nous étions lâché la main, avant de nous égarer sur les bords opposés du chemin, sans jamais pouvoir nous retrouver.
Pourquoi avoir tout abandonné, brûlé ce qui m’était le plus précieux, changé d’identité, avoir franchi le fleuve, la mer, l’océan, pour changer de plumage, comme un oiseau à la veille d’une saison nouvelle ? Il aurait suffi de lever les ambiguïtés, de rompre et continuer à vivre là-bas… Les couples qui se séparent sont monnaie courante chez nous et nul ne leur jette la pierre. Nous ne sommes pas, Dieu merci ! une société où on lapide la femme adultère.
C’est qu’une force irrésistible, quelque part dans ma poitrine, me répétait de couper les liens et de m’en aller. Était-ce la voix de l’ange qui me chuchotait à l’oreille ou la main du démon qui m’entraînait alors ? Ai-je agi par courage ou par lâcheté ?
Même aujourd’hui, je n’ai pas de réponse à toutes ces questions. Que de suicides demeurés sans réponse !…
Notre problème était celui d’un homme et d’une femme placés face à face, l’un et l’autre dans leur nudité. Nous étions assez grands, possédions assez d’expérience, pour rectifier notre vie par nous-mêmes, sans avoir besoin de faire appel aux oncles du clan. Mais quel couple existe-t-il, chez nous, sans la famille ? Deux époques cohabitent dans notre société. J’ai eu peur de l’une d’entre elles. On peut, au pays, affronter l’État, on peut défier la loi, on peut blasphémer et faire des incartades, il existe à chaque occasion des formules de repêchage. Pas pour ceux qui osent se dresser contre la coutume.
Aujourd’hui, j’ai oublié le pays, et quand j’y pense c’est par inadvertance. Quand j’entends des professions de foi sur l’amour de la terre natale, je me tais. Quand la voix d’un poète exilé me trouble, je m’accuse d’avoir un cœur de bête.
S’il m’arrive d’être interrogée sur mes origines, je réponds, sans aucune hésitation, que je suis fille du Moule, la commune de Rico. Aux plus curieux, j’explique que mes parents ont émigré en France, il y a de cela déjà plusieurs décennies, et que mon père a fait carrière dans les colonies. Les traces d’accent que je n’arrive pas à effacer, quand je parle créole, ne me trahissent guère, tant le nombre d’Antillais à avoir passé leur première enfance en Métropole, en Indochine ou en Afrique est grand ici.
Tous les mois, j’envoie un mandat à ma mère, en prenant soin, chaque fois, de le poster d’une commune différente, pour effacer tout indice susceptible de mettre un limier sur mes traces. Peut-être que maman est déjà morte.
Elle revient souvent me hanter dans mon sommeil.
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