Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 26 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 26

Je me souviens de la réception au palais du Peuple. Les invités se dirigeaient lentement, en groupes, vers les grilles de sortie. Aujourd’hui, certaines scènes ont tendance à se confondre dans ma mémoire avec celles de la sortie du palais de Libreville. Des gardes renfrognés observaient d’un regard d’acier cette atmosphère bon enfant où les plaisanteries fusaient et ricochaient d’une délégation à l’autre. Les plus réservés devenaient soudain volubiles et les anglophones prenaient plaisir à répéter, avec un accent amusant, les slogans dont ils avaient été gavés dans la journée ainsi que des mots français auxquels ils trouvaient des sonorités cocasses. Drapés dans de légères capes de soie damassée, à broderies ajourées, mes hommes avançaient avec l’allure des personnages de l’époque de Jésus-Christ. Ils conversaient avec les Ghanéens enveloppés dans ces toges ashanties qui laissent l’épaule nue. Les Congolais considéraient avec un sourire leur chevelure séparée en deux par un sillon typique qui rappelait Lumumba, tel que les photos nous ont appris à le voir.

Plus que les alcools bruns, ou dorés et pétillants, c’était l’orchestre des Bantous, convié pour rehausser la soirée, qui avait réussi, avec deux ou trois mélodies de leur répertoire, syncopées avec magie, à faire tourner les têtes et à griser les esprits.

A l’extérieur du palais, devant les grilles, nous avons attendu les voitures enlisées dans un embouteillage. Félicité s’est trouvée un instant à côté de moi. Elle m’a demandé, en mounoukoutouba, si je sortais « les miens » cette nuit.

Je souhaitais les déposer à l’hôtel et me retrouver enfin avec moi-même. Des détails relevés dans la journée me hantaient déjà. Je ne pourrais me sentir en paix qu’une fois seule devant mon chevalet, dans ma cachette.

– Ils veulent, dit-elle en désignant les Camerounais d’un mouvement du menton et de la lèvre, ils veulent connaître Brazzaville « baille naît ». Je les emmène en boîte.

A part l’artère qui longe le palais, entre l’ancien Institut Pasteur et la cité administrative, le quartier du Plateau était plongé dans le noir. Cela n’a pas dû changer. A l’écart des rues, derrière des haies d’hibiscus, émergent des villas désuètes. Elles demeurent éclairées jusqu’au matin parce que leurs propriétaires s’imaginent décourager ainsi les voleurs. Chief Olayodé a fait une remarque sur ce monde de silence et de ténèbres qu’il a opposé à la vie chaude et trépidante de Lagos où, en permanence, s’activent des foules en éveil. Piquée au vif, j’ai expliqué que nous roulions alors dans la ville coloniale et j’ai failli lui proposer de faire un tour à Poto-Poto, mais je me suis retenue. Semblable invite pouvait être mal interprétée. Je me suis lancée dans une explication technique, d’autant plus confuse que le vocabulaire approprié me faisait défaut en anglais. Le chauffeur roulait trop vite. Après le carrefour du centre culturel français, je n’ai pas pu me retenir et l’ai rappelé à l’ordre en lingala. Nous avions la responsabilité d’une personnalité étrangère ! Contrarié, il a ralenti un moment puis, comme poussé par un démon irrésistible, a repris de la vitesse après le croisement de la maternité Blanche-Gomez.

Arrivés à l’hôtel, debout, nous avons fait rapidement le point avec toute la délégation et avons reprécisé le programme du lendemain.

Félicité m’a rattrapée sur la terrasse d’entrée au moment où je me dirigeais vers le parking.

– Alors ?

Elle m’a relancée pour une sortie « en boîte ».

– Ils préfèrent, ai-je inventé, aller se coucher.

Dans la voiture, je m’étais bien gardée d’aborder le sujet avec Chief Olayodé. Ce n’était pas son genre.

– Eh ! mais ce sont des papas pot-au-feu qu’on t’a envoyés, dis donc. Ah, les anglophones-là ! Zont perdu leur négritude.

Elle a fait un sourire et un bruit de bouche méprisant avant de poursuivre.

– Mais toi, tu viens avec nous au moins.

J’ai prétexté de la fatigue.

– En tout cas…

Elle prononçait « à tout cas ».

– En tout cas, tu peux dire ce que tu veux, je ne te laisse pas aller t’enfermer. Non, non, non. Qu’est-ce que tu vas faire chez toi toute seule ? Ton mari n’est même pas là. Allez, viens, ko.

Et passant son bras sous le mien, elle tentait de me faire rebrousser chemin.

– Seule dans ton lit par ce froid ? Ce n’est pas le moment d’attraper une bronchite !

– Pardon, Félicité, pardon ! Excuse-moi, j’ai la traduction de mon délégué à terminer. Il intervient demain.

Félicité possédait une foule d’arguments et un don de persuasion que j’enviais. A la voir agir et plier la vie à sa volonté, selon ses désirs, j’en venais à douter que ce fût dans les livres et dans la solitude qu’on se préparât le mieux à la vie. Socrate lisait-il ? Des générations de professeurs ont dû tisser à ce sujet des mythes tous éloignés de la réalité. Plus j’y réfléchis aujourd’hui, plus j’en viens à me demander si sa maïeutique n’était pas la forme méditerranéenne de notre palabre. La danse, argumenta Félicité, était un exercice d’hygiène qui prévenait des rides et conservait l’harmonie des formes du corps. En fait, ce soir-là, elle voulait surtout que je la tire du mauvais pas dans lequel elle se trouvait.

– Cinq bonshommes à m’occuper ! Tu te rends compte ?

On entendait « tu te ran’conte ».

– …Cinq Bantous aux reins en feu. Et je n’ai pu dénicher qu’une cousine et son amie pour nous accompagner… Au moins si tu venais… Cela réduirait mon déficit…

Elle-même rit de la formule de comptabilité.

Malgré la fièvre de la journée, j’éprouvais une sensation de manque. J’aurais voulu m’accorder quelques heures dans ma cachette avant de me coucher. Mais comment faire comprendre ce besoin ? J’ai pris la main de Félicité dans la mienne, elle l’a serrée et j’ai baissé la voix.

– J’attends un appel d’Anicet.

– Encore ? Mais c’est tous les soirs alors ! Ahah, laisse seulement, ma sœur ! Tant pis pour lui. Est-ce qu’on abandonne une jeune femme seule aussi longtemps ? Gare au singe qui délaisse son arbre pour vadrouiller ! Est-ce que tu sais pour toi, ce qu’il fait là-bas, ton Anicet-là ? Tant pis pour lui, ma chère. S’il te rate, tu diras qu’il y avait séance de nuit, ou n’importe quoi… Un matanga, par exemple. Oui, c’est ça, parfait, un matanga. Ça passe mieux. Il n’y a pas, à Brazzaville, de nuit sans veillée mortuaire. Un individu normal passe au moins la moitié de la semaine dans les matangas. Tu ris ?

Quelqu’un a dit à Félicité qu’elle exagérait d’utiliser la tristesse des autres pour « arranger la vérité ». Mais elle a persisté.

– Je blague pas. Faut pas se laisser avoir dans la vie. Regarde mes délégués-là. Tous mariés, pourtant. Or, s’ils dorment seuls dans leurs draps cette nuit, ce sera grave. (Elle traîna sur le a en ouvrant de gros yeux.) Leur conférence en sera gâchée. (Elle accentua fortement le a pour mieux me faire sentir l’ampleur du désastre.) D’ailleurs, tu crois que leurs femmes, là-bas à Yaoundé, attendent un coup de téléphone ce soir ? (Elle ricana.) Tu ne connais pas les Camerounaises, toi.

Un collègue du protocole est venu nous interrompre et a plaisanté un moment avec nous avant de nous proposer de nous raccompagner. En s’éloignant, il a fait une citation en lingala tirée d’un vers d’une chanson sur les femmes modernes.

– Quand nos maris sont en mission, a repris Félicité, crois-moi, ils retrouvent leurs élans de célibataires. Seulement, les hommes sont comme les serpents d’eau. Pour les prendre en défaut…

J’enviai le lingala de Félicité, ses images si difficiles à rendre en français, sa connaissance des proverbes.

– Et l’homme-là a le front de t’appeler la nuit ? Grossier personnage ! Ma fille, tu as épousé un sauvage, oui.

– C’est à cause du décalage horaire.

– Le décalage l’arrange, oui. Il crève de jalousie. Un groto, ce monsieur !

– Un quoi ?

Elle m’a expliqué que c’était un mot récemment mis à la mode par les Ivoiriennes de Cocody. Il y avait deux catégories d’amants : d’un côté les génitos, étalons robustes à hautes performances, véritables magiciens, généralement sans le sou ; de l’autre, les grotos, affectueux et généreux, bedonnants et respectables, qui possédaient, eux, des comptes en banque bien garnis, en Afrique, en France ou, bien sûr, en Suisse.

– Qu’il téléphone, ko ! Où est le problème ?

Elle promettait de me dresser une liste d’alibis à invoquer au cas où il prendrait envie à Anicet d’adopter des attitudes trop « réactionnaires ».

– Une liste, tu verras… T’auras l’embarras du choix.

Sur le chemin du retour, je me suis heurtée à plusieurs barrages de miliciens. Deux fois. D’abord au carrefour de chez Mamati, ensuite à l’entrée du Plateau-des-quinze-ans.

Dès que je suis rentrée, Simba a jappé et s’est mis à sauter autour de la voiture. Il m’a suivie en couinant jusqu’à la porte comme s’il me reprochait de l’avoir abandonné. Dans le salon, Germaine et Blandine suivaient un feuilleton à la télévision.

– Tonton Anicet n’a pas appelé ?

– Non, tantine.

– Vous avez dîné ?

– Oui, tantine.

– Et Simba ?

Elles n’étaient pas sûres mais croyaient que le boy…

J’ai dû leur répéter mes instructions et leur expliquer la nécessité de prendre soin d’un chien si l’on ne voulait pas être cambriolé. Même si elles n’osaient pas rétorquer, je savais que mes remontrances déplaisaient à ces demoiselles. Elles avaient peur de perdre le fil de l’intrigue du feuilleton qui passait à la télé. Une histoire qui se déroulait aux États-Unis et dont j’avais dû voir un épisode un soir par désœuvrement et curiosité.

C’est au moment où je faisais l’inventaire du frigidaire que le téléphone a sonné. Un accent congolais m’a prié de ne pas quitter. Sûrement l’international, qui allait me passer Anicet.

– Allô ? Allô, Madeleine ?

C’était une voix de femme.

– Allô ? Ici Féli.

Félicité a d’abord ri, comme si elle venait de me faire une farce puis s’est mise à parler sur un ton de confidence.

– Si demain, par hasard, Côme te demandait, … eh bien, tu diras que nous avons été ensemble jusqu’à trois heures du matin… Séance de travail avec le protocole… Tu comprends ?

– Pourquoi pas à un matanga, plutôt ?

Elle comprit évidemment l’allusion et se tordit de rire à l’autre bout du fil avant d’expliquer que Côme n’était pas en Amérique, lui.

Nous avons encore bavardé. Félicité m’a demandé si Anicet avait finalement appelé et n’a fait aucun commentaire. Je suis revenue sur son alibi et lui ai demandé si elle ne craignait pas que, par inadvertance, le chef de l’équipe du protocole ne vendît la mèche.

– Antoine ? Jahamais ! C’est un frère, un vrai frère.

Lui aussi était un ancien condisciple avec lequel elle avait dû flirter bien des années auparavant.

Il n’était pas bien tard. Hormis des brassées de musique qui arrivaient avec la brise du bar Santé-Tout-Brazza, le quartier était, la nuit, aussi calme qu’un village de brousse. J’ai pris Les Mots anglais et appris par cœur le vocabulaire et des expressions relatifs à la forêt. Le manuel ne fournissait malheureusement aucune information sur les bois tropicaux.

Vautrées chacune dans un fauteuil, captées par la télévision, Germaine et Blandine avaient éteint les lumières du salon, le transformant en salle de cinéma. Le feuilleton venait de se terminer et l’on rediffusait dans son intégralité le discours que le président nous avait infligé le matin. Elles sont passées sur Léopoldville, aux programmes plus attrayants à cause de la couleur.

– Vous ne pouvez pas prendre un livre ?

– Mais on est en vacances, tantine.

Je leur ai fait un nouveau sermon sur la lecture. L’une baissait la tête, l’autre a souri comme si j’appartenais à une époque révolue.

Dans mon atelier, la toile que j’avais ébauchée était là, triste, abandonnée. Je lisais dans ce travail inachevé, sinon un reproche, du moins un énorme point d’interrogation, une invitation à choisir la vie que je voulais véritablement vivre et à maintenir le cap. Qui veut bâtir sa case doit abandonner tous les autres travaux dit un proverbe de chez nous.

La toile s’intitulait Le Fleuve. Une occasion pour une étude sur les eaux, leurs couleurs et leurs mouvements dans la zone des Cataractes, mais aussi un prétexte pour exprimer quelque chose que j’étais seule à comprendre. N’est-ce pas toujours ainsi ? Besoin de confier son secret pour le faire partager ou se chanter sa propre chanson et, en même temps, en contrepoint, les scrupules de la pudeur, la peur de s’exhiber dans sa nudité. Et chaque fois, je finis par brouiller les pistes. Car, dans mes tableaux, chaque personnage, chaque fleur, chaque arbre, c’est finalement moi. A bien examiner le ciel, ou le regard de tel oiseau, on reconnaîtra le temps qu’il fait dans mon cœur. Je me cache derrière les travestis et les masques de mes personnages. En fait, même pas, c’est bien plus compliqué encore.

Au premier plan, un homme et une femme sont attablés l’un en face de l’autre. Ils ont usé tous les dialogues. Dans le fond, sur la droite, une mère et son fils, mais de dos, la main dans la main, regardent soit les flots violets qui jaillissent par-dessus les rochers et les arbres de l’île du Diable, soit le lazaret en contrebas du mont Ngaliéma. Le tout traité dans une dominante de couleurs vertes, rouges et jaunes, très vives, comme l’étaient la plupart des tableaux de ma première manière. J’aurais voulu oublier la conférence et rester là à poursuivre mon travail, abandonné juste à l’instant où je venais de trouver le rythme de mon souffle.

Pendant deux heures, j’ai essayé de me replonger dans l’atmosphère. En fait, je n’ai pas réussi à avancer. Je corrigeais les maladresses des premiers coups de pinceau, repolissais des lignes, rétablissais des équilibres. Je souffrais d’être réduite à travailler par fragments. Si je m’étais écoutée, j’aurais passé la nuit à aller au bout de moi-même.

Quand je suis sortie de mon atelier – en fait une pièce banale –, les filles regardaient Bakolo Miziki sur Léopoldville.

J’ai repris Les Mots anglais.

Malgré la température, j’ai allumé le climatiseur pour couvrir les lambeaux de musique que les haut-parleurs de Santé-Tout-Brazza lançaient au vent dans le quartier.

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