Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 5 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 5

Ce matin, en revenant de courses, je les ai aperçus à l’instant où ils sortaient de mon laboratoire. D’humeur joyeuse, ils plaisantaient à la manière des gens pour qui la vie est belle et sans souci. En descendant la marche, la femme a regardé sur sa gauche, dans ma direction, mais ne m’a pas vue, ou ne m’a pas reconnue, sans doute à cause de mes lunettes noires et de mon chapeau. Mes tresses doivent aussi la désorienter. Là-bas, j’avais des cheveux courts, coupés à la garçonne.

Ils ont pris la direction du marché Saint-Antoine. Ils flânaient à quelques dizaines de mètres devant moi. J’ai ralenti mon pas. L’homme portait une chemise de batik d’une couleur différente de celle de la veille. Un de ces tissus que les Africaines affectionnent pour leurs pagnes. Il a passé la main autour de la taille de la femme, et elle a collé son flanc contre le sien.

Je suis restée un moment à les observer. La démarche de la femme est lente et paresseuse. Les Antillaises n’osent pas chalouper avec autant de provocation. Et l’étrangère possède un pas bien particulier qui me rappelle celui d’une connaissance que je ne parviens pas à déterminer.

Quelques instants après, Mr Jovial m’a dit qu’un couple venait de passer et avait demandé si le magasin n’appartenait pas à une Africaine, parce qu’ils connaîtraient, à Abidjan, un laboratoire de photo à la même enseigne. Je n’ai pas relevé et me suis dirigée vers mon bureau, mais Mr Jovial y a vu l’occasion de faire quelques commentaires ironiques sur les Africains. Sur le ton de la plaisanterie, je l’ai repris en lui rappelant d’où nous venions. Il s’est alors vanté d’une goutte de sang nègre mais en a profité pour souligner ses origines fondamentales. Je les sais par cœur. Sa grand-mère aurait été une Caraïbe aux longs cheveux soyeux, et son grand-père un Alsacien aux yeux bleus. Un frère émigré au Brésil en aurait même, affirme-t-il, hérité. Mulâtre au teint de miel clair, Mr Jovial veille à ne pas s’exposer au soleil. Quand il s’aventure sur la plage, c’est en pantalon, chemise à manches longues et chapeau panama.

Pendant qu’il répondait à un client, je me suis emparée des films qu’on venait de déposer dans le panier en plastique. Je n’ai pas eu de mal à trouver les bobines que je recherchais. Aucune méprise possible, leurs propriétaires sont bien des Africains. Un nom fang. Sûrement des Gabonais ou des Camerounais. Encore qu’on trouve ce patronyme aussi chez certains Congolais, dans la région de la Sangha.

Je développerai moi-même ces pellicules.

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