Sur l'autre rive
Chapitre 31
Malgré la fraîcheur de la soirée, Chief Olayodé avait préféré une table sur la terrasse. L’air était parfumé. Nous surplombions la piscine de jade transparente et, du cours de tennis, nous parvenait le son des balles frappées par les joueurs.
Il ouvrit le menu comme un album et en tenta une lecture à haute voix. Il prononçait les mots avec la gaucherie de ces enfants sourds qui répètent laborieusement les phrases après les avoir déchiffrées sur les lèvres de l’instructeur.
– Ça vous amuse ? Je vous l’ai déjà dit, je crois, un étranger sans son interprète est un handicapé privé de son infirmière.
Deux couples d’Européens s’étaient présentés sur la terrasse du restaurant. Le maître d’hôtel leur proposa la table voisine de la nôtre. L’un des hommes me salua discrètement. Un monsieur d’une cinquantaine d’années aux cheveux d’argent. Je lui répondis par politesse et automatisme. Je ne l’avais pas reconnu. Il entraîna discrètement ses hôtes vers une table plus éloignée de la nôtre.
Nous avions passé la commande et je ne savais comment briser le silence. J’avais dit tout ce qu’on peut imaginer pour présenter Brazzaville et je ne voulais pas lui rebattre les oreilles avec les mêmes propos. Chief Olayodé se félicita du paysage.
– Ici tout est calme, comparé à Lagos… (Chief parlait lentement comme s’il récitait des vers…) Pas de bruit, pas de fièvre, même la nature est tranquille. Ça doit jouer sur les esprits et les cœurs.
Quelques instants plus tard, je réussis soudain à mettre un nom sur le visage de l’Européen aux cheveux d’argent. C’était l’un des patrons d’Anicet, le fondé de pouvoir de la banque. Nous nous étions rencontrés à une soirée chez le directeur général lors du passage d’une délégation du Crédit Lyonnais.
En fait, Chief Olayodé et moi n’aurions pas dû nous trouver là. Un autre programme avait été prévu.
– A l’intérieur, me fit remarquer Chief, nous n’aurions pas respiré ce parfum. De quelle fleur provient-elle à votre avis ?
– Le frangipanier, indiquai-je après un moment d’hésitation.
– Le quoi ?…
Je n’étais pas sûre du nom en anglais.
– Cet arbre là-bas.
Du doigt, je désignai un massif de feuilles vertes piqueté de fleurs blanches au-delà de la piscine, à la limite de la cour de l’hôtel et de la villa voisine. Un projecteur l’éclairait. Le Nigérian plissa les yeux comme un myope qui accommode son regard.
– Ah, frangipane-tree ? C’est effectivement ça.
Il releva la manche de sa chemise.
– Vous voyez ?
Je ne distinguais rien.
– Regardez bien, vous allez voir.
Je me suis permis de prendre son avant-bras. Il était musclé et poilu.
– Vous voyez à cet endroit…
Il saisit ma main et guida mon index sur sa peau. Ce contact me troubla et je croisai fortement mes jambes.
– …il y a comme une clairière dans la zone poilue. Eh bien…
Enfant, il avait eu un champignon exactement à l’endroit où mon doigt s’attardait. Sa mère avait vainement eu recours à tous les médecins de la capitale lorsque, à la faveur d’un séjour de son oncle à Lagos, celui-ci l’emmena sous un frangipanier, brisa une branche et en fit couler la sève sur la partie malade.
– En quelques jours, tout a disparu. Seule subsiste cette cicatrice…
Il arbora un sourire de satisfaction avant de poursuivre.
– Il faut aujourd’hui de bons yeux pour la déceler…
Le visage rayonnant, il me fixait comme un maître qui vient de révéler un secret à son disciple.
– D’ailleurs, la même chose est arrivée à mon fils, il y a quelques années. Lui, c’était sur la cuisse. Je n’ai consulté aucun médecin.
Le bruit d’une masse qui chutait dans l’eau rompit le silence. Un jeune Européen avait plongé dans la piscine en éclaboussant son compagnon debout sur le bord. Il criait d’une voix essoufflée que l’eau était bonne et encourageait l’autre à le rejoindre, par des gestes du bras et de la tête. Hésitant un instant puis se concentrant, celui-ci finit par se jeter dans la piscine la tête la première.
– Elle doit être froide, remarquai-je en remontant le châle sur mes épaules.
– Ils viennent d’Europe…
Des projecteurs intérieurs, placés je ne sais où, rehaussaient la couleur et la transparence de l’eau en lui donnant un ton bleuté luminescent. Les deux jeunes gens avaient abandonné leurs raquettes et leurs vêtements sur le bord de la piscine. Sûrement les membres d’un équipage.
– Vous êtes sûrs d’avoir acquis votre indépendance ? me demanda Chief Olayodé.
Je ne comprenais pas.
– Vous ne voyez pas autour de nous ? C’est nous, les Noirs, qui sommes l’attraction ici… A part les serveurs…
Ses leçons de nationalisme m’irritaient mais j’ai lâchement souri et j’ai respiré profondément pour garder un ton égal.
– Les Noirs viennent peu ici. Ce sont des lieux pour les touristes… En fait, j’ai tort de dire pour les touristes. Il n’y a pas grand-chose à voir à Brazzaville… Je devrais dire des lieux pour les passagers…
Les deux nageurs s’ébrouaient dans l’eau en se hélant et échangeaient leurs impressions en parlant haut et fort à la manière de sportifs dans un stade.
– Ce soir, je vous avais organisé un dîner congolais, mais…
Il eut un sourire de beau joueur.
Associant nos modestes ressources, Félicité et moi avions en effet pris des dispositions pour offrir à nos deux délégations un dîner congolais, dans un maquis. Contrairement à ce qu’on prétend, l’origine des maquis n’est ni camerounaise ni ivoirienne. Déjà, à cette époque, Maman Thérèse pratiquait la formule. Sur commande, elle cuisinait des plats du pays pour ses clients. On venait par couple ou en bande, chaque groupe dans une pièce, ou quelquefois dans l’arrière-cour d’une villa fort simple qu’elle possédait dans le quartier M’Pisa, au bord du fleuve, pas loin de la Case-de-Gaulle.
Chief Olayodé ne put participer à ce programme en raison de son régime. A mon grand étonnement, il s’était délesté de son garde de corps. Je sus plus tard que le chimpanzé avait été, sur instruction de son patron, dîner avec les autres, chez Maman Thérèse, à M’Pisa.
Maintenant, d’autres partenaires avaient dû occuper le court de tennis car on entendait à nouveau le bruit régulier et sec des balles frappées par les raquettes, comparable à celui de bouteilles qu’on débouche.
Chief Olayodé gloussa et me demanda de goûter son poisson, un bar grillé au fenouil.
– Effectivement appétissant, mais je voudrais rester sur le goût de ma langouste.
Il insista et me tendit son assiette. Sa voix était aussi sonore que celle d’un tam-tam à la peau bien tendue.
– Délicieux.
J’avais piqué dans la chair rose.
– Vous n’avez rien pris.
Il planta sa fourchette dans un morceau de choix et l’introduisit lui-même, en un geste délicat, dans ma bouche, m’accordant tout le temps nécessaire pour que je puisse me bien saisir du bout de chair.
– La prochaine fois que je viendrai, Madeleine, c’est ici qu’il faudra me loger.
– Vous aimez ?
– Merveilleux. Ces arbres en parasol au-dessus de la ville, puis le lac et les lumières de Léopoldville au loin…
Il prononçait Liopod’viwe.
La piscine lumineuse, où nageaient les deux Européens, m’a fait penser à un aquarium où allaient et venaient deux animaux des mers à peau couleur sable.
Il me versa du vin et, soulevant son verre d’eau minérale, m’invita à trinquer avec lui.
– Il faudrait, repris-je, venir en octobre ou en novembre. C’est alors la saison des flamboyants. Toute cette partie…
Il suivit le geste de ma main.
– Toute cette partie devient écarlate. Comme si la ville était recouverte d’un drap en flammes.
Chief Olayodé m’a demandé de lui montrer mes mains. J’ai hésité mais je ne me dominais plus. Refuser eût été insultant. Il les prit du bout des doigts, en examina le dos, les retourna et me les rendit.
On entendait les échanges des joueurs de tennis à un rythme régulier. Je ne savais quoi dire mais le silence était si gênant que c’est moi qui de nouveau le rompis.
– Je suis d’une ignorance honteuse en noms de fleurs et d’arbres.
Chief Olayodé mangeait lentement, prenant son temps, prolongeant à son maximum le plaisir de chaque bouchée. Il détacha l’arête du poisson et, après l’avoir saisie entre sa fourchette et son couteau, il la déposa sur le rebord de l’assiette.
– D’Afrique ou d’Europe ?
– Des deux… Peut-être même que je pourrais citer plus de noms de fleurs et d’arbres de pays tempérés que de pays tropicaux… Connaissances livresques. Les roses…
– Parce qu’on vous en a offert souvent… Des rouges, je devine…
J’ai émis un rire de petite sotte et j’ai porté ma serviette à mes lèvres.
– Vous ne voulez pas reprendre un peu de mon poisson ?
– Non. Non, merci.
Il insista et me détacha une partie dans la région de la queue.
– C’est le meilleur.
– Merci, mais je n’ai plus de place.
Je fis un geste vague en direction de mon estomac. Il se lança dans un développement sur les qualités nutritives du poisson.
– Mais vous me parliez des fleurs… Non ?
– Oh ! que disais-je ? Je ne sais plus. Sans doute quelque chose sans importance, sinon…
– Vous disiez… vous parliez de roses… de roses rouges !
– Oui, je disais que je serais bien en peine de vous indiquer dans un parterre lesquelles sont les marguerites, lesquelles les dahlias, les myosotis, les lys ou les jonquilles.
Cela a déclenché un rire moqueur puis, après un léger silence, quelques vers d’un poème en anglais que nous avions appris en classe. Chief Olayodé les chuchotait d’une voix troublante de basse, l’index levé pour capter mon attention, ses yeux dans les miens, détachant chaque mot, soulignant les allitérations et la musique des syllabes, comme s’il me livrait une confidence, me chantait une peine dont il n’avait jamais parlé et qui le rendait successivement triste, brûlant de fièvre, exalté puis ruisselant de bonheur.
J’esquissai une mimique discrète d’admiration et émis un sifflement raté. Je n’ai jamais su siffler.
A cause du régime imposé par le médecin, il a refusé les desserts que nous proposait le maître d’hôtel mais a insisté pour que j’en prenne un, moi. Je me fis peu prier. Le pâtissier des Relais était réputé pour ses profiteroles. Quelquefois, quand il voulait briser la monotonie des dimanches après-midi, Anicet m’emmenait dans les jardins de l’hôtel où je dégustais des sucreries en buvant un thé devant la piscine.
J’ai suggéré à Chief de prendre une citronnelle. Là encore, j’ai rencontré des difficultés de traduction mais il m’a fait confiance.
Lui connaissait un grand nombre de noms de plantes, de fleurs et d’essences d’arbres différentes qu’il pouvait reconnaître et nommer en yorouba, en anglais ou en latin.
– Et tout à l’heure, vous n’avez pu reconnaître l’odeur d’un frangipanier ?
– Vous avez raison. C’est contradictoire. C’est comme ces écrivains qui continuent à faire certaines fautes d’orthographe ou de syntaxe…
J’ai évidemment pensé à William Blake et voulu faire montre de mes connaissances mais, n’en étant pas sûre, j’ai préféré me taire. Il importait de ne dévoiler à l’homme que le meilleur de ma personnalité. Je ne voulais de surcroît pas l’interrompre. Sa voix de basse et son ton toujours contrôlé, toujours maîtrisé, me rassuraient et m’enchantaient.
– Vous, en revanche, l’avez reconnue. J’ai même cru que vous étiez une spécialiste.
Un rire absurde secoua mes épaules.
– C’est parce que les femmes sont plus sensibles aux odeurs que nous…
Cette fois-là, j’ai osé le contredire. J’ai même persiflé.
– Auriez-vous des préjugés de même nature que les racistes ?
Il ne me comprit pas et poursuivit son idée.
– Si, si, si. Il y a des études très sérieuses là-dessus.
– Pour les prétendus qualités et défauts des Noirs également !
– Ce n’est peut-être pas faux. Regardez dans le domaine du sport…
Il m’a cité des exemples. Je m’attendais qu’il mentionne aussi les performances sexuelles des Noirs. Il n’a pas osé. Ce n’était pas son style. Il avait plutôt le genre Oxford ou Cambridge. « Yorouba », m’eût-il immédiatement corrigé !…
A la mort de son père, sa mère était retournée au village où un oncle avait pris la charge de son éducation. Il l’avait initié à toutes les arcanes de la botanique, à mille secrets sur les pouvoirs des plantes, des arbres et des fleurs.
– L’oncle qui vous conseilla d’utiliser la sève de frangipanier pour votre champignon ?
– C’est ça.
En partant, nous sommes descendus par la pelouse qui longe la piscine et sommes sortis par un portillon qui débouche sur la route goudronnée au sommet de la colline des Relais. Je voulais lui faire découvrir la vue sur Poto-Poto. Des milliers de lumières, frissonnantes comme des flammes de bougies, s’alignaient en parallèles et se coupaient à angle droit.
– Quand je reviendrai à Brazzaville…
– Parce que vous comptez revenir ?
– Oui, maintenant que je connais, je voudrais revenir mais dans des conditions différentes… En touriste, pour mieux comprendre…
Le chauffeur dormait et il a fallu que nous frappions plusieurs fois contre la vitre pour le réveiller.
– D’ici là, vous aurez appris la langue.
– Ça dépend laquelle.
– Le français, bien sûr.
– Pas question ! Mais le congolais, oui.
– Congolais ? Vous voulez dire lingala, kikongo, vili ?… Nous en avons quarante-deux.
– La langue des chansons.
Nous avons croisé un couple en train de deviser, la main dans la main. Chief Olayodé a répété que, la prochaine fois, c’était là qu’il faudrait le loger. Il aimait cette formule de bungalow individuel.
– Quand vous reviendrez, je crains qu’ils n’existent plus.
– Et pourquoi donc ?
– On s’apprête à les détruire… Un projet de modernisation.
– Modernisation ?
Il a ricané.
– Oui, une tour.
– Décidément !
Chief Olayodé a haussé les épaules.
OceanofPDF.com