Sur l'autre rive
Chapitre 25
Enfouie au fond du lit, j’avais du mal, les matins de saison sèche, à sortir la tête hors de mes couvertures. J’y avais chaud, j’y étais bien. Là-bas, en cette période de l’année, au-dehors, tout prend la couleur de la cendre. Le ciel, les pierres, les arbres, même les matitis. Durant presque six mois, c’est comme si la nature inaugurait une ère où la terre se refroidissait et s’engourdissait.
La veille, j’avais travaillé tard sur le discours de Chief Olayodé, puis paressé dans le salon, subjuguée par une émission de la télé zaïroise, techniquement médiocre mais riche d’une douce nostalgie. Une rétrospective sur la musique des années quarante, avec ces rumbas que nos parents dansèrent avant notre naissance et que Gampio, ma sœur jumelle, et moi avions écoutées sur le vieux phono de famille. En cachette, nous en remontions la manivelle avec précaution.
Je m’étais couchée bien après minuit. A trois heures, le téléphone a interrompu mon sommeil. C’était Anicet. Il ne m’avait pas appelée depuis plus d’une semaine en raison, expliquait-il, de leur emploi du temps. Il n’était libre qu’après sept heures du soir ce qui, avec le décalage, correspondait à des heures inconvenantes. Lui a utilisé le mot uncivilized, sans doute pour me montrer ses progrès en anglais. Il l’avait prononcé à la française. La qualité de la communication était mauvaise. Le vent apportait des paquets de mots dont certains se perdaient quelque part dans l’atmosphère au-dessus de l’Atlantique, ce qui m’obligeait à lui faire répéter plusieurs fois les mêmes phrases. Je l’entendais alors crier à la manière des gens qui s’adressent à une sourde. Une fois, il a perdu patience mais il s’est aussitôt ressaisi et a finalement écourté la conversation parce que, disait-il, cela allait lui revenir cher.
J’ai eu du mal à me rendormir. J’ai tenté de lire mais ne réussissais pas à entrer dans le récit. J’ai pensé aux États-Unis et à tout ce que je devais à Cornell. Moins à l’université qu’à la découverte d’une manière de vivre. Une autre manière d’être et de s’organiser. Il est de bon ton de décrire les souffrances de l’Africain, isolé et victime de l’individualisme des sociétés judéo-chrétiennes. Tel ne fut pas mon lot. J’y ai appris le monde comme jamais et nulle part auparavant. Je m’y suis enrichie, j’ai regardé au fond de moi et j’ai mieux saisi mon pays. C’est là-bas que j’ai compris la fécondité de la solitude. Pour apprendre, réfléchir ou créer. Peut-être aurais-je dû accompagner Anicet là-bas ?
Le chien a aboyé plusieurs fois et j’ai tendu l’oreille. Nous nous méfions car, l’année précédente, des voleurs avaient réussi à s’introduire dans une maison du voisinage et avaient failli assassiner les occupants.
Des rêves peuplés de gnomes ont agité le reste de ma nuit. Tous entrecoupés, hachés, dans un télescopage épuisant du temps. J’étais livrée à un monde où des aliénés avaient pris le pouvoir et dirigeaient la société, me pressant de questions et me demandant des comptes d’une voix calme. Mais leurs regards étaient bizarres, inquiétants, comme s’ils savouraient mon avancée vers le piège qu’ils m’avaient tendu. Nous étions dans la salle d’un collège de Brazzaville, peut-être Mafoua-Virgile ou Nganga-Edouard, bizarrement creusée dans une grotte semblable à celle que nous avions visitée avec Anicet du côté de Montpellier, au cours de notre voyage en France. Les épreuves du brevet avaient déjà débuté et je ne retrouvais plus ma traduction sur moi. Pourtant, je me souvenais bien de l’avoir emportée en sortant de la maison… Une voix excitée a crié que Coleridge n’apprécierait pas. Spencer et Shakespeare non plus, a ajouté une autre, plus grave. Je ne sais trop quel itinéraire me conduisit en un lieu où la façade ressemblait à celle d’un campus d’université américaine. Un motard casqué montait la garde. Je demandai l’autorisation de pénétrer. Il ne m’écoutait pas et jouait avec deux dobermans. Les chiens couraient après une balle qu’il lançait et qui rebondissait mollement sur la pelouse. Quelqu’un a voulu franchir la chaîne qui marquait la limite du campus. Les deux dobermans abandonnèrent leur jeu pour se précipiter sur lui. Je me suis réveillée pour l’épargner.
Dehors, Simba aboyait et j’ai entendu grincer le portail d’entrée. Il fallait me lever pour ouvrir la porte au cuisinier.
J’ai dû, ce matin-là, faire ma toilette et m’habiller précipitamment, moi qui aime tant traîner dans la salle de bains.
Une atmosphère fébrile régnait à l’Olympic Palace. Les collègues du protocole nous rappelèrent le programme et le rôle que nous devions jouer.
Le secrétaire de Chief Olayodé a tenu à monter à l’avant du véhicule, à côté du chauffeur, insistant pour que je m’asseye, contrairement aux instructions que nous avions reçues, à côté du chef de la délégation. Chief Olayodé était vêtu d’un costume bleu nuit, de coupe croisée et soigneusement repassé. Sa chemise de voile blanc paraissait neuve. Il devait aussi étrenner sa cravate de soie à pois et la pochette assortie qui dépassait de sa poche comme une large langue. Le visage rasé de frais, il sentait cette eau de toilette que j’avais respirée la veille sur son bras, lorsque j’étais venu lui demander des éclaircissements sur son texte.
Nous avons démarré en cortège, conduit à un train d’enfer par deux motards surexcités. Ils ont failli emboutir un chauffeur indiscipliné à hauteur du rond-point de la poudrière. Les badauds se tordaient le cou pour essayer de reconnaître les personnalités dans les Peugeot noires. Malgré la vitesse, je notais certains sourires goguenards et j’imaginais les sarcasmes dans la foule des curieux.
Nous devions descendre à l’entrée du terre-plein de l’hôtel de ville et traverser la zone des parterres, là où se dressent plusieurs arbres du voyageur. Des groupes folkloriques secouaient les reins au rythme des tam-tams. Babembés sautillants et pressés qui se mouvaient d’un point à un autre, comme s’ils pratiquaient un jeu où le perdant aurait un gage, Mbochis aux chants à deux temps, passant lentement d’une voix de poitrine à une voix de nez, et ondulant des épaules et des hanches à la manière de boas paresseux, Balaris soutenus par les trilles d’un sifflet, gigotant des fesses et agitant les mains comme s’ils secouaient des tamis, tout un peuple en kermesse était venu célébrer les étrangers. Les Nigérians se sont arrêtés un moment devant l’association du Pool. Le groupe effectuait des pas empruntés, en partie, au folklore traditionnel et, en partie, au « boucher », la danse à la mode quelques années auparavant. Un couple de gens ridés se produisait au milieu du cercle. Ils mimaient, comme toujours, une histoire de séduction. L’homme, levant brusquement une jambe, simule la pénétration. Docile, la femme avance, lui présente son bassin. Brève copulation, suivie d’un retrait brusque. L’un et l’autre ont le visage aussi figé que des masques. Fier de lui, l’homme salue en portant la main à la tempe de manière grotesque et le couple, en des pas courts qui secouent leurs corps, rentre dans les rangs, tandis qu’un autre avance vers le centre au rythme des enfants mimant un train en marche. L’homme et la femme jouent, dans leur style, la même scène que le couple précédent avec des gestes stéréotypés. Des jeunes gens éclataient de rire en se courbant en deux et en se tapant dans la main. Chief Olayodé a dit quelque chose en yorouba et l’un de ses compatriotes a répondu en arborant un visage qui indiquait la désapprobation.
J’ai expliqué à Chief que nous nous trouvions sur le lieu où Malraux avait, quelques années auparavant, proclamé notre indépendance mais le nom de l’écrivain lui était inconnu.
Juste avant les marches, des femmes alignées sur plusieurs rangs, en pagnes aux motifs du parti et frappés du visage du chef de l’Etat, évoluaient en ballet, répétant inlassablement un refrain où chaque phrase se terminait par « Congrès Oyé ».
Nous avons gravi l’escalier abrupt qui mène à l’étage de la mairie entre deux rangées de jeunes écoliers en uniforme et foulard rouge. A notre passage, ils exécutèrent le salut militaire. Chief Olayodé me dit quelque chose que je ne pouvais pas entendre à cause du tintamarre. Je l’ai fait répéter mais, malgré la puissance de sa voix, je n’ai rien compris. J’ai quand même acquiescé.
En haut, le chef des pionniers a fait saluer les enfants et m’a souri. Il avait été mon élève quelques années auparavant.
– Les honorables délégués des pays amis ! a hurlé un membre du protocole, lorsque nous avons pénétré dans la salle.
L’assistance s’est tue, s’est levée, nous a applaudis et, tandis que nous gagnions les chaises qui nous étaient indiquées, s’est rassise, et le brouhaha a repris. Les membres de la délégation semblaient déçus d’être perdus dans la salle, derrière les ambassadeurs. Le secrétaire de Chief Olayodé a voulu rester debout dans la rangée pour demeurer près de son patron mais les services de sécurité se sont montrés intraitables. Chief Olayodé lui a fait signe de ne pas insister. Résigné, l’homme est parti en boudant, de sa démarche de gorille. Dressant son cou, il a continué de regarder dans notre direction. J’étais au premier rang à côté de Chief Olayodé.
La rumeur des chants et des danses des groupes d’animation, sur la place, ressemblait à un charivari, et seuls nous parvenaient, dans la salle, les roulements des tam-tams.
– Combien avez-vous d’habitants ? m’a demandé Chief Olayodé.
J’ai légèrement forcé la réalité.
– Et Léopoldville ?
– La ville ou le pays ?
– Le pays.
Le secrétaire général adjoint de l’OUA fut le premier à prendre la parole. Un cours d’économie parsemé de morceaux de bravoure politique que je ne pouvais pas traduire avec rigueur. Il parlait trop vite et certaines formules, propres au marché du bois, me déroutaient. Je sautais des phrases entières et quelquefois en inventais. Quand j’hésitais, Chief Olayodé fronçait les sourcils.
Dès que l’attention du public paraissait diminuer, une bande de militants, regroupés quelque part dans la salle, interrompait l’orateur et hurlait un dicton amusant, suivi d’un slogan du parti puis d’un autre à la gloire du Sauveur suprême. Nous aussi avions le nôtre.
A la première interruption, le secrétaire général parut un instant froissé, mais comprit vite qu’il s’agissait d’un hommage et, souriant, en profita pour avaler une gorgée d’eau.
Chaque fois que le mot « impérialisme » était prononcé, il déclenchait des salves. Les applaudissements étaient si prolongés qu’un non-initié ou un mauvais esprit aurait pu confondre ces manifestations avec un chahut.
A la fin du premier discours, une écolière est montée sur la tribune pour lire un poème de circonstance où elle clamait le bonheur de tous les enfants du Congo d’avoir un papa comme ce président-là. La petite avait une diction remarquable et, attendri, Chief Olayodé a applaudi avant même que je n’ai commencé ma traduction. Elle a offert au chef de l’État un bouquet de fleurs ficelé avec maladresse et lui a attaché un foulard rouge autour du cou. Le secrétaire général adjoint de l’OUA et chaque membre du Bureau politique ont eu droit au même traitement.
Un groupe vocal a relayé l’écolière et a interprété une chanson remplie d’humour et de rythme qui a électrisé la salle. J’ai failli oublier de faire mon travail. Je ne savais pas comment rendre la saveur et le piment des paroles, notamment les allusions au Mamadou et Bineta qui eurent raison de la tenue guindé qu’affectaient les ministres et les hauts fonctionnaires dans la salle. Ces messieurs s’esclaffèrent et se mirent à rire à ventre déboutonné, caquetant comme des potaches, s’administrant sans retenue les uns les autres de grosses tapes sur le dos et les cuisses. A plusieurs reprises, j’ai surpris Chief Olayodé en train de battre discrètement la mesure de la tête et du cou. On ne résiste pas au rythme bantou.
Le discours du président était trop long. Trébuchant sur certains mots et se reprenant souvent, il lisait, sous son propre portrait, un texte insipide, rempli de clichés et de formules toutes faites, où il rendait gloire, dans un lyrisme biblique, à de petits succès de son équipe. Je n’en traduisis que des bribes. Chaque fois, Chief Olayodé secouait la tête, non pour approuver, mais surtout pour indiquer qu’il avait compris ce que je lui chuchotais à l’oreille. Dès que la salle pouffait de rire ou battait des mains, il se penchait vers moi, approchant son oreille de ma bouche, pour que je le fisse participer à l’ambiance.
A chaque ovation, Chief Olayodé applaudissait mais je le soupçonnais de le faire par politesse, ou par malice. Dans la voiture, sur le chemin du retour, il m’a confié ne pas avoir compris si les clameurs du public exprimaient une manifestation d’adhésion ou un chahut déguisé. J’ai répondu par un bref sourire.
En vérité, par lâcheté, j’avais moi aussi applaudi. C’est aujourd’hui, avec le recul, que j’ose me condamner. A l’époque, les choses ne m’apparaissaient pas avec tant de clarté. Elles n’étaient pas si simples. C’était mon pays. Un pays de quelques années seulement, et encore fragile.
Dans ma réponse, j’ai échafaudé une explication où j’opposais le flegme qu’ils avaient hérité des Anglais à notre spontanéité bantoue. Chief Olayodé m’a considérée avec hauteur et a ricané avant de déclarer l’index en l’air :
– Vous savez, nous sommes, nous Nigérians, des gens très conscients de notre personnalité. Dans nos attitudes, il n’y a rien de britannique. Nous mangeons, nous nous habillons yorouba.
Il m’avait mal comprise. J’ai bredouillé quelques mots maladroits et il a repris la parole. Une véritable leçon. Rien de brutal, rien de blessant, mais tout était à lire entre les mots. J’ai ressenti une bouffée de chaleur inexplicable. C’est l’arrivée à l’Olympic Palace qui m’a délivrée. Nous y avons récapitulé l’emploi du temps de l’après-midi et nous nous sommes accordé une quinzaine de minutes de battement avant de nous retrouver au restaurant.
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