Sur l'autre rive
Chapitre 20
Au cours de la réunion d’instruction où le protocole nous avait transmis les consignes, on m’avait précisé que je devrais servir de guide et d’accompagnatrice au président de la délégation nigériane, Chief Yinka Olayodé. Dès le début, je me trouvai confronté à un problème auquel nul ne m’avait préparée. Chief Olayodé avait exigé que son secrétaire, un homme à l’allure de chimpanzé, soit également logé à l’Olympic Palace. Comme les autres membres de la délégation, une chambre lui avait été réservée au Cosmos. Après moult palabres où l’ambassadeur du Nigeria, puis un haut fonctionnaire de nos Affaires étrangères étaient intervenus, le protocole avait fini par céder. Dans les couloirs, les responsables de l’organisation, contrariés par ce changement, expliquaient avec des gestes d’impuissance que le bonhomme était en fait, selon les uns, le garde du corps de Chief Olayodé, selon les autres, son féticheur. Quelqu’un évoqua même des « mœurs spéciales ».
A l’heure du déjeuner, le reste de la délégation rejoignit son chef à l’Olympic Palace. Les Nigérians avaient troqué leurs costumes contre des boubous. Quand j’arrivai, ils étaient déjà là, assis et fumant dans les profonds fauteuils du hall d’entrée, les yeux encore embués d’un sommeil dont ils s’étaient dégagés avec beaucoup de regret.
Chief Olayodé est descendu de sa chambre dans un boubou en basin bleu ciel. Une tenue flambant neuve, visiblement coupée sur mesure. Quand il écartait les bras, on aurait dit un oiseau royal qui se déployait. En costume, un attaché-case à la main, le chimpanzé le suivait, coulant un regard hypocrite et sévère dans ma direction.
Il y a, à l’Olympic Palace, dans le prolongement du hall de réception, légèrement en contrebas, une véranda au sol carrelé. Un damier noir et blanc, juste avant la pelouse de passepalum et la haie d’hibiscus. C’est là qu’à l’époque se dressaient les tables du restaurant. L’air était silencieux et le soleil ne parvenait toujours pas à percer la couche de nuages immobiles. J’ai remis mon châle sur les épaules. Félicité était attablée avec son délégué, un Camerounais arrivé la veille. Elle m’a fait un signe en remuant les doigts comme en direction d’un bébé qu’on amuse et m’a adressé un sourire complice. On aurait pu se méprendre sur les regards et les sourires qu’ils échangeaient. Leurs peaux indiquaient qu’ils sortaient de la douche. Je croyais apercevoir une flamme brillante dans leurs yeux battus par la fatigue.
Nous nous sommes installés à plusieurs tables d’eux.
Chief Olayodé parlait d’une voix de basse, légèrement caverneuse. Il ouvrit le menu, sourit et dit qu’il s’en remettait à moi. Il voulait, pour faire connaissance avec le pays, manger congolais. J’ai répondu avec gaucherie que s’ils désiraient de la cuisine du pays, je pourrais, au cours de leur séjour, organiser quelque chose.
– Organiser ? La vie congolaise n’est donc pas naturelle ici ?
J’ai fait semblant de ne pas comprendre et ils se sont mis à parler yorouba. L’homme à l’allure de chimpanzé s’enfermait dans un mutisme impénétrable et les autres l’ignoraient. Après un long et laborieux dialogue, j’ai fini par composer le même menu pour tous.
Peu après, j’ai aperçu Félicité se lever avec son délégué. L’homme devait avoir beaucoup d’esprit car elle riait comme une écervelée. En face de la réception, ils se sont séparés en se serrant la main. L’homme est monté dans sa chambre et Félicité est revenue vers moi pour me confier des choses à l’oreille. Les Nigérians ne cessaient de la détailler, l’un d’eux n’hésitant même pas à se retourner pour observer sa démarche lorsqu’elle est repartie. Après un autre arrêt devant la réception, elle a emprunté l’escalier qui conduisait aux chambres.
Nous nous connaissions depuis le lycée. Félicité avait abandonné ses études en cours de route à cause d’une grossesse mais nous ne nous étions jamais perdues de vue. Elle m’avait été d’un grand soutien lorsque, après des fausses-couches successives, les parents d’Anicet me déclarèrent stérile et pressèrent leur fils de répudier cette femme frappée de malédiction. « S’ils ne veulent plus de toi, me disait Félicité, va-t’en sans pleurnicher. Ne pas avoir d’enfant ne constitue pas une infirmité. »
Les Nigérians parlaient vite et j’avais du mal à suivre leur bavardage. Je me suis rendu compte que j’avais perdu l’habitude de l’anglais parlé car je ne percevais pas certaines nuances. Peut-être était-ce dû à leur prononciation ou bien à l’usage du pidgin. L’homme en bout de table n’est jamais intervenu. Il paraissait absent et jetait souvent des regards inquiets autour de lui.
La voix de Chief Olayodé était cassée, légèrement parasitée mais forte et fascinante comme celle des chanteurs de jazz.
Un timide rayon de soleil diffusait une lumière rasante sur la pelouse, entre la véranda et la haie d’hibiscus.
Vers la fin du repas, les Nigérians ont eu de nouveau recours à moi pour le dessert. Après quelques sarcasmes sur l’absence de fruits du pays, Chief Olayodé a choisi une pomme puis, se ravisant, a voulu savoir d’où elle venait. J’ai dit quelques mots en lingala au maître d’hôtel et j’ai bien sûr affirmé qu’il s’agissait d’un fruit congolais. Chief Olayodé a souri pour la première fois, les autres ont éclaté de rire, à l’exception de l’homme à l’allure de chimpanzé, toujours aussi sévère et préoccupé. Le serveur n’avait pas avoué, comme je le craignais, que nous les importions d’Afrique du Sud.
Ils se sont lancés dans une discussion sur les difficultés de communication dans le continent, d’abord en commentant leur voyage puis en citant d’autres exemples.
– Le chemin le plus court pour se rendre à Nairobi de Lagos, c’est de passer par Londres !
L’un d’eux a renchéri en décrivant les paradoxes des lignes téléphoniques. Bien que j’eusse mille et une fois déjà entendu ce débat dans d’autres bouches, j’écoutais avec politesse. Chief Olayodé coupa court à la palabre et, d’un ton chevaleresque, me demanda, en regardant le ciel, si c’était la saison des pluies.
– Non, la saison sèche.
– Vous voulez dire qu’il ne va pas pleuvoir aujourd’hui ?
Il me défiait du regard.
– Non.
– Mais tous ces nuages alors ?
– Nos ciels les plus purs sont ceux de la saison des pluies.
Pour bien lui expliquer, je lui ai récité des phrases d’un cours de géographie, apprises par cœur autrefois, en n’omettant pas de mentionner au passage les effets du courant de Benguela.
Nous avions tous terminé notre dessert. Chief Olayodé, lui, mangeait lentement en prenant son temps, savourant chaque bouchée.
L’un de nous a tourné la tête vers la villa voisine à cause du bruit d’une gousse sèche tombée de la branche d’un flamboyant qui a roulé sur un toit de tôle. Chief Olayodé avait réussi à éplucher sa pomme en faisant un serpentin d’un seul tenant. Il le tint avec deux doigts au-dessus de son assiette et le posa délicatement dans la mienne.
– C’est simple. Une question de maîtrise de soi et de patience, me dit-il à voix basse.
Pour le flatter, un membre de la délégation a indiqué que la patience et la maîtrise de soi étaient deux vertus que l’Afrique était en train de perdre. Nous voulions tout accomplir vite, vite, vite, survolant tout superficiellement.
– Ce rythme du diable et cette légèreté font un gâchis qu’on n’a pas encore évalué, a dit le plus âgé en me regardant.
J’ai approuvé d’un signe de la tête.
– Quelle est la saison la plus fraîche ? a demandé un Nigérian.
– La saison sèche. C’est…
Avant de poursuivre, j’ai souri pour bien indiquer que je ne me prenais pas au sérieux.
– … C’est notre hiver.
Et j’ai dessiné de mes doigts des guillemets dans l’espace.
Concentré sur son plaisir, Chief Olayodé mastiquait lentement, ne cherchant pas à nous rattraper. Je crois même qu’il nous a infligé une courte leçon d’hygiène alimentaire.
La délégation passa l’après-midi et la soirée à la résidence de l’ambassadeur du Nigeria. Avant de nous séparer, j’avais demandé à Chief Olayodé de me fournir une copie de son discours.
– Malheureusement, dit-il en arborant un sourire mystérieux, il n’est pas tout à fait au point.
Il a regardé son secrétaire d’un air embarrassé.
– Vous ne pourrez pas me lire, madame. Mon texte est encore à l’état de manuscrit.
Il avait parlé en me tournant le dos.
J’ai quand même insisté et Chief Olayodé a réfléchi un instant avant de me fixer d’un regard dur et en haussant les épaules.
– Ce soir ? ai-je murmuré pour briser un silence qui m’indisposait et pour échapper à son regard d’acier.
– Je suis désolé, madame, mais n’insistez pas. Je revois toujours mes discours jusqu’à la dernière minute.
Je me suis sentie stupide et je l’ai détesté. Il avait bien la fatuité des hommes politiques.
– Vous savez…
Une voix de basse comme en modulation de fréquence.
– Vous savez, quand on est dans la salle, il y a quelque chose dans l’atmosphère et la manière d’applaudir du public qui indique ce qu’il faut changer. Les enseignants et les bons orateurs sentent ça tout de suite. Mais…
Il ne termina pas sa phrase.
– C’est pour la traduction, insistai-je. Peu importent les retouches de dernière minute.
– Mes corrections ne seront pas seulement de détail, madame.
Excédé, Chief Olayodé a poussé un soupir, hoché la tête et esquissé un geste de résignation avant de s’adresser en yorouba à son secrétaire qui est allé se caler dans un coin pour ouvrir l’attaché-case en veillant à ce que personne ne lût le code par-dessus son épaule.
– De toute façon, c’est bien trop long, bougonna Chief Olayodé en parcourant les feuillets que lui avait remis son secrétaire.
Il s’adressa de nouveau en yorouba à celui-ci, qui lui répondit en se figeant dans un garde-à-vous théâtral. Chief Olayodé me traduisit.
– Vous l’aurez peut-être en fin d’après-midi. Le temps pour mon secrétaire de taper ce brouillon.
– Cet après-midi ?… Faites voir, monsieur. Je pourrais peut-être vous lire.
Le manuscrit était couvert d’une écriture épaisse qui ressemblait à celles des étudiants de Cornell.
– Non, je n’aurais pas de mal à vous lire.
– Généralement personne ne me comprend, dit-il tout à trac.
En fait, je préjugeais de mes capacités à déchiffrer toutes les lignes car le document était surchargé de nombreux gribouillages.
– Je vais faire une photocopie.
– Eh bien, faites, faites. Mais, je vous préviens, peut-être que je changerai tout.
Avant de sortir, un camarade du protocole, de permanence à l’hôtel, m’a demandé si je n’avais pas aperçu Félicité. Son mari était au bout du fil.
– Je l’ai vue sortir, ai-je spontanément menti.
– Où se cache-t-elle donc ? La femme-là n’est pas chargée de la délégation du Cameroun, alors ?
– Il me semble pourtant que si.
– Or que la voiture du Cameroun est là. Et la clé du délégué n’est pas dans son casier.
– En tout cas, elle est partie. Je l’ai vue. Sans doute dans une autre voiture.
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