Sur l'autre rive
Chapitre 11
Deux jours ont passé et Solange va nous quitter. Elle tient à emporter un jeu de photos de mes meilleurs tableaux pour mieux convaincre son patron. Je suis arrivée à temps à l’aéroport pour les lui remettre. Elle les a saisies en poussant un cri de joie et de satisfaction mêlées et les a serrées contre sa poitrine. Elle est sûre de son coup : une exposition sur la Rive gauche, avec la presse spécialisée et un public de première classe pour le vernissage.
Raymond était venu l’accompagner. Elle avait déjà effectué les formalités d’enregistrement et je les ai retrouvés au bar de l’étage. Ils m’ont invitée à m’asseoir et à prendre un verre avec eux. Je ne voulais pas les gêner et j’ai prétexté un rendez-vous. Ils n’ont pas insisté. Solange s’est encore crue obligée de faire l’éloge de ma peinture. J’ai bafouillé une réponse maladroite. Elle va, comme elle dit, « se battre » pour obtenir un vernissage avant le mois de juin. En parlant, elle agitait énergiquement son petit poing et m’adressait un sourire entendu. Après juin, a-t-elle précisé, ce sera les vacances et elle a fait la grimace. Elle m’a répété ce qu’elle m’avait déjà développé à plusieurs reprises sur mon nom de guerre, et moi j’ai fait comme si je l’entendais pour la première fois.
En fait, je n’avais pas prétexté de rendez-vous. J’en avais vraiment un. Mais tout cela est si compliqué que je me perds moi-même à distinguer entre le vrai et le faux, entre le mythe et la réalité, entre le mélange des deux. Ce ne sont pas mes tableaux qui ressemblent à ma vie, mais le contraire.
Hier, la journée a été agitée. J’ai eu tant à courir et à faire en compagnie de Solange que s’est dissipée la contrariété provoquée par l’Africaine, il y a deux jours, au salon de thé. La nuit qui suivit cet incident a été agitée. Des rêves hachés, difficiles à reconstituer. Un peu comme quand la fièvre vous fait délirer. Pourtant, Rico avait été merveilleux. Je m’étais endormie épuisée dans ses bras et je n’aurais pas dû me réveiller avant le matin. En faisant un effort pour me souvenir, je crois avoir rêvé de l’Africaine.
Ce matin, la terre était mouillée et l’air parfumé d’essences qui donnaient la chair de poule et faisaient frissonner.
Le soleil luisait déjà, promettant un temps splendide et de hautes températures.
Arrivée dans la boutique avant Mr Jovial, je me suis enfermée dans le labo pour regarder de nouveau les épreuves développées pour le couple africain. J’ai relu les nom et adresse :
Dr Benoît Mbitam-Mann,
Le Hammack
Tél. 88 51 00, chambre 312.
Les premiers clichés le montrent avec des enfants métis. Le garçon a la peau thé léger, des cheveux bouclés en tire-bouchon et un visage d’éphèbe. L’une des filles a le type zindien avec la peau noire et mate. Un genre tamoul aux longs cheveux de satin, légèrement ondulés, qui tombent jusqu’aux reins. L’autre est une négresse à peau pain de seigle. Tous pourraient passer pour des jeunes de cette île. La femme noire n’apparaît sur aucune de ces épreuves. Sur un autre cliché, les enfants entourent une femme blonde à l’attitude un peu raide. Son regard est songeur, légèrement triste. La photo n’a pas été prise dans nos climats. La chaussée est pavée et, en arrière-plan, on aperçoit des pavillons à deux ou trois niveaux, en briques rouges, ornés de fenêtres à l’anglaise. Sur l’un d’entre eux, une enseigne avec trois mots d’une langue inconnue. Le O barré d’un trait en diagonale, plusieurs trémas sur d’autres lettres et le style des habitations laissent à penser que la série a dû être prise dans un pays scandinave.
C’est dans le deuxième rouleau que je trouve ce que je cherchais.
Élancée, le muscle fin et long, une peau teint huile de palme, la femme noire pose revêtue des toilettes de grands couturiers. Les premières photos ont été prises en France, et certaines dans un aéroport. Peut-être Charles-de-Gaulle. Sur un gros plan où elle pose de biais, elle adresse un sourire de commande au photographe, et une virgule creuse sa joue.
Le téléphone a sonné. C’est Rico. Dans sa voix toujours calme, je perçois un ton de satisfaction. Il a retiré les billets pour les îles anglaises. Nous passerons auparavant une semaine à Orlando. A ma grande surprise, je sens mon cœur bondir d’allégresse. Nous bavardons quelques instants et l’idée de ce départ me grise un instant.
Mais à peine le combiné raccroché, une peur imbécile m’envahit. Le voyage en avion ? Plutôt la formule employée par Rico : « notre véritable voyage de noces ». Anicet avait utilisé la même avant le départ pour Libreville.
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