Sur l'autre rive
Chapitre 16
A part quelques baignades prises le matin, quand la plage était déserte, je ne sortis pas durant deux jours. Inquiète, Clarisse téléphona pour prendre des nouvelles et pour s’excuser de n’avoir pas fait signe. « Pendant-les-vacances » l’avait hospitalisée une journée entière et une nuit pour un contrôle médical. Elle en était épuisée, disait-elle en éclatant d’un rire joyeux et malicieux. Rien de grave. Une routine à laquelle elle se soumettait une fois par mois.
– Une fois par an ! ai-je rectifié.
– Non, par mois, par mois.
Et elle a encore rigolé comme une folle. Je ne sais plus quel prétexte j’ai invoqué pour décliner son offre de venir immédiatement me rendre visite. Nous convînmes d’un rendez-vous le lendemain : elle voulait me faire découvrir le marché de Mont-Boué. Moi, j’étais heureuse d’avoir été oubliée. J’avais mis à profit ces journées pour avancer dans mon travail, griffonnant déjà, sur mon carnet de croquis, des ébauches des tableaux qui suivraient Les Trois Ndoumbas.
Le marché de Mont-Boué était une réplique de taille modeste de ceux de Brazzaville. J’ai été tentée par des trente-trois tours d’Akendengué, un Gabonais dont la musique est supérieure à la nôtre, mais les disques coûtaient plus cher qu’à Brazzaville. Clarisse a tenu à m’offrir des pagnes dont j’avais examiné la texture et le dessin avec attention. Sur le chemin du retour, nous nous sommes arrêtées en ville où je lui ai rendu la politesse en lui offrant un disque de Joan Baez, dont elle ignorait le nom, et que j’avais appris à connaître à Cornell.
Sacrifiant ma sieste, ce qui fit bouder Anicet, je me remis au travail dès l’après-midi et toute la journée suivante. N’eût été la réception à laquelle nous devions accompagner les Obiang, je serais demeurée fort tard à travailler et me serais bien passée du dîner. J’étais sur le point de terminer La Foule. Une composition à deux lectures. Le spectateur pouvait y voir, selon sa fantaisie, soit une communauté dansant de joie, soit une masse de bonnes gens, traînées de force par le parti à un meeting et qui suivent l’orateur d’une oreille distraite.
Obiang avait tellement insisté qu’Anicet m’enjoignit de l’accompagner à la soirée. Un cocktail qu’offrait la présidence à l’occasion d’une conférence ministérielle internationale. Un refus, prétendait-il, eût blessé nos hôtes. Moi, je cédai surtout parce que j’en avais assez de voir mon époux me faire la tête. Il est vrai que je l’avais ulcéré une fois de plus, la nuit précédente, en prétextant une hémorragie d’origine gynécologique.
Un ballet de Mercedes et de limousines, uniformément noires, dans le ton des costumes des hommes, déposaient des couples en habit de soirée sur le terre-plein en face du palais. Seules les limousines de messieurs les ministres et autres dignitaires de la République étaient autorisées à pénétrer dans la cour d’honneur.
Nous étions noyés dans une foule élégante et bavarde. Bien qu’Obiang veillât à nous présenter à chacun, je me sentais un peu en marge de cette masse piaffante et papotante. Une marmaille grouillante un jour de rentrée scolaire. Mêmes attroupements, mêmes éclats de rire.
Obiang avait insisté sur la ponctualité. Le protocole était intraitable. Une fois le président dans la salle, les grilles seraient closes. Après avoir cité un proverbe militaire, il avait accompagné son propos de considérations sur les nègres et l’heure, ébauchant même une théorie sur les causes profondes du sous-développement. Selon son habitude, le tout était émaillé de calembours.
Une fois les grilles franchies, on traversait une cour d’honneur où le cuir des chaussures crissait sur le gravier. Anicet évaluait d’un regard circulaire les dimensions et le luxe des lieux, comparait avec Brazzaville et, émerveillé, se demandait si c’était bien en Afrique que nous nous trouvions. Détaillant les marbres miroitants, les colonnes toscanes et les grappes lourdes des lustres, j’ai voulu en connaître le coût. En fait, je n’en avais cure. C’était juste pour marquer de l’intérêt à quelque chose. Obiang a hésité, donné un chiffre en millards, pour lequel je n’avais aucun élément de comparaison. Il s’est repris et a corrigé son information dans le sens de la hausse, ce qui a fait éclater de rire Anicet : c’était, disait-il, d’un ton de connaisseur, plus que le budget annuel de l’État congolais. Obiang a aussitôt fait un long développement pour s’en prendre au FMI, à la Banque mondiale et à la presse française. Il en voulait surtout au Canard enchaîné. N’était-ce pas, après tout, leur propre argent, celui de leur pétrole ? Pas celui de la coopération. Et puis, s’il s’en allait un jour, le président n’emporterait pas ce palais sur son dos !… C’était à croire que les Blancs, avec les remarques désobligeantes de leur presse-là, souhaitaient que nous logions dans des huttes ! Toutes ces campagnes de presse étaient menées, bien sûr, pour que nous soyons conformes à l’image que ces messieurs se faisaient de nous. Alors que, les Français eux-mêmes ne laissaient pas, aujourd’hui, d’exhiber Versailles avec fierté, non ? Et qui savait ce que Louis XIV avait pris dans le trésor public pour s’offrir ce caprice ? Clarisse et Anicet approuvèrent d’un hochement de tête. Mis en verve, Obiang a conté une anecdote dont il a garanti l’authenticité. Il parlait haut et fort, jetant des coups d’oeil rapides de côté pour bien vérifier qu’il était entendu à la ronde.
– J’étais en Union soviétique et voilà-t-il pas que quelqu’un s’aventure à me demander s’il était vrai que nous habitions dans les arbres. Et comment, lui ai-je répondu, même que votre ambassadeur loge sur le palmier qui est à côté de mon fromager !
Entraînés par le flot général, nous veillions à ne pas nous perdre et suivions l’itinéraire que la foule des convives empruntait avec des réflexes d’habitués. Nous dûmes nous engouffrer dans un ascenseur aux parois de métal doré, déjà bondé, où des regards hautains nous maintenaient à distance. Hormis une femme qui, par-dessus l’épaule d’un homme, criait à une autre quelque chose en fang ou en miènè, le troupeau de courtisans restait figé dans un silence guindé. Après avoir salué un ambassadeur européen, Obiang lança, avec assez de force pour être entendu, un calembour qu’il nous avait déjà sorti le jour de notre arrivée. Le diplomate esquissa un sourire de politesse.
Un maître de cérémonie en frac procédait à un tri mystérieux à l’entrée de la salle de réception. Le visage sévère, une fine baguette d’ébène incrustée d’ivoire à la main, effectuant des gestes d’automate, penchant la tête pour bien entendre les nom et titre que les invités lui murmuraient, il prenait plaisir à les aboyer pompeusement dans un charabia qui ressemblait peut-être à ce qu’on lui avait chuchoté. Tour à tour, par couple ou l’un après l’autre, les premiers de la file se détachaient de la longue queue et, du pas précipité d’un récipiendaire, s’avançaient pour saluer le chef de l’État lequel, cérémonieux et flanqué de son épouse, serrait patiemment la main de chacun. Par moments, il marquait une pause dans son travail répétitif, s’accordant un répit pour échanger quelques mots avec un ami, avec tel diplomate dont l’influence était connue ou avec un homme politique vers qui se dirigeaient alors ses faveurs. Des courtisans audacieux tentaient de pousser l’avantage en faisant durer ce plaisir, qui pour arracher la promesse d’une audience ou d’un privilège, qui pour simplement se faire valoir quelques instants, espérant que l’attention du chef de l’État à leur égard alimenterait les conversations des salons des beaux quartiers. Anxieux, ils scrutaient les changements d’expression du maître des lieux. Un aide du chambellan s’approchait alors et, intraitable, entraînait le personnage envahissant en le prenant par le bras ainsi qu’une fiancée. La présidente a embrassé Clarisse et, après un sourire sec, m’a détaillée de la tête aux pieds. Peut-être à cause de ma coiffure à la garçonne et de mon pagne. Les Gabonaises préfèrent la robe occidentale.
Au-dessus du bourdonnement de la salle, fusaient des éclats de rire incontrôlés. Nous fûmes tout de suite avalés par la foule. Nous tenant par la main, comme pour nous entraîner dans une farandole, Obiang nous confia à l’oreille, un sourire malicieux au coin des lèvres, que le pittoresque aboyeur de l’entrée était un souverain : le descendant du roi Denis. Anicet, intéressé, a tendu un cou curieux en direction du majordome.
– Le vrai fils du roi Denis ! répéta Obiang.
A peine eut-il terminé sa phrase qu’il fut abordé par un individu auquel il nous présenta. Un fâcheux vint ensuite l’arracher à ce groupe puis un autre. Le scénario se répéta à plusieurs reprises comme dans un gag soigneusement monté, et, sans doute par ce qu’il se sentait ridicule à ce petit jeu, Obiang cessa de nous présenter.
Maquillée avec goût, les cheveux défrisés et lâchés, Clarisse arborait des boucles d’oreilles qui rehaussaient son profil de reine d’Égypte. Plusieurs fois, des hommes se turent pour la laisser passer. Apparemment indifférente à ces encens dont l’odeur ne laissait pas de lui chatouiller les narines, rayonnante comme une princesse un soir de gloire, elle allait majestueuse, me prenant par la main et m’invitant à tenter d’atteindre le buffet. Un mur de vautours affamés, en costumes noirs et robes lamées, fleurant les eaux de toilette dont les noms étaient à la mode à Paris, formait un barrage impossible à franchir. Il fallut qu’Anicet se dévouât. Il se faufila en jouant des coudes jusqu’à la table où de méprisants maîtres d’hôtel, en smoking et nœud papillon noir, offraient chichement des boissons à toutes ces mains tendues.
Coquette et guillerette, Clarisse badinait et flirtait, allumant des espoirs insensés chez celui-ci ou celui-là, presque à la barbe de son époux, qui trinquait et avalait des coupes de jus d’okoumé en alignant calembours et contrepèteries.
Toutes ces réceptions se ressemblaient. Je n’en voyais pas le sens. Debout, sans pouvoir nous asseoir, un verre à la main, nous ricochions d’un groupe à un autre. Nous ne distinguions pas le nom de ceux qu’on nous présentait et avions à peine le temps d’ébaucher avec eux un début de conversation, très vite hachée, suivie de points de suspension parce que l’interlocuteur, ou nous-mêmes, étions abordés ou tirés par la manche. Difficile de savourer les canapés, les petits fours et les sucreries, sans jouer des coudes. Et pour venir à cette foire d’empoigne, chacun s’était vêtu comme pour se rendre à une noce, ayant consacré plus de temps à se parfumer, se coiffer et se pomponner, qu’il n’en passerait à la soirée.
Des rires bruyants, presque vulgaires, me tirèrent de ma rêverie et Obiang répéta pour moi une contrepèterie que je n’avais pas entendue. Clarisse regarda son mari en esquissant un mouvement de lèvres méprisant, suivi d’un bruit de bouche.
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