Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 39 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 39

La semaine se passa sans que Yinka ne rappelât. Le programme du festival aidant, je m’étais fait une raison. L’ambiance de camaraderie dans la délégation, les rencontres avec d’autres artistes engagés dans les mêmes recherches et en butte aux mêmes difficultés que nous, les échanges avec les aînés, déjà consacrés, la découverte du monde noir dans toute sa variété, les discussions avec journalistes et spécialistes, d’Europe et d’Amérique, déclenchaient en moi une fièvre aussi brûlante que celle dont j’étais la proie quand je me retrouvais seule dans ma cachette. J’en venais à prendre de la distance avec mon travail, à porter un regard critique sur mon œuvre, et j’avais hâte de rentrer au pays pour me lancer dans de nouveaux projets. Je n’attendais plus Yinka, je n’avais plus besoin de lui. Il m’avait aidée, lors de son passage, en me conduisant par la main, à me révéler la contrée à laquelle je ne croyais plus, il ne tenait qu’à moi de poursuivre désormais le reste du chemin. J’avais vu, je savais, j’étais, je pouvais être une autre.

Lorsque, après plus d’une semaine, la réception de l’hôtel me tendit un message, je pensais qu’il provenait d’un participant au festival ou d’Anicet. Quand je découvris que c’était Yinka, l’envie me prit de le déchirer. Non pas en guise de réponse du berger à la bergère (ou de l’inverse, en l’occurrence), non pas, non plus, pour détruire un passé dont j’avais vu l’impasse, mais pour ne pas m’éloigner de la fête à laquelle je prenais alors plaisir. Il me proposait un rendez-vous pour le soir suivant. Celui où je devais précisément me rendre à un spectacle de théâtre que donnait une troupe afro-américaine. J’avais eu l’occasion de la voir à ses débuts, dans un petit théâtre de Harlem, l’année de mon séjour aux États-Unis. Une pièce dont tout le festival parlait et dont il était difficile de se procurer des places. J’en avais obtenu une, grâce à l’ingéniosité du jeune acteur qui, malgré mon attitude à son égard, se serait jeté dans une mare de crocodiles pour m’en rapporter une fleur. Je songeai un instant à donner une leçon à Yinka et à le laisser faire le pied de grue.

Après avoir balancé un court instant, j’ai fléchi. Je savais que je ne lui demanderais aucune explication de ses silences, j’étais prête à l’écouter, à entendre sa voix, à le sentir, à le laisser enfin me reprendre la main pour me conduire où bon lui semblerait.

Le jour convenu, je rentrai à l’hôtel plus tôt que notre délégation. Avec ma clé, le garçon de la réception me tendit un message. La convocation d’une réunion par le ministre empêchait Yinka de me rejoindre. C’était un vendredi soir. Le message continuait en reportant notre rencontre au mardi de la semaine suivante. Je me suis enfermée et, après avoir pleuré de rage, j’ai rédigé une longue lettre de rupture. Je l’avais recommencée plusieurs fois et je finis par la détruire. Il est bien connu que, dans ces situations, même les rats de bibliothèque ne peuvent se concentrer sur une ligne. J’ai finalement échoué devant la télévision qui présentait un reportage en direct sur le festival. Je reconnaissais au passage des visages aperçus dans la journée et moi, j’étais là, dans ma chambre, pour une raison que j’aurais eu honte à dévoiler.

Quand, le mardi suivant, Yinka s’annonça au téléphone, en avance sur l’heure convenue, je sortais à peine de la douche. J’avais prévu de le faire attendre en bas mais il ne m’en laissa pas le temps. Le timbre de sa voix anihilait toute volonté de résistance de ma part.

– C’est moi, je monte.

Quand j’entendis les coups contre la porte, je me maîtrisai et pris plaisir à jouer les sourdes. Sans précipitation, j’enfilai l’un des pagnes que je m’étais fait spécialement couper pour ce voyage. Au-dehors, Yinka avait beau sonner, insister, frapper contre la porte, je ne répondais pas. Il ne fallait pas qu’il me trouve en négligé, à moitié nue, comme si je cherchais à lui tendre un piège grossier.

Brusquement, les coups se sont arrêtés.

Retenant mon souffle, j’attendis qu’il frappe encore mais ce fut le silence. Sur la pointe des pieds, je m’approchai et collai mon œil au judas.

Personne !

J’ai couru jusqu’à l’ascenseur mais il n’était plus là. Je suis retournée dans ma chambre pour en prendre la clé, quand le téléphone a retenti de nouveau. C’était lui. Il appelait d’en bas. Je me suis excusée en prétendant que j’étais dans la salle de bains d’où l’on n’entendait rien.

Cette fois-ci, je l’attendis la porte ouverte. Il me regarda avec des yeux d’enfant émerveillé, ouvrit les bras, m’attrapa, me souleva et tournoya deux fois comme pour me donner le vertige. Nous avons perdu l’équilibre et nous nous sommes écrasés sur le lit. J’ai ri comme une folle. Sa forte odeur de kola et de santal a fait resurgir les journées oubliées. Déjà sa bouche cherchait mes lèvres et je ne savais pas comment me dérober. Je ne savais plus quel plan j’avais préparé, j’oubliais tout ce que j’avais minutieusement échafaudé pour garder les distances, pour discuter en ami, en frère, et, absolvant ma faiblesse, j’étais maintenant disposée à toutes les indulgences à son égard.

C’est peu de dire que je me laissais faire. Dans la danse de feu, le cavalier ne conduit pas, il provoque l’inspiration de la partenaire. Possédée de plaisir, je suffoquais la première et c’est moi qui perdis pied. Et quand je crus la mer définitivement retirée, la grève à nue, je sentis le flux remonter, tendre les muscles de mon ventre et j’avouais deux fois encore la profondeur de ma sensualité. Je proclamai la gloire de l’acte secret avant de l’entendre rugir et s’abattre de tout son long sur moi, comme un fauve atteint par la flèche.

J’ai fermé les yeux pour mieux entendre la mélodie qui fredonnait dans ma poitrine. Des notes de balafon pures et légères.

Yinka a ensuite observé la période de recueillement qui parachève l’instant de prodige.

Tout était alors effacé, il eût été de mauvais goût de faire des reproches. Notre conversation ressemblait à celle de deux êtres qui ne se sont séparés que l’espace d’un court voyage.

Le téléphone nous a interrompus, mais je n’ai pas bougé. La sonnerie insistait de manière inconvenante et Yinka a voulu se lever pour décrocher, mais je l’ai retenu tout contre moi. Il a renoncé en me souriant et m’a embrassée avec tendresse. Était-ce le jeune acteur ou une amie de la délégation ? Peut-être Anicet depuis Brazzaville…

Épuisée, fourbue, je me sentais bien près de Yinka, respirant son odeur virile, recherchant un refuge dans ses bras de boxeur. Il m’a reprise de toute la puissance de son ventre. Je lui murmurais que c’était folie d’ainsi répéter, d’ainsi s’épuiser à en mourir, mais il sentait aux caresses de mes mains et de mes pieds, à la tension de tout mon corps, que j’étais heureuse de ce dépassement de l’être, et la lame de fond me souleva encore, nous emporta ensemble, haut, très haut, avant de me rejeter sur le sable, immergée de bonheur.

Nous nous sommes endormis.

A mon réveil, il faisait nuit dans la chambre et il avait allumé la lampe de chevet. Achevant de se reboutonner, il m’expliqua qu’il devait se presser. Ils recevaient des amis à dîner, ce soir-là, et sa femme n’aimait pas qu’il fût en retard dans ces occasions.

Mes lèvres n’ont pu retenir un mouvement de mépris.

Yinka a rappelé encore, quelques jours avant la fin du festival, m’indiquant les fourchettes horaires entre lesquelles je devais le rappeler, me recommandant de laisser, au besoin, un message à sa secrétaire.

Je n’ai plus cherché à le revoir et je n’ai plus entendu parler de lui jusqu’à cette rencontre, quelques années plus tard, lors du cocktail à la présidence, à Libreville où, devenu ministre, peut-être au sommet de sa carrière politique, il avait les moyens de se faire accompagner de Mrs Olayodé dans ses voyages.

Dans l’intervalle, le temps avait éparpillé les cendres.

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