Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 3 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 3

Malgré leur soin à ne pas laisser tomber la conversation, des petits riens m’avaient indiqué dans la voiture que Raymond et Solange souhaitaient se retrouver seuls. Et, puisqu’un embouteillage ralentissait la circulation, j’ai demandé à Raymond de me déposer à l’entrée de la rue Frébault. Bonne occasion pour faire un peu d’exercice. On devrait interdire le centre de Pointe-à-Pitre aux véhicules. Dans les artères de la vieille ville, je déchiffre l’histoire de cette ancienne colonie, telle que Rico me l’a enseignée. Un jour, il faudra consolider tout cela par de bonnes lectures. Habitations en bois d’anciens propriétaires d’esclaves, demeures plus modestes et plus récentes de bourgeois et d’affranchis, coincées les unes contre les autres, où chaque rez-de-chaussée abrite une boutique sombre, où les marchandises sont empilées dans un fouillis indescriptible et sentent la naphtaline. Elles évoquent les échoppes des Portugais, Grecs et Libano-Syriens de chez nous. Les maisons coloniales aux toits de tôles rouillées et bordés d’une frise dentelée ont toutes été construites sur le même modèle. Chacune est pourtant distincte de sa voisine. Ce soir, des vieilles mulâtresses décharnées, qui protègent leur peau des effets du soleil, s’accouderont aux balcons et traîneront un regard mélancolique et résigné sur la chaussée décongestionnée. Je voulais en profiter pour passer dans la boutique de Maddli prendre connaissance de ses derniers modèles. Je n’ai rien à me mettre pour le vernissage.

C’était l’heure où l’air brûlant commence à tiédir. Des adolescents sortaient par groupes du lycée Carnot. J’ai essayé de comprendre les plaisanteries que les garçons lançaient en créole aux filles sur le trottoir opposé mais ils parlaient trop vite pour moi. Continuant leurs conversations en chuchotant, les filles faisaient mine de ne pas entendre, ne pouvant toutefois réprimer un discret sourire de plaisir.

Solange prétend que c’est la lecture d’une critique qui l’a décidée à faire un détour dans l’île pour prendre connaissance de mes tableaux. Je n’en crois pas un mot. Un alibi plutôt pour une semaine d’aventure avec Raymond dans ce décor de lumière et de palmiers. A moins qu’elle aussi soit sur ma trace… Car, hormis les platitudes de France-Antilles et un article démesurément élogieux d’Antilla, je n’ai guère bénéficié des honneurs de la presse spécialisée. Quelle revue parisienne prêterait attention à mes croûtes ? Les quelques critiques qui par hasard s’intéressent à nous ressemblent à des entomologistes.

Au coin des rues Frébault et Carnot, un rasta en guenilles tente d’accrocher les passants d’une voix sourde en recommençant pour la énième fois à déballer, à ranger et déballer encore un trésor de guenilles et d’objets hétéroclites ramassés dans une décharge. Ses nattes poussiéreuses, nouées comme des cordes crasseuses et effilochées, sont aussi repoussantes que des serpents. J’ai peur que ce spectacle n’alimente les cauchemars qui me reviennent depuis peu. Il arrive à ce vagabond d’arpenter les artères du quartier en déclamant en créole une histoire incohérente où il s’en prend à un certain Mazarin, qui lui aurait ravi sa femme. Ses crises éclatent généralement aux périodes de la pleine lune. Rien de dangereux. A l’occasion seulement, quelques tirades enflammées qu’il offre aux passants et aux riverains du quartier. Enfant, Rico l’a connu. Il était marin sur le Delgrès, qui assurait alors la ligne entre Marie-Galante et Pointe-à-Pitre. Sa femme est partie en semant sur son passage la rumeur de son impuissance. Elle vivrait aujourd’hui en Métropole d’où elle n’est jamais revenue. Rico a également connu le fameux Mazarin. Chaque fois, je donne la pièce au malheureux. Un jour, je le mettrai sur une toile.

Dès qu’elle m’a vue franchir le pas de sa porte, Maddli s’est excusée et a laissé à son employée le soin de s’occuper d’une cliente indécise. Maddli m’accueille en me faisant la fête. C’est comme si je lui rendais visite à la maison. Nous avons d’abord papoté. Elle pourrait passer des heures à s’enquérir de vous sans rien dire d’elle-même. Elle a envers moi des attentions si spontanées qu’on dirait que nous nous connaissons depuis des lustres. Je dois mettre fin à son badinage en lui tapant gentiment sur la main.

– Montre-moi tes nouveautés.

Finalement, je n’ai pu résister. En plus d’une robe de cocktail dont j’avais besoin pour le vernissage, je me suis laissé tenter par trois ensembles. Maddli m’assure que je ne regretterai pas mon choix. Elle fait de moi une description qui ressemble à celle de Cendrillon, la nuit de sa gloire, puis m’accorde quelques jours de remords, au cas où les modèles ne plairaient pas à Rico.

De là, je suis passée à la librairie pour faire ma provision de journaux. Une promenade rituelle qui ressemble à celle que j’effectuais là-bas, chaque soir, quand je me rendais à la librairie, sous les arcades de l’avenue Foch, en face du Pam-Pam. Et chaque fois, je me posais la même question. Quelle force me poussait donc vers les journaux de France ? Était-ce une manifestation de perte de mon âme, ou bien la quête d’un complément nécessaire à mon équilibre, une appétence d’être totalement moi-même ? J’avais déjà besoin de partir. Mais aujourd’hui encore, sans ce regard au-delà des mers, je finirais par m’étioler comme les mulâtresses qui le soir se mettent à leur balcon.

Un détail piquant. Les deux librairies de Pointe-à-Pitre se font face et leurs deux propriétaires sont mes clients. J’ai couvert le reportage photographique du mariage du fils de l’un, et l’autre fait régulièrement appel à moi à l’occasion de séances de signatures qu’il organise en l’honneur d’écrivains de passage ou du pays. La dernière fois, ce fut quand vint Jorge Amado. Zélia, sa femme, me concurrençait. Bref, je veille à me montrer régulièrement aux deux endroits.

– Madame Saint-Lazare, m’interpelle un vendeur, votre livre est arrivé.

Un volume épais sur l’influence de l’art nègre dans la peinture contemporaine, que j’avais commandé il y a plusieurs mois.

Sur la vitrine, derrière la caissière, une affiche indique que se déroule actuellement une quinzaine culturelle sur le thème de la diaspora nègre. Rico a plusieurs fois manifesté le désir d’y assister mais nous n’avons cessé d’être accaparés, lui par son projet pour la zone de Jarry, moi par les préparatifs de mon vernissage. C’est pourquoi il aspire à partir en vacances. Comment lui dire que j’ai peur des départs qui rappellent les voyages de noces ?

Je ne lui ai jamais parlé de Libreville.

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