Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 24 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 24

Félicité habitait rue de Reims, dans un quartier résidentiel. Des cases coloniales, toutes construites sur le même modèle et protégées par des haies d’hibiscus. La plupart étaient habitées par des coopérants. On a l’impression, en passant dans cette zone, de revivre les années cinquante. Un Brazzaville désert et silencieux, l’ancien Congo des Blancs. La nuit, des chiens aboient sur les rares passants dont l’odeur les trouble : les boys et cuisiniers qui s’en retournent à Poto-Poto ou Bacongo. Je conduisais en me frayant un bief entre les nids-de-poule de la chaussée et les véhicules qui venaient en sens inverse, écoutant d’une oreille le bavardage de mon amie. Je suis injuste. Félicité possédait l’art de présenter la chronique de la société en l’agrémentant d’annotations, de traits d’humour et de jeux de mots que des chansonniers anonymes créaient contre les autorités nationales. Elle se déclarait ce soir-là satisfaite de sa journée et heureuse d’avoir été chargée de délégués sans histoire.

– En plus, hasardai-je en la guettant du coin de l’œil, le chef de la délégation est fort bel homme.

– Tu as vu ça ?

Elle a tapé dans ses mains, a ri en se pliant en deux, et nous avons plaisanté comme des collégiennes.

A proximité de chez elle, elle s’est soudain rembrunie. Elle a parlé de son boy avec des accents de maîtresse femme, exigeante et à poigne. L’animal, soupirait-elle, ne s’était pas présenté à son travail la veille !… Elle a ajouté une remarque sur les nègres. Ce genre d’opinion toute faite qui confirmait ce que, selon mon père, les patrons blancs disaient de nous à l’époque de l’indigénat. Je l’ai pris pour une plaisanterie mais on y sentait une part de conviction.

Félicité n’avait pas l’intention de dîner ce soir-là. Un bon bain chaud, le lit et hop !

– Ma chère, je suis cassée et courbaturée comme si on m’avait battue à coups de barre de fer.

– C’est la station debout.

– Debout ?

Elle a été prise d’un fou rire. Moi, je ne voyais nulle malice dans mon propos.

– Je ne suis pas une équilibriste, moi. Toujours couchée, dit-elle d’une bouche délicate, à la rigueur à genoux…

Et elle a ri encore en se mettant la main devant la bouche.

Une voiture mal garée gênait l’entrée de la propriété.

– Regarde-moi ça, a-t-elle dit en esquissant une grimace et en tendant une main ouverte en direction du véhicule, les nègres !…

Dieu merci ! la taille de ma voiture, une Volkswagen coccinelle (nous disions la Véwé-tortue), était modeste, ce qui me permettait de me faufiler sans trop de difficultés. J’aime prouver mon habileté au volant. Félicité a insisté pour que je m’arrête, le temps de prendre un verre.

– Non, merci. D’ailleurs, tu as du monde.

– Ce n’est pas à moi qu’ils sont venus rendre visite. C’est à Côme.

Je voulais rentrer tôt pour terminer ma traduction et parce que j’attendais un appel d’Anicet.

J’ai encore résisté à son invitation en avançant un argument de femme sérieuse et rangée. J’étais sincère mais cela sonnait faux.

– Ah, toi aussi, viens seulement, ko.

La maison était entourée d’une véranda légèrement surélevée à laquelle on accédait par quelques marches. La salle de séjour était divisée en deux salons. Dans l’un d’entre eux, des gamins vautrés sur les fauteuils et couchés sur le tapis se gavaient de télévision. Au bruit de la voix de Félicité, ils se sont levés de mauvaise grâce pour embrasser leur mère, le regard et le geste lents, comme des zombis insaisissables.

– Allez, cessez de vous abrutir devant ce machin-là. Dites bonjour à tantine.

A la queue leu leu, l’un après l’autre, ils me tendaient la main ou m’embrassaient.

Félicité a demandé où était… (elle a mentionné un nom traditionnel que je n’ai pas retenu) et a disparu dans un couloir.

La télévision zaïroise retransmettait un programme en couleurs dont la tête d’affiche était le fameux Mangobo.

Dans l’autre salon, en kikamba, le mari de Félicité et deux inconnus traitaient avec passion d’une affaire. Ils répondirent à peine à notre bonsoir.

Dans la critique des mœurs que Mangobo faisait de la société de l’autre rive, nous reconnaissions aussi la description de la nôtre mais nous faisions semblant de ne pas comprendre.

Félicité est revenue avec une enfant dans les bras. Une jeune fille pauvrement vêtue la suivait, avec des pas d’équilibriste, en apportant bière et verres sur un plateau d’émail. La fille de Félicité me dévisageait avec curiosité. Je me suis penchée vers elle et j’ai commencé un numéro de séduction.

– Dis bonjour à tantine, a répété sa mère qui suivait notre manège.

La petite a baissé la tête et l’a enfouie entre les seins de Félicité. Elle portait un nom qui, chez les Bakambas, indique une valeur morale, mais j’ai beau rechercher, je n’arrive pas à m’en souvenir.

– Tu ne veux pas venir avec moi ?

J’ai tendu mes bras à l’enfant qui s’est de nouveau blottie contre Félicité.

– Excuse-moi, ma sœur, je n’ai trouvé que de la Primus dans le frigidaire.

– C’est ma bière préférée.

– Quand je ne suis pas là, ils vident le frigidaire et personne ne s’inquiète de renouveler la boisson.

Mobutu buma,

Yéyé yéhé !

La première phrase de la chanson était un cri de rassemblement qui ensuite était recouvert par les instruments d’un orchestre au rythme cadencé. L’écran de la télévision offrit un ciel parsemé de nuages légers qui filaient, poussés par un vent rapide. Dans le coin droit de l’appareil apparut en médaillon un visage lunetteux, coiffé d’une toque en peau de léopard. Le « Père fondateur » descendait en diagonale des cieux avant de remplir l’écran, tandis que sa voix prononçait un mot d’ordre, extrait d’un meeting en lingala. Le tam-tam ponctua la fin de la citation et la carte du pays s’afficha au centre de l’écran. Félicité me regarda, nous en rîmes, secouâmes la tête et frappâmes dans nos mains en poussant un soupir affligé.

L’enfant a fini par se rapprocher silencieusement de moi et je l’ai prise sur mes genoux.

Les hommes qui, à l’autre extrémité du salon, discutaient à voix basse avec le mari de Félicité se sont levés juste au moment où je me décidais à partir. Ils parlaient avec animation et donnaient l’impression de prêter un serment. L’un d’entre eux a fait une remontrance à l’autre qui a baissé la voix en regardant de notre côté. Je ne comprenais rien à ce qu’ils disaient car ils s’exprimaient tous en kikamba.

Je ne sais par quel biais nous sommes arrivés à débattre de la condition de la femme. Ce fut vraisemblablement moi qui mis le sujet sur le tapis car l’histoire de la cousine et la conversation qui s’était ensuivie avec ma mère me poursuivaient. Félicité m’a fait pouffer plusieurs fois, notamment quand elle a soutenu être en faveur de la polygamie, pourvu, précisait-elle, que les femmes bénéficiassent, en contrepartie, du droit à la polyandrie. A son avis, notre société (hommes et femmes confondus) n’était pas prête à reconnaître nos droits. D’ailleurs, la coutume s’y opposait. A titre d’illustration, elle cita un proverbe de sa tribu que j’ignorais : « Si tu voyages sur le fleuve ensemble avec ta femme et ta sœur, et que ta pirogue se renverse, sauve d’abord ta sœur. »

– En fait, soutenait-elle, les conditions pour l’amour dans le mariage n’existent pas dans notre société.

– N’existent plus. Dans la société traditionnelle, avant la colonisation, …

– Tu parles, me coupa-t-elle, je ne crois pas à l’âge d’or d’avant les Blancs.

Pas question non plus, pour elle, d’accorder une once de crédit aux slogans maladroits des femmes du parti en faveur de l’égalité des sexes.

– Ce qu’il faut, c’est compenser le poids du clan sur les couples, par le jeu. C’est en jouant à cache-cache qu’on rencontre l’amour. Je te le dis, ma sœur, l’amant de l’ombre a meilleur goût que celui de plein jour. Les plus grandes passions fondent au soleil quotidien.

Un peu plus tard, elle a ajouté que ceux qui ne savaient pas tricher dans notre société finiraient par s’asphyxier, par être victimes de dépression et mourir d’inanition. A moins de disparaître. Mais elle aimait trop le pays. Le Congo offrait encore beaucoup d’amants à dérober, elle disait à « emprunter », avant de renoncer à ce plaisir.

A la télévision, les informations s’étiraient sur un discours diluvien du « citoyen fondateur, guide suprême de la Nation », et Félicité a changé de chaîne. Le programme en noir et blanc de Brazzaville a paru fade.

Après avoir raccompagné ses compagnons jusqu’au portail de la propriété, le mari de Félicité est venu nous rejoindre. Je me suis levée et nous avons eu une dispute chaleureuse, riche en reparties joyeuses, à la congolaise. Durant tout le dialogue, l’époux conserva ma main dans la sienne et la pressa à plusieurs reprises. Il m’a finalement obligée à me rasseoir. Il a montré la bouteille de Primus et a émis un commentaire sur les dangers de la bière. Pendant qu’il allait chercher son verre dans le coin où il l’avait laissé, Félicité a lancé quelques sarcasmes sur les mâles. Il n’a pas relevé et s’est contenté de sourire avec indulgence. A son retour, il a éteint la télévision en déclarant que nos programmes c’était de la merde et que les choses allaient de mal en pis, puis s’est brusquement tu, donnant même l’impression qu’il aurait voulu ravaler ses propos.

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