Sur l'autre rive
Chapitre 4
Retenu par un client, Raymond n’a finalement pas pu se rendre à la galerie où nous avions rendez-vous et m’a demandé de passer prendre Solange à l’hôtel. Durant le trajet, nous avons parlé de l’île. La Métropolitaine s’enthousiasme du teint d’un hibiscus, de l’éclat d’un flamboyant, du dessin d’une véranda coloniale, du pas nonchalant des négresses qui marchent, une charge en équilibre sur la tête. Elle assure que nous savons vivre, nous. Le commentaire désabusé que je formule en réponse ne modère pas son enthousiasme. Elle insiste et développe. Leur civilisation serait malade. Elle affirme notre supériorité, notre art de vivre, elle envie notre bonheur… Notre propos était haché, fréquemment suspendu par les épisodes toujours répétés, et chaque fois inattendus, de la circulation dans Pointe-à-Pitre.
Solange a d’abord tenu à faire seule le tour de l’exposition. Je n’ai pas eu de mal à me trouver une occupation. J’avais à faire. Mais, furtivement, je jetais, de temps à autre, un regard tricheur et inquiet dans sa direction. Elle s’est longtemps arrêtée devant La Foule, s’est reculée, a noté quelque chose avant de poursuivre son inspection. Anxieuse, je la voyais s’approcher du tableau, le renifler, se déplacer pour changer d’angle, se retourner pour évaluer l’éclairage, se rapprocher encore avant de continuer en direction de la toile suivante, s’arrêtant quelquefois pour griffonner de mystérieuses notes sur les feuillets d’un carnet à spirales. Je regrette qu’elle se soit contentée de survoler certains tableaux.
Quand Raymond nous a rejointes, il n’a pas voulu la déranger. Il a esquissé un sourire ironique comme s’il se retrouvait en présence d’une manie bien connue. A la fin de son inspection (de son « rituel », m’a chuchoté Raymond d’un air moqueur et complice), Solange est revenue vers nous. Raymond et elle se sont embrassés. Elle a déploré l’éclairage de Kaye Plate et Raymond a dû lui expliquer les difficultés matérielles qu’il avait fallu affronter. Elle m’a invitée alors à faire le tour de l’exposition avec elle. Devant chaque tableau, je fournissais des explications comme si j’avais peur du silence.
Mon expression était pauvre et maladroite. A plusieurs reprises, je n’ai pas su terminer mes phrases. J’aurais eu besoin de Rico. Lui sait mieux dire mes tableaux que moi. Raymond a compris mon embarras et a joué avec bonheur les guides cultivés. Hochant quelquefois la tête de manière à peine perceptible, Solange demeurait de marbre. Par la suite, je me suis contentée de fournir des détails anecdotiques sur la scène, des informations factuelles sur le paysage, sur une coutume ou un procédé technique. Mais là encore, même dans les explications les plus concises, je me suis trouvée gauche. J’aurais dû me taire. Je manquais de vocabulaire. Et puis, un tableau ne parle-t-il pas de lui-même ?
Avec la volubilité et l’empressement d’un vendeur qui veut placer sa marchandise, Raymond a tenu à faire découvrir à Solange quelques toiles que nous n’avions pas retenues pour le vernissage. L’esprit ailleurs, elle suivait d’une oreille distraite. J’ai eu le sentiment d’appartenir à une caste inférieure et je l’ai maudite. Elle a brusquement voulu revenir devant La Foule et m’a proposé d’en modifier le titre. Selon elle, Les Danseurs conviendrait mieux. A cause du rythme dans les lignes et les couleurs. Elle a effectivement perçu ce que je cherchais à exprimer. Mais je n’ai pu refréner un sourire un peu sot. Une fois encore, Raymond a su tout redresser grâce à son talent de cabotin de grand style.
– A la limite, les tableaux n’ont pas besoin de titre. Comme les œuvres musicales, on pourrait se contenter de leur donner des numéros.
Une conversation s’est ensuivie et j’ai admiré les arguments des deux parties. Je croisais les doigts et cherchais à toucher du bois pour qu’on ne me demande pas mon avis. Si je n’ai aucun mal à suivre ces développements brillants, je n’ai pas assez réfléchi à tout ça, moi. Raymond, de sa haute taille, roulait de gros yeux et ses moustaches le faisaient vraiment ressembler à un Staline nègre. Leur conversation s’est terminée par une plaisanterie et Solange a pris la main de Raymond, qu’elle a serrée très fort. J’ai eu le sentiment qu’elle se retenait pour ne pas l’embrasser.
– Je ne souhaite pas qu’on vous achète celle-là, a-t-elle dit.
– Le meilleur moyen, c’est de l’acquérir toi-même, lui a lancé Raymond.
Solange n’a pas relevé. Scrutant la toile, un sourcil légèrement rehaussé, elle semblait rechercher une imperfection ou une maladresse que seul un connaisseur aurait su déceler. J’ai toujours peur qu’on me signale une faute technique. J’en disparaîtrais sous terre. Je n’ai jamais appris ce métier et je lis si peu les revues d’art !… Elle a finalement avancé une lèvre admirative en hochant la tête.
– Ce serait superbe pour un vernissage à Paris.
Elle en prend une autre dans ses mains qu’elle considère en tendant les bras.
– Pas de titre à celle-ci ?
– Pas encore.
– Elle me semble pourtant achevée.
Un plan moyen sur trois visages de femmes. Une négresse au teint d’Ouolof, une mulâtresse aux yeux légèrement bridés et aux cheveux d’indienne, une chabine aux yeux châtains. Elles s’entretiennent un après-midi de grosse chaleur, à l’ombre d’une véranda. A mon avis, quelque chose reste à mettre au point dans l’équilibre général. Il s’agit d’une toile recomposée de mémoire. Dans sa version originale, je l’avais intitulée Les Trois Ndoumbas. Commencée à Brazzaville, je l’avais terminée à Libreville. Elle a brûlé dans le tas que j’ai détruit pour effacer mes traces, la veille de mon départ… Par l’ambiance et le décor, il y a un emprunt à Gauguin que personne n’a encore découvert. Bien qu’il s’agisse de femmes du peuple, peut-être des doudous, maîtresses de quelques fonctionnaires, j’ai veillé à déposer dans les yeux l’étincelle de l’intelligence. Ce n’est pas Raymond, mais bien moi, qui ai refusé de l’exposer.
– Méfiez-vous, m’avertit Solange, à trop vouloir le lécher on finit par faire du mal à son tableau.
Je le sais bien, mais…
Je voudrais qu’on reconnaisse, au premier coup d’œil, la lumière des îles à l’heure de la sieste. Peut-être aussi ai-je peur que ce tableau ne rappelle son prototype, exécuté dans ma première manière… jadis dans une vie antérieure.
– Vous auriez même pu l’utiliser pour l’affiche de l’exposition, estime Solange, avant de le reposer sur la table, et de se reculer pour le considérer une fois encore sous un autre éclairage.
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