Sur l'autre rive
Chapitre 27
La gamme des accents scandés du haut de la tribune était aussi variée qu’il existe de manières de ceindre le pagne ou de nouer le foulard entre Nouakchott et Lilongwe. Félicité en imitait plus d’un, avec le talent d’une professionnelle. Elle excellait notamment dans celui des Guinéens. Nous en étouffions de rire. Au registre de voix près, dont elle réussissait à s’approcher, on eût juré Sékou Touré lancé dans une harangue où il croquait et broyait « les forces du mal ».
Chaque délégation tenait à venir lire à la tribune des déclarations qui se ressemblaient toutes. L’exercice de traduction en devenait lassant. Malgré les apparences, je crois que Chief Olayodé suivait ce spectacle d’une oreille distraite. Déclamés sur des tons de colère et de prophéties, les discours rabâchaient invariablement la description d’une crise qui frappait toujours « de plein fouet », « le monde en général et l’Afrique en particulier ». Il n’y avait pas de situation économique, d’événement politique qui ne trouvât son origine dans la détérioration des termes de l’échange, le colonialisme et, pour quelques-uns, dans l’impérialisme. « Français en particulier » précisait notre délégation qui tenait à se singulariser avec quelques autres qui y ajoutaient des slogans ronflants et puérils. Chaque phrase que je traduisais rompait le silence dans la salle, et, régulièrement, quelqu’un dardait vers moi un regard sévère pour me demander de cesser ce qu’il prenait pour de la dissipation. Afin de ne pas gêner les voisins, je devais me rapprocher de Chief Olayodé et chuchoter le plus près possible de son oreille, comme si j’avais des secrets à lui confier.
A la fin de chaque séance, le président concluait en soulignant invariablement avec sérieux et onction le « niveau élevé du débat ».
A part le secrétaire à l’allure de chimpanzé, toute la délégation avait, le lendemain, pour honorer l’intervention de Chief, revêtu de somptueux boubous de cérémonie.
Lorsque finalement le président de séance lui a demandé de prendre la parole, Chief Olayodé s’est coiffé d’un bonnet légèrement incliné sur le front. Je devais l’accompagner à la tribune et cela m’a donné le trac. Le secrétaire, toujours son attaché-case à la main, est venu se poster derrière nous, fixant la salle avec un regard de surveillant général. Un serpent qui aurait cherché à hypnotiser sa proie. Après avoir lu un paragraphe protocolaire, que la salle a applaudi parce que les règles de la rhétorique était respectées, Chief Olayodé abandonna son texte et j’eus du mal à le suivre. Il annonça qu’il ne répéterait pas ce que les autres orateurs avaient déjà fort bien développé ; qu’on trouverait dans son intervention écrite, qu’il allait faire distribuer, tous les renseignements relatifs à la situation de la forêt et du commerce du bois au Nigeria. Il ne fit pas usage des mots techniques que je m’étais employée à apprendre ces derniers jours et j’en fus déroutée. A plusieurs reprises, j’ai failli bredouiller et, à voix basse, je lui ai demandé de ralentir son débit. Maître de lui, un brin séducteur, il a marqué une pause. Il me surveillait, du coin de l’œil, comme un maître qui suit une élève en train de réciter sa leçon. Les apartés avaient cessé dans la salle et toutes les délégations levaient le menton vers la tribune. Il employait des phrases simples qu’on ne trouve pas dans les discours, mais seulement dans la vie courante et les romans. Des mots de tous les jours qui paraissaient dépoussiérés. Le ton était assuré et ressemblait à celui de père quand, de son vivant, il nous inculquait des principes moraux et nous demandait avant tout d’être bons. Tandis que je traduisais, je sentais que le silence s’approfondissait dans la salle. Emporté par son inspiration, Chief Olayodé avait recours à des proverbes et des images au goût de kola tandis que son parler prenait le rythme de la palabre sous le mbongui. Heureusement que j’avais lu les romanciers nigérians, sinon je n’aurais pas su traduire certaines expressions qui appartiennent à l’anglais de Lagos. Les délégués et les journalistes avaient cessé de prendre des notes pour ne pas perdre le moindre souffle de la brise qui traversait la salle.
Pendant un moment, Chief Olayodé se laissa emporter par le rythme de son inspiration et je dus l’interrompre en lui saisissant le bras ou la main. La liberté de mon geste l’a amusé et j’ai lu des excuses dans ses yeux.
Il dit la forêt de jadis puis celle d’aujourd’hui. Il décrivit l’Europe, son opulence, puis à nouveau l’Afrique, les défis à affronter, son avenir dans une humanité en évolution. C’était comme d’un patriarche, calme et sûr de lui, qui soudain aurait invité à cesser la récréation et aurait parlé le langage de la maturité. Il a cité quelques chiffres qu’il a comparés à d’autres, dans des domaines insolites. Ce n’était pas à la lutte armée qu’il appelait, lui, mais à une compétition. La voix et la pensée de l’orateur rassuraient et invitaient à prendre appui sur lui. Et moi, de mon côté, je me mis à entrer en sympathie avec le rythme de la phrase anglaise. Je chaussais la pensée de l’orateur et ma voix gagna en assurance. J’eus l’impression de réveiller un tribun qui sommeillait en moi et dont je n’avais jamais soupçonné l’existence. Tandis que je me remémore tout cela aujourd’hui, j’aimerais pouvoir retrouver exactement certaines de ses réflexions. Des évidences auxquelles nous n’avions pas songé et qui déjà me paraissaient convaincantes.
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