Sur l'autre rive
Chapitre 40
Ce fut plus un peintre qu’une femme qui rentra de Lagos en février ou mars 1977. Je classai dans les plis de ma mémoire les souvenirs de la romance et lorsque la langue revenait du côté de la dent arrachée, je m’efforçai d’y penser avec détachement.
Je rentrai à Brazzaville encouragée par l’accueil fait à mes toiles mais consciente de mes limites. J’avais regardé attentivement les tableaux des collègues, discuté avec un grand nombre d’entre eux, et mesuré la distance à parcourir pour dépasser les frontières du Congo, ma province. Loin de m’abattre, les épreuves à franchir me stimulaient. Il fallait, au-delà des thèmes, travailler l’organisation et l’expression. Je passais de plus en plus d’heures dans ma cachette au dépens de mon ménage et souvent au détriment de mes cours, encore qu’il m’était possible de me reposer sur un acquis que je devais à mon séjour en pays anglophone.
Mon besoin de solitude était mal ressenti par Anicet et mon entourage. On me prenait pour une écervélée quand je tentais d’expliquer que l’artiste est comme un prophète qui a besoin de silence et d’isolement pour recevoir l’inspiration divine. Les nièces ricanaient sous cape et maman m’expliquait que j’étais seulement la proie d’une crise ; que tout cela passerait. J’ajoutais qu’il fallait économiser mes ressources en pratiquant l’abstinence sexuelle de manière à concentrer toute mon énergie créatrice sur mon art.
Furieux, Anicet ne disait mot mais me jaugeait de la tête aux pieds en me lançant le plus sauvage des regards dont il était capable. Il se plaignit à mère. Elle me dit que je filais un mauvais coton et fit appeler mon oncle, du village, pour venir me conseiller.
La vie commune dans la chambre devenait de plus en plus irrespirable. Nous avons failli nous séparer mais la famille est intervenue de part et d’autre et, après nous avoir entendus, les oncles maternels ont négocié et ont trouvé les termes d’un nouveau contrat.
En fait, nous nous étions l’un et l’autre plaints de tout, sauf de l’essentiel. Lui avait honte d’avouer, et moi je n’ai jamais su comment parler de ça aux parents.
Enfants de notre tribu commune, nous avons écouté les conseils, donné l’argent pour les sacrifices, bu les décoctions, pris les bains et suivi tous les traitements que nous prescrivirent les féticheurs de la famille.
Tant bien que mal, nous nous sommes accommodés de la coutume et, en gens civilisés, nous avons fait bonne figure, jusqu’à faire illusion.
J’exagère sans doute. Il y eut quelques surprises. Mais ce qui aurait dû être la loi n’était que l’exception. Et chaque fois qu’Anicet réussissait à capturer, pour mon bonheur, l’étoile filante dans ses filets, il voulait, le lendemain même, refournir la preuve de ses talents, et le souvenir heureux était ainsi tout aussitôt gâché. Combien de nuits normales, dans tout cela ? Ce serait procéder à des calculs de mauvais goût.
Les aperçus de bonheur qu’il nous advint d’entrevoir donnèrent envie à Anicet de consulter les médecins et de lire une littérature spécialisée, qu’il rapportait de ses missions en Europe et qui, au bout du compte, lui donna l’idée de ces vacances à Libreville. Son handicap était d’origine psychique et des vacances à allure de lune de miel devraient le détendre et l’aider à guérir. C’est ainsi que nous passâmes trois semaines au bord de la mer, chez les Obiang. Déjà raconté.
D’après les points de repère que je possède, cela devait se situer en 1979 ou 1978. Plutôt en 1979. Cela ferait donc, aujourd’hui, onze ans. Comment être précise ?
C’était donc deux ans après le festival de Lagos.
Mon pauvre Anicet ne pouvait pas se douter que son initiative allait, en rouvrant ma plaie, produire un effet inverse. Qui aurait pu prévoir que nous serions entraînés par nos hôtes à cette réception où, à ma grande surprise, nous allions nous trouver face à face, Yinka et sa femme d’un côté, Anicet et moi de l’autre ? L’un et l’autre à la fois dignes et hypocrites.
Malgré mon trouble, je crois qu’Anicet ne s’est douté de rien. Encore que, à plusieurs occasions, il m’ait fait remarquer que l’on trouvait, dans quelques-unes de mes toiles, un visage rappelant celui de ce ministre nigérian, si sympathique, que nous avions rencontré à Libreville.
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