Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 29 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 29

Contre toute attente, Chief décida de se rendre au bal prévu au programme.

Désemparée, je dus filer à la maison pour me rafraîchir, me changer et avertir les filles que je rentrerais tard cette nuit-là. Simba me fit la fête, remuant sa queue et frétillant du corps. Il se frotta d’abord contre une de mes jambes, se prit dans le bas de mon pagne et se dressa devant moi, faisant le beau, cherchant à appuyer ses deux pattes avant contre ma poitrine. Il faillit me renverser et je dus gronder pour le ramener au calme.

Quand Chief Olayodé m’aperçut une heure plus tard dans le hall de l’hôtel, vêtue de mon pagne aux motifs indigo, il m’honora en aparté de compliments gênants. C’était une tenue que je portais pour la deuxième fois. Je l’avais fait faire spécialement pour un mariage où nous étions témoins, et qui avait eu lieu quelques semaines avant le départ en stage d’Anicet.

A La Flottille, nous fûmes accueillis par le protocole. Il nous escorta à la table qui nous était réservée, tout au bord de la piste, en face de l’orchestre, et juste à côté de celle du ministre. Dès qu’il nous aperçut, celui-ci se déplaça pour féliciter une fois encore Chief de son intervention, la veille en plénière, et en profita pour l’informer que des instructions avaient été données au journal du parti pour la reproduire dans son intégralité. Respectueux, le Nigérian voulut se lever mais le ministre lui posa la main sur l’épaule et le maintint sur sa chaise. Après des formules protocolaires, le ministre se livra à des développements chaleureux et puérils émaillés de généreux « mon frère ». Je n’ai pas voulu traduire ce que disait le ministre tant ses propos étaient inconsistants. J’inventais autre chose. Chief Olayodé l’écoutait en regardant tour à tour le ministre puis l’interprète ; il esquissa un sourire sous l’effet des éloges puis durcit son visage pour demeurer maître de lui. La dernière phrase énoncée, il a secoué pensivement la tête et m’a demandé de traduire maintenant en français.

– C’étaient seulement des mots, commença-t-il modestement de sa voix de basse bien timbrée.

– Mais des mots choisis avec bonheur, répliqua aussitôt le ministre.

Cette interruption m’horripila. Je savais que Chief Olayodé n’avait pas terminé. Lui, calme et patient, a d’abord souri puis, haussant les sourcils, a répliqué.

Au début, Chief Olayodé observait la fête avec distance, sirotant sa boisson par petites doses, dans un maintien de seigneur. Le visage de marbre, il paraissait insensible au rythme trépidant et chaloupé qui allumait le feu dans les ventres et animait la cadence des hanches, la cadence des pieds, le tremblement enfiévré des danseurs sur la piste. Moi, je savais qu’il ne perdait pas une seule note de la musique. Le visage concentré, il suivait l’orchestre comme un fidèle les gestes du prêtre sur l’autel. Des hôtesses de la conférence avaient traversé la piste pour inviter les délégués à notre table. Seul le secrétaire au corps de chimpanzé avait refusé, sans ouvrir la bouche, sans sourire, en secouant seulement la tête. Un vrai sauvage mal dégrossi ! La fille s’en était retournée, le nez bas. Je me suis levée pour la rejoindre et la réconforter d’une plaisanterie.

De temps à autre, un souffle de vent frais déplaçait en passant les branches des palmiers. Au loin, sur l’autre rive, les lumières des gratte-ciel de Léopoldville scintillaient comme des étoiles rapprochées. Y avait-il plus de bonheur là-bas, une fois le fleuve franchi ?

Avec sa voix de basse, Chief Olayodé me demanda de lui traduire le lingala du chanteur. Pour me parler, il avait posé sa main sur mon bras.

– Vous avez froid ? s’inquiéta-t-il.

Il avait dû me sentir frissonner.

– Non, non. Je me sens bien.

Par inadvertance, j’ai touché sa main rapidement et j’ai aussitôt regretté cette audace, même si mon geste avait été involontaire.

– Pourriez-vous me traduire les paroles de cette chanson ?

Le timbre de sa voix m’a rassurée. Je me suis sentie réchauffée et plus détendue.

– Attendez.

Le chanteur s’était arrêté pour céder la parole aux instruments.

– Attendez, dès qu’il va reprendre.

Malgré leur boubou, les Ouest-Africains sur la piste étaient à l’aise dans le rythme de nos danses cadencées. Félicité, jubilante comme une baigneuse qui jouirait de la température de la mer où elle vient de plonger, enveloppée dans un pagne moulant, bougeait ses hanches avec grâce et imagination, aussi souple qu’une gymnaste, sans heurt, fondant un mouvement dans le suivant. Elle s’est rendu compte que je l’observais, a éclaté de rire en mettant la main devant la bouche et m’a fait un clin d’oeil. Son cavalier, sérieux et sûr de lui, dansait avec économie.

Le jour où je m’en irai, qui donc me pleurera ? Je ne le sais pas .

Laisse-moi pleurer sur moi . Mort dans la brousse ou mort au village ?

Mort de maladie ou mort dans l’eau ?

Ah, mama, le jour où je traverserai le fleuve…

Il avait rapproché son oreille de mes lèvres et je veillais à ne pas le toucher. Un moment, il s’est écarté, m’a fixée avec une expression de surprise, a secoué lentement, très lentement la tête, a avalé une gorgée de whisky et m’a demandé de continuer.

Le jour où je mourrai, moi la fille de joie ,

Après la dernière strophe je lui ai confié que j’avais traduit « fille de joie » pour ne pas perdre le fil. En fait, ndoumba ne peut se traduire par un seul mot. C’est une notion propre à la société congolaise. J’ai essayé d’expliquer du mieux que j’ai pu et cela l’a fait rire. Mais je m’étais permis bien d’autres libertés avec le texte de la chanson. Allez donc savoir pourquoi spontanément j’avais chaque fois substitué « s’en aller » à « mourir » ? La métaphore sur la traversée du fleuve n’est pas non plus dans la chanson.

Quand l’orchestre a entamé les premières notes de Para-Fifi, un murmure de satisfaction a traversé l’assistance et tout le monde s’est levé. Il était difficile de résister à la mélodie et au rythme. Chief Olayodé, pinçant ses lèvres, a esquissé un léger tangage des épaules. C’était un morceau des années cinquante. On l’avait joué en ouverture du bal de mes noces.

Mpara, mpara, mpara, o di yé

Je me suis levée et j’ai invité l’homme, quelques instants décontenancé.

Elongui na yo chérie epesi ngai folie

Mino na yo mama e pauni penza ye ye

Malgré le rythme lent, je veillais à ce que nos ventres ne se touchassent pas.

– Vous n’êtes pas habitué, ai-je osé en tâchant de marier le rythme de ma phrase à celui de la danse, vous n’êtes pas habitué à être invité par une femme ?

Il a abandonné son air guindé et a consenti un sourire d’absolution.

– Ici, c’est courant. C’est même une politesse que nous devons à nos hôtes.

J’ai voulu préciser que cela ne prêtait pas à conséquence mais me suis tue.

A la fin de la danse, les applaudissements en direction de l’orchestre furent si nourris qu’il rejoua la rumba et fit durer notre plaisir.

Par la suite, comme si le premier pas l’avait déniaisé, c’est Chief Olayodé qui m’invita à plusieurs reprises.

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