Sur l'autre rive
Chapitre 7
Ce soir, Rico dîne avec les promoteurs de la zone de Jarry. J’en profite pour mettre à jour la comptabilité du laboratoire, faire le point des stocks et passer les commandes. Je n’ai pas senti couler les heures.
J’aurais voulu voir les photos des Africains. Trop bousculée pour trouver le temps de les développer moi-même, j’ai confié ce travail à la temporaire. Je ne sais où elle les as rangées.
Quand j’ai téléphoné au restaurant, Rico m’a dit qu’ils en étaient au dessert. Nous nous sommes donné rendez-vous dans un snack tenu par un Libanais. Toujours contenue, sa voix laissait percer une gaieté que la tension de ces derniers jours avait effacée.
Il est quasiment acquis maintenant que Rico et son associé vont obtenir le marché. Le groupe semble renoncer au concours qu’ils envisageaient.
Malgré la brièveté de la conversation téléphonique, il m’a rappelé qu’il attendait ma décision à propos des vacances. Il fallait choisir entre la France et un pays de la zone.
Je n’ai pas envie de revoir l’Europe. Comme disait Félicité, c’est encore la « banlieue » de chez nous… Rico a hésité entre Saint-Martin, le Venezuela ou la Floride. Je n’avais aucune idée. Je n’ai jamais réfléchi à tout cela, je n’ai pas appris à préparer des vacances. Et tout se passe comme si cette perspective provoquait une nausée en moi. L’origine de cette phobie a sans doute quelque chose à voir avec le séjour à Libreville.
J’ai opté pour les Caraïbes, comme on choisit des chiffres à un jeu de hasard. Peut-être aussi parce que Rico m’avait décrit une croisière comme si c’était lui qui en avait imaginé le trajet pour l’agence de voyages. J’ai pourtant horreur des vacances en groupe. Mais Rico m’a dit que j’étais victime de préjugés et il m’a vanté la formule Club Méd. J’ai fait la grimace et j’ai eu peur qu’il ne sorte de ses gonds. Il a poursuivi avec ce calme et cette concentration d’où il tire, à mon avis, son énergie et sa puissance.
Finalement, nous partagerons nos trois semaines entre La Barbade et Trinidad. Reste la date.
Rico était curieux de connaître les réactions de Solange devant mes tableaux. Malgré l’heure, et la fatigue accumulée dans la journée, il a trouvé mon compte rendu trop rapide et m’a pressée de questions. Chaque tableau, chaque spot était-il à sa place ? Il a pour sa part fait procéder à des vérifications. Son assistante l’a rassuré : tout le monde avait bien reçu les cartes d’invitation. Plusieurs journalistes ont confirmé leur présence, y compris la télévision. Rico s’est entretenu lui-même avec le directeur de la station de RFO. Quant au cocktail, aucune inquiétude. Nous avons, sur recommandation de Raymond, fait appel au meilleur traiteur de l’île.
Une fois encore, Rico est revenu sur les réactions de Solange. Je n’en disais pas assez à son goût. C’est que je déteste les longs comptes rendus et suis une médiocre conteuse. J’ai toujours peur de sombrer dans le bavardage, de me répéter ou d’aligner des évidences.
– Tu sais, ai-je gentiment protesté, elle est bien gentille avec sa galerie Antonioni, ou Visconti, je ne sais jamais… mais ce qui compte, c’est ce qui va se passer demain, ici.
– Tout ira comme sur des roulettes, ma chérie.
C’était affirmé avec la vigueur et l’assurance d’un entraîneur sportif avant le match.
– Pour le moment, a poursuivi Rico, l’île n’a connu que la peinture mièvre et exotique des Békés. Une autre forme de doudouisme ! C’est la première fois qu’on va sentir le regard du nègre sur le nègre. En regardant tes paysages, ce sont eux-mêmes que les Antillais vont découvrir.
Il exagère. Rares sont les Antillais qui se reconnaissent dans une toile. Je ne parle pas seulement des miennes mais d’une façon générale. Comme aux Africains, la peinture leur demeure une langue étrangère, tant qu’elle ne cherche pas à imiter la photographie. Mais je n’aime pas contredire Rico. C’est comme si je craignais que la plus insignifiante divergence entre nous fasse un accroc à notre histoire. Il a eu un mouvement de dédain de la main et a déclaré que, pour réussir, les artistes devaient savoir se montrer égoïstes et ne pas se laisser ensevelir sous un excès de modestie. Il a développé tout cela à la manière d’un professeur, du maître que je n’ai jamais eu.
– Ce qui m’intéresse, Rico, c’est d’être comprise ici.
J’ai dit cela sur un ton de confidence et me suis faite câline en me pelotonnant dans ses bras. J’aime l’odeur de sa peau. Il m’a serrée contre lui et j’ai fermé les yeux pour que ça soit plus fort encore.
– Ça ne suffit pas, ma chérie.
Il n’avait pas besoin de forcer sa voix. Elle était grave et sonore, puissante comme lui-même.
– Pourquoi toujours cette recherche d’une distinction parisienne ? C’est la reconnaissance des nôtres dont j’ai besoin.
– Parce que aucun artiste n’est prophète en son pays. Ici, la vie est succulente avec son goût de litchi et de quenette mais…
Il s’est lancé dans un raisonnement réaliste difficilement réfutable. Il a parlé avec des mots simples, d’une voix qui souvent susurre en moi-même mais dont j’ai honte.
Il ne me lâchait pas et c’était bon de se laisser bercer dans ses bras, de sentir la fermeté de ses muscles.
– L’art patriotique n’est pas de l’art.
– Si tes amis politiques t’entendaient, ai-je murmuré en lui faisant de petits yeux.
– C’est parce que…
Sa voix avait pris le timbre de ceux qui récitent un poème de mélancolie ou de douleur. Le mélange des odeurs de sa peau et de son eau de toilette m’a enchantée.
Un avion qui décollait du Raizet a couvert le chahut des criquets dans la nuit.
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