Sur l'autre rive
Chapitre 38
Nous arrivâmes à Lagos vers onze heures du soir. Le désordre et le bruit dans l’aéroport me rappelaient le marché de Moungali, aux heures d’affluence. Malgré un service d’accueil, spécialement prévu pour les délégations étrangères, nous avons passé plusieurs heures à attendre en raison, nous disait-on, des formalités d’entrée et de certaines difficultés à récupérer nos bagages. J’avais surtout peur pour mes tableaux. Un jeune acteur de notre troupe de théâtre s’est mis en quatre pour moi et m’a rassurée : mes valises et les caisses de toiles avaient été identifiées. Je me souvenais l’avoir vu jouer, avec Patrice Nzonzi, dans L’Exception et la Règle et aussi, me rappela-t-il, dans une pièce de Sylvain Mbemba dont j’oublie brusquement le nom.
J’essayai en vain d’apercevoir la ville à travers les vitres de l’autocar. Je me suis endormie et nous avons dû arriver à l’hôtel vers les trois heures du matin.
Le lendemain, très tôt, j’appelai Yinka à son bureau. Un numéro qu’il m’avait donné lors de notre lune de miel à Libreville. A l’époque, je l’avais noté sans trop y croire. Quelle occasion aurais-je pu avoir de me rendre au Nigeria, moi ? Je n’appartenais pas à la classe de ceux qui, une semaine après l’autre, parcourent le monde aux frais de l’État, pour des conférences ou des missions dont l’objectif demeurera toujours secret.
Huit ans s’étaient écoulés. Huit ans pendant lesquels je n’avais cessé d’espérer.
Ce fut d’abord une voix d’homme qui me répondit. Elle s’exprimait plus en pidgin qu’en anglais et je dus me répéter plusieurs fois, épelant presque l’orthographe, non seulement de Yinka mais aussi de certains mots que mon interlocuteur avait du mal à comprendre. Je perdis un instant confiance en mon anglais. Ensuite, on me passa une secrétaire bien élevée, prévenante, patiente, à l’accent proche de celui de Cambridge et à la voix d’hôtesse d’aéroport. Je voulais savoir si Chief Olayodé répondait encore à ce numéro. En un tour de main savant et délicat, elle inversa les rôles. C’est elle qui interrogeait et moi qui devais répondre. Elle voulait connaître mon identité, savoir pourquoi cette insistance à vouloir parler à Chief Olayodé en personne, et si j’étais vraiment sûre qu’elle-même ne pourrait pas m’aider. Un véritable interrogatoire, d’une courtoisie irréprochable, mais où j’étais scrupuleusement fouillée, épluchée, reniflée.
– C’est personnel, mademoiselle.
– Chief Olayodé est en conférence.
– Jusqu’à quand pensez-vous qu’il sera pris ?
– Impossible de savoir, madame.
– Je comprends. Mais pourriez-vous m’indiquer au moins à quel moment il pourrait être en mesure de me rappeler ? Le matin ou l’après-midi ?
– Honnêtement, je ne peux pas, madame. Pourriez-vous me laisser un numéro ?
– Bien sûr, mais il est pratiquement impossible de m’y joindre aux heures ouvrables.
– Qu’à cela ne tienne. Il pourra vous laisser un message.
Comment expliquer à ce cerbère que c’était sa voix, à lui, que je voulais entendre ?
– Vous comprenez, expliquait-elle encore, avec une prévenance et une patience qui m’agaçaient, après sa conférence, Chief Olayodé a une série de rendez-vous, dont quelques-uns à l’extérieur.
Quand elle m’a demandé mon nom, je me suis inventé une identité.
– Romance Kongo.
Malgré son flegme et sa politesse, j’ai perçu une touche d’étonnement dans sa voix quand elle m’a fait répéter et épeler.
– C’est tout ?
Yinka et moi n’avions jamais convenu d’un nom de code pour semblables circonstances mais j’étais convaincue qu’il comprendrait.
Je donnai également à la secrétaire l’adresse et le numéro de téléphone de l’hôtel, ainsi que le numéro de ma chambre.
– S’il vous plaît, mademoiselle…
– Madame.
– Pardon, madame. N’oubliez pas, s’il vous plaît.
– Je n’oublierai pas. Je vous le promets.
Après que je l’ai remerciée, juste au moment où j’allais raccrocher, elle est revenue à la charge.
– Je suis désolée, mais encore une question, madame… Je suis vraiment désolée de sembler procéder à un interrogatoire mais…
– A votre place, je procéderai de même.
Ce n’était pas une simple formule. Moi aussi, à mon modeste niveau, je me protège contre les agressions téléphoniques. Surtout quand les esprits de la peinture s’emparent de moi.
– Pourriez-vous… Juste au cas où… Pouvez-vous au moins me fournir un point de repère ?
Je lui rappelai les coordonnées que je lui avais déjà indiquées.
– Bien sûr, madame. Ça a été bien noté… Mais vous savez, Chief Olayodé rencontre beaucoup de gens… Il a une excellente mémoire mais, hors contexte, il arrive qu’un nom, voire un visage, tout en lui évoquant quelque chose, ne soit pas suffisant, pour… comment dire ?… pour les replacer… Oh, c’est bien sûr très rare !… Très rare !… Parce que Chief…
– Non, aucun point de repère précis.
Et j’ai raccroché.
Je ne pouvais pas me cloîtrer toute la journée à l’hôtel. Un autocar, mis à la disposition de la délégation, partait dans quelques minutes, et je n’aurais jamais su me rendre toute seule au parc du festival. Il fallait plus d’une heure de trajet et je ne comprenais rien à la géographie de Lagos. Un vrai fouillis où les bidonvilles et les gratte-ciel s’interpénétraient. Les jours suivants, au cours des repas, des anecdotes circulèrent dans la délégation. Un gang s’était fait embaucher comme chauffeurs de bus et, sitôt le volant en main, ses membres avaient disparu. Vers la frontière béninoise, assuraient les plus savants, là où les véhicules étaient repeints et revendus. Les chauffeurs des chefs de délégation, ajoutait-on encore, étaient flanqués de militaires armés de fusils automatiques, pour prévenir d’autres coups de la même farine. Tel était effectivement le cas de celui de notre ministre. Sans doute y avait-il un peu d’exagération dans tout cela, mais nous ne demandions qu’à croire tout ce qui courait de bouche à oreille, repris par une autre bouche, d’une délégation à l’autre, revenant même quelquefois à la source tellement transformé qu’on avait peine à découvrir qu’il s’agissait de la même information. Nous ne demandions qu’à croire, tant nous avions été impressionnés par la violence dans les tribunes à l’ouverture officielle du festival. Il y eut plusieurs morts que nous vîmes emporter sur des civières, sans que la foule n’en ressentît la moindre émotion.
Je passai la première journée de notre séjour à identifier les caisses où se trouvaient mes toiles et à les accrocher dans l’espace qui nous avait été désigné. Il y eut encore de nombreuses palabres avant qu’on ne s’accordât sur l’emplacement qui nous revenait. Quand j’ai su le numéro de téléphone de notre poste, j’ai appelé l’hôtel. Aucun message à la réception pour moi.
La journée fut écrasante. Une chaleur humide qui rendait la peau poisseuse. Mon pagne me collait. Je portais souvent ma main à la narine, cherchant à y respirer un reste du parfum de mon eau de toilette pour chasser la forte odeur de musc des ouvriers ouvrant les caisses. J’étais mécontente de l’éclairage de mes tableaux. Quand notre ministre est passé se rendre compte de l’état de notre stand, il est convenu du bien-fondé de toutes nos doléances mais a dit qu’il n’y pouvait rien. Tout le monde était logé à la même enseigne. Impossible, ajoutait-il, de mettre la main sur l’autorité de qui dépendait la décision pour faire bouger tout ça.
– Chacun se renvoie la balle, finit-il par lâcher d’un ton excédé.
Le conseiller qui l’accompagnait a dit quelque chose d’anecdotique pour ajouter de l’eau au moulin, puis le directeur de la Culture a fait un commentaire pour se mettre en valeur.
Le soir, à l’hôtel, un message de Yinka m’invitait à le rappeler, dès que possible, au bureau, aux heures de travail.
En me précipitant dans l’ascenseur, j’ai failli me tordre la cheville. J’ai pris une bonne douche en laissant la porte de la salle de bains grande ouverte pour le cas où le téléphone sonnerait. Je me suis parfumée et j’ai voulu mettre un des plus beaux pagnes que j’avais emportés. Juste au cas où…
S’il prenait à Yinka l’envie de me faire une surprise !…
Mais je me suis ressaisie. Le fait d’être déjà prête n’allait-il pas me porter la guigne ? Il valait mieux se comporter comme s’il ne viendrait pas. Je me suis immédiatement déshabillée et j’ai enfilé un tee-shirt qu’on nous avait distribué en arrivant. Il portait sur la poitrine la carte de l’Afrique entremêlée à l’emblème du festival. Au moment de descendre dîner, je fus saisie d’inquiétude. Et si Yinka m’appelait, justement pendant que je me trouverais au restaurant ? Je doutais que les services de l’hôtel fussent en mesure de me localiser. J’ai changé d’avis et commandé un club sandwich au room-service et me suis juste enroulée un pagne sous les aisselles. J’ai senti le trouble dans le regard et la respiration du garçon d’étage lorsqu’il m’a apporté la commande et qu’il m’a aperçue dans cette tenue.
Harassée, je me suis étendue pour lire les journaux et les magazines que j’avais achetés dans la journée. Le téléphone a retenti mais c’était le jeune acteur de la troupe qui s’inquiétait de ne pas me voir au restaurant. J’ai prétexté un léger malaise et il a voulu monter pour le cas où j’aurais besoin d’assistance. Il a fallu le remercier et le rassurer gentiment. Nous avions voyagé côte à côte dans l’avion et, à la fin, je sentais qu’il évitait de s’éloigner de moi, trouvant toujours un prétexte pour m’aider à porter mon matériel, pour me protéger ou me faire part d’une impression. Il m’a donné le numéro de sa chambre et m’a demandé de ne pas hésiter à l’appeler si nécessaire, quelle que fût l’heure.
J’ai lu très tard et me suis endormie au-dessus des draps.
La liberté d’expression de la presse me surprit. J’eus le plaisir de tomber sur un éditorial de Chinua Achebe qui questionnait le gouvernement sur des aspects de sa politique. J’aurais aimé le rencontrer, car je terminais alors la rédaction d’une thèse sur son œuvre. J’avais pensé que, en raison de ses positions pendant la guerre du Biafra, il était resté en exil. Mais comment le rencontrer dans ce monde qu’est le Nigeria ? Au festival, sa présence n’avait jamais été mentionnée.
En parcourant les journaux, je prêtais une attention particulière aux annonces car elles offraient l’occasion de plonger dans la vie nigériane. Les familles d’Hadjs, de Sirs et de Chiefs qui publiaient leurs photos dans le journal pour annoncer la création d’une société, l’élection à la tête d’une association, faire part d’un jubilé, d’un mariage ou d’un deuil, devaient ressembler à celle de Yinka.
J’étais en Afrique mais dans une société différente de la mienne.
Je me suis réveillée dans la nuit, après m’être endormie au-dessus du couvre-lit, un journal déployé sur la poitrine. Le bouton rouge sur le téléphone, qui clignotait en cas de message, était désespérément éteint.
Le lendemain matin, le jeune acteur a rappelé car l’autobus n’attendait plus que moi pour se rendre au festival. Après beaucoup de difficultés, j’ai réussi à le rassurer sur ma santé et à le convaincre de partir sans moi.
– J’espère que ça ira mieux. Sinon je ferai chercher le docteur, que tu le veuilles ou non.
Je suis restée enfermée dans ma chambre pour tenter de joindre Yinka. Sa secrétaire m’a assurée qu’il avait été désolé de me manquer la veille. Elle promettait de rappeler dès qu’il serait de retour.
Je ne suis même pas sortie quand la femme de ménage s’est présentée. Il m’était impossible de me concentrer sur les livres que j’avais emportés. Je me suis mise à faire des croquis sur ce que j’apercevais de ma fenêtre. Un paysage sans vie ni âme, typique du désordre et de la saleté de Lagos, qui, au demeurant sur ce point, ressemble à toutes les autres capitales du continent. C’était plus à des exercices techniques que je me livrais avec mon fusain qu’à des esquisses en vue d’un travail ultérieur.
Finalement, Yinka a appelé vers onze heures.
Dès que j’ai entendu sa voix de basse, j’ai été saisie de trouble et je me suis mise à balbutier.
– Madeleine, toi ici ?
Je répondais par des mots brefs, sans imagination, comme une petite fille qu’on présente à un public. Il a parlé de son emploi du temps. De la démence ! Il se demandait jusqu’à quand il pourrait tenir à ce rythme. Je l’ai plaint et dit quelques formules plates d’admiration. Il parlait avec calme et assurance comme pour me mettre en confiance.
– Que fais-tu ce soir ?
Le programme du festival m’offrait l’embarras du choix, mais…
– Donc, je passe te voir à partir de sept, disons huit heures.
Il m’a fait répéter mon adresse et m’a indiqué que mon hôtel était récent. Il croyait toutefois en connaître le quartier.
Tout de suite après cette conversation, j’ai appelé le stand du Congo, au centre du festival, et pu m’entretenir avec le jeune acteur. Je savais que le bus ne reviendrait pas avant le soir. Chevalier servant, l’acteur est arrivé à l’hôtel, au milieu de l’après-midi, en compagnie d’un Nigérian qui lui servait de guide. Il avait pu obtenir une voiture libre pour venir me chercher.
Durant le trajet, nous commentions le Lagos que nous apercevions par les fenêtres du véhicule.
Notre voiture a brûlé un feu rouge et nous avons failli nous faire emboutir par un énorme camion. Le chauffeur a fait un signe de croix et a continué comme si de rien n’était. Je l’ai apostrophé du mieux que mon anglais me le permettait, et l’homme m’a rétorqué que, dans ce pays, les feux rouges n’avaient qu’une valeur indicative.
Le jeune acteur de la délégation a regretté mon absence la veille au dîner. Nicolas Guillén se trouvait dans la salle de restaurant. Il en était sûr, il l’avait reconnu, s’attablant en compagnie de sa femme, de l’ancien chargé d’affaires cubain au Congo et d’une autre personne. D’ailleurs, le ministre congolais s’était levé pour aller saluer le poète.
Il ajouta que, après le repas, ils étaient descendus dans la boîte de nuit de l’hôtel où ils s’étaient bien réjouis le corps, comme ont tendance à dire ceux qui traduisent, mot à mot, du lingala certaines expressions.
– Ambiance, ma chère !
Au parc du festival, la présentation de notre stand s’était améliorée. Il avait été nettoyé, une moquette couleur gazon avait été posée et quelques appliques nous avaient été fournies. J’ai déplacé mes tableaux, pour que la lumière puisse avantager mon préféré. Un journaliste local s’est longtemps attardé devant eux et a eu un entretien avec moi sur les rôle et place respectifs de la tradition et du modernisme dans ma peinture. J’ai répondu que je peignais sans penser à tout cela, sans philosopher, que je n’étais pas une intellectuelle. J’ai dû accepter deux rendez-vous pour le lendemain, l’un avec une journaliste ghanéenne qui voulait m’interroger sur le thème de la femme artiste et l’autre avec un journaliste de RFI, obsédé par la relation entre la peinture et la lutte contre la misère.
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