Sur l'autre rive
Chapitre 19
Est-il sage de revenir ainsi sur le passé ?
Je ne sais quel bruissement m’indique qu’il vaudrait mieux me taire. Si ma mère savait lire et avait connaissance de cette confession, elle me conseillerait de m’arrêter, de brûler ces feuilles et d’en semer les cendres au vent. Ce n’est pas seulement affaire de pudeur et de bienséance. Les péchés magiques doivent demeurer blottis dans leur écrin. Dès qu’on les en sort pour les exhiber, leur parfum se dissipe à jamais. Mais plus je vois les gens passer dans la rue, moins j’ai honte d’être montrée du doigt.
C’est peut-être par la sonnerie du téléphone que tout a débuté.
Il m’est aujourd’hui difficile de préciser le mois. Était-ce en juin ou en juillet ? En tout cas, pas en mai. La saison sèche s’était déjà bien installée.
Anicet m’avait téléphoné la veille de Washington et je lui avais crié, cherchant à me faire entendre par-dessus les parasites, que c’était folie d’appeler de si loin ; qu’il allait dépenser tout son per diem et se ruiner.
La banque l’avait sélectionné pour un stage de deux mois au FMI. C’était, depuis notre mariage, la première fois que nous étions amenés à demeurer séparés pour une aussi longue période. Au début, Anicet avait envisagé de s’endetter pour que je l’accompagne.
Le voyage me tentait.
Après son départ, j’ai connu quelques jours de désarroi. Félicité, une amie, ancienne condisciple à l’École normale, me secouait et me suggérait de me défaire de mon côté « vieux jeu ».
– Allons, tu n’es plus une enfant pour pleurer ainsi l’absence de papa. Donne-moi ta place, tiens. Moi, un peu de célibat me referait la santé !
Je n’allais pas moraliser.
Deux fois de suite, j’ai résisté à ses propositions de sortie. Sans me consulter, elle avait déjà tout combiné, « tout boutiqué », comme elle aimait à dire.
Quand retentit la sonnerie du téléphone, j’étais dans ma cachette, reprenant une toile que, à mon corps défendant, j’avais abandonnée depuis des mois.
Félicité était au bout du fil.
Une conférence internationale sur les bois africains débutait la semaine suivante et les organisateurs étaient à la recherche d’une interprète. J’enseignais l’anglais et j’avais effectué un séjour d’un an aux États-Unis. J’étais la meilleure candidate.
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