Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 37 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 37

Moi à qui le travail fait habituellement tout négliger, tout oublier, j’ai souffert comme une bête blessée, à mon retour à Brazzaville. Déjà, à cette époque, j’avais songé à m’enfuir pour aborder d’autres rives et me métamorphoser en une autre. Je bâclais la préparation de mes cours, surchargeais mes élèves d’interrogations écrites dont je laissais traîner les corrections. Mes toiles de cette époque sont pour la plupart des représentations abstraites, comme si je cherchais alors à fixer sur la matière le désordre qui prévalait dans ma tête et dans ma poitrine. Les rouges incandescents du feu, les bruns opaques de la terre font penser à un univers en proie à des explosions volcaniques, au déferlement cataclysmique des éléments primordiaux. Parfois s’infiltrent les coulées blanchâtres de l’eau et les bleus d’un espace ensoleillé.

Au début, nous avons échangé une correspondance régulière. Les lettres de Yinka étaient belles, intraduisibles en français. Son écriture ajoutait à mon admiration.

Je me faisais bien sûr adresser ce courrier au lycée, où je disposais d’un tiroir qui me permettait de le conserver sous clé. Quand Anicet revint de son stage aux États-Unis, je détruisis ces lettres, la mort dans l’âme. Elles étaient arrivées, durant près d’une année, au rythme d’une par semaine. Elles m’étaient distribuées le lendemain de l’arrivée de la côtière qui vient de Dakar et fait escale à Lagos.

Puis, brusquement, un silence angoissant et douloureux qui dura de longues semaines. Moi, je multipliais des lettres d’interrogation. J’ai même tenté de téléphoner. A l’époque, c’était la croix et la bannière pour joindre le Nigeria depuis Brazzaville. Je repensai alors à ce premier dîner, à l’Olympic Palace, avec toute la délégation nigériane. L’un d’entre eux avait lancé des sarcasmes sur les difficultés de communication d’un point à l’autre de l’Afrique, sans passer par les anciennes métropoles. Et ce bref souvenir suffisait pour m’entraîner sur un nouveau courant de nostalgie.

En reprenant sa correspondance, Yinka, après des excuses rapides, m’expliqua qu’il avait beaucoup voyagé, à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur du pays. Il semblait tirer gloire de cette vie. C’était bon de l’entendre me parler de nouveau, mais m’avait-il lue ? Sa lettre ne répondait pas à toutes les questions que je lui avais posées dans les miennes. Son message était concis et surchargé de nombreuses ratures.

Notre correspondance s’est espacée. Le temps aidant, je sus où trouver des ressources pour me ressaisir et je me retins d’envoyer ces pages de lamentations où je m’agenouillais trop. Mes silences ont paru lui convenir et des blancs de plus en plus larges se sont intercalés entre nos répliques. D’une saison à l’autre, le vent m’apportait des missives de plus en plus brèves, puis des cartes postales, souvent relevées d’humour, quelquefois aux formules plus conventionnelles, mais se terminant toujours par des mots affectueux. Je revenais sur chaque phrase, tentant de décrypter le non-dit entre les lignes, tentant d’évaluer la charge et le poids réel de l’émotion sincère entre les lettres. Mes faibles talents d’interprète m’aidaient peu, et j’en vins à me lasser d’un jeu qui n’était, au bout du compte, qu’un exercice de devinettes alimentées par mes illusions. Sans amertume, je décidai de me détacher des souvenirs de cette romance, et retrouvai le rythme de ma respiration.

Mes tableaux virèrent vers un réalisme plus marqué que ceux de l’époque précédente. De nombreux visages de femmes mûres, songeuses, des scènes de vie paysanne. Le traitement des arbres, des fleurs et des oiseaux faisaient l’objet d’un soin particulier, comme si le peintre découvrait le monde avec les yeux de l’innocence.

Ce fut une période productive.

Elle coïncidait avec la présence à Brazzaville d’un représentant d’Elf qui prit l’initiative d’engager des actions de mécénat. Ainsi patronna-t-il ma première exposition, aux Relais aériens. Elle occasionna une dispute avec Anicet. Toujours les mêmes arguments de sa part : mes nus étaient immoraux et les toiles abstraites pouvaient être interprétées comme la marque d’un esprit décadent et bourgeois, au moment précis où lui cherchait à se faire admettre dans le parti unique « prolétarien ». Je signais à cette époque mes toiles de deux initiales : M. A. Un article, alors peu remarqué, paru dans la revue Bingo, tente de donner une explication symbolique à chaque élément de la nature dans mes toiles. J’ai souri en le lisant.

C’était vers la fin de 1976.

Quelques mois plus tard, je fus convoquée au cabinet du ministre de la Culture où l’on me signifiait que j’avais été choisie, avec quelques autres peintres plus connus, pour participer au festival panafricain de Lagos.

Lagos ? Au Nigeria ?

J’accueillis la nouvelle avec un visage impassible. Je ne savais s’il fallait m’en réjouir ou prendre la décision de laisser mes toiles voyager seules. Je n’étais pas en mesure de lire en moi.

Contrairement à mon habitude, je me suis laissé prendre en selle par le destin, moi qui ne croyais pas en lui. Pour Anicet, ce voyage constituait une trahison et il envisagea de saisir le conseil de famille.

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