Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 23 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 23

En quittant l’Olympic Palace, je me suis rendue directement à la maison. Je voulais me consacrer à la traduction du discours du Chief Olayodé. Je désirais prendre de l’avance, pour pouvoir le peaufiner ensuite. D’expérience, je me méfie des premiers jets. Ma mère m’attendait. Elle venait, comme chaque mercredi, de fleurir la tombe de ma jumelle, Gampio, morte quand nous avions dix ans, d’une fièvre typhoïde à Mossaka.

Maman et moi avons papoté en langue, passant en revue les nouvelles du village, celles des riverains de sa rue, les prix du marché qui ne cessaient de monter tandis que l’État laissait faire…

– Quel État ? demandait-elle avec une grimace de dégoût.

Au passage, elle a émis quelques réflexions sur la politique. Selon elle, les Congolais étaient tous devenus fous. A l’époque des Blancs, soupirait-elle, en rêvant sur son passé… Et elle s’arrêtait au milieu de sa phrase, comme si elle abandonnait la partie.

– Fais ton travail, a-t-elle conclu avec cette intonation indescriptible de chez nous, qui constitue autant une expression de résignation qu’un conseil de sagesse.

J’étais obsédée par ma traduction et faisais un effort sur moi-même pour ne pas laisser parler mon impatience. Entendre la toux d’une vieille femme vaut mieux qu’habiter une maison vide, dit la sagesse de la tribu. Moi, j’ai du mal à travailler en public, et si je m’étais enfermée dans ma chambre, c’eût été offenser ma mère. J’en étais réduite à m’installer dans la salle à manger, papiers et dictionnaires étalés sur la table. Travailler sous les yeux des fâcheux qui viennent papoter. N’est-ce pas ce que font les artisans, ou les femmes qui, quels que soient les visiteurs qui les honorent, sont tenues de préparer le repas pour les hommes ?

Des parents et des amis sont passés pour prendre des nouvelles. C’est maman qui les a accueillis, leur a servi à boire et tenu la conversation. Par intervalles, et à tour de rôle, ils coulaient un regard dans ma direction sans jamais tenter de me distraire. Il leur suffisait de me voir, d’être un moment avec moi puis s’en repartaient, l’un après l’autre, en me saluant respectueusement de loin, à la manière traditionnelle.

Quelquefois, me revenaient les commentaires des mauvaises langues. Les unes me croyaient frappée de malédiction, d’autres critiquaient mon comportement : il est dangereux qu’une épouse ne sache plus recevoir et sélectionne ses visiteurs. Quelle que soit la charge du travail que son foyer exige, elle doit, en l’absence de l’époux, savoir tenir compagnie à ceux qui ont la courtoisie de venir lui rendre visite. Du côté de ma belle-famille on faisait un lien entre mes attitudes de Blanche – au demeurant courantes chez ceux qui ont trop séjourné dans les écoles – et ma stérilité. « Quelque chose s’est déréglé dans le sang de la femme-là et tout lui remonte au cerveau !… » On conseillait à Anicet de se délivrer de moi avant qu’on ne fût contraint de m’enfermer.

Le soleil disparaissait quand maman voulut prendre congé. Je n’avais pas fini mon travail mais avais accompli le plus gros. A part deux expressions que je n’étais pas sûre de bien rendre en français et quelques mots que j’avais eu du mal à déchiffrer, le discours ne m’avait pas posé de difficulté majeure.

Avant de prendre congé, maman m’a entraînée vers la cuisine pour me faire humer le plat qu’elle m’avait mijoté. Elle voulait également récupérer une casserole et un panier dans lequel elle m’avait apporté des ananas quelques jours auparavant.

Maman a prétendu ne pas vouloir que je la raccompagne à Poto-Poto, comme j’en avais l’habitude.

– Laisse, ma fille. Laisse, je vais trouver un taxi, là sur le goudron.

Elle jouait son rôle avec tant de perfection que j’aurais pu me laisser convaincre. Mais je la connaissais trop pour savoir quelle blessure elle aurait ressentie de s’en retourner seule.

– Maman attends, ko. J’en ai pour une minute. Juste le temps de me changer.

Quand j’ai ouvert la porte coulissante du salon, Simba, qui somnolait sur la véranda, a aboyé, ce qui a fait tressaillir maman.

– Toi avec ton chien-là !…

Elle avait dit cela sur un ton de prophétesse de malheur.

– … On dirait un lion. Tu sais que beaucoup de gens ont peur de te rendre visite à cause de cet animal.

Je m’en réjouissais et me promettais de ne rien changer. Sans ce gardien, j’aurais depuis longtemps renoncé à la peinture. Mais je me suis abstenue de toute remarque et j’ai éclaté de rire, histoire de prendre une contenance.

Repentante, la bête est venue se coller contre les jambes de ma mère.

– Aha, aha, je veux pas. Oho, mais regardez-moi le chien-là ! Madeleine, débarrasse-moi de cette saleté, ko.

Dégoûtée, maman s’est mise à s’épousseter là où Simba était venu se frotter.

Avant de monter dans la voiture, je lui ai glissé quelques billets dans la main. Elle les a froissés et les a fourrés dans le nœud d’un foulard dont elle se ceignait la taille.

J’ai laissé des instructions à Germaine et Blandine au cas où Anicet téléphonerait. Cela faisait presque une semaine qu’il ne m’avait pas appelée.

Dans le véhicule, ma mère m’a dit sa satisfaction pour la manière dont j’avais reçu les visiteurs.

– Ils viennent pour bavarder. Mais ils savent juger d’eux-mêmes si l’occasion s’y prête ou non. Ils savent quand prendre congé, il ne faut jamais ni fermer ta porte à un visiteur ni le jeter à la rue.

Elle me répéta une vieille recommandation : ne jamais se comporter comme les Blancs qui ne reçoivent pas leurs amis, même leurs parents, sans un rendez-vous formel.

Elle s’arrêta et prit un air amusé avant de reprendre :

– C’est comme ça que nous sommes, nous les Noirs, wo.

Nous avons fait un crochet dans le quartier de La-Plaine. Je lui ai acheté des biscottes, et du corned-beef, de La vache qui rit, du lait en poudre et des spirales antimoustiques. Malgré mes protestations, elle a fait mes louanges et répété que sans moi elle serait déjà soit morte, soit en train de mendier. Pour remercier Dieu, une fois par semaine, elle se levait encore plus tôt que d’habitude et marchait jusqu’à Sainte-Anne pour y brûler un cierge. Aujourd’hui, d’ici, je prends le risque de lui envoyer presque régulièrement des mandats sans adresse d’expéditeur…

Je me suis engagée dans la rue perpendiculaire au fleuve, celle où s’alignent une série de commerçants portugais et qui conduit au Monoprix, sur la droite, et chez Béhar, sur la gauche. Quand on marche à pied dans cette artère, des gamins, vendeurs à la tire, vous abordent en hindoubil, le lingala des quartiers chauds de Kinshasa pour vous proposer, à des prix imbattables, des colifichets et de la pacotille. Nous avons ensuite continué tout droit en traversant le passage à niveau, longé le stade Éboué, Sainte-Anne et ses jardins parsemés d’arbres du voyageur. J’ai hésité sur la direction à prendre au carrefour de l’Arrondissement trois et la voiture derrière moi s’est mise à klaxonner avec mauvaise humeur. C’était un chauffeur de taxi. En me doublant, il m’a lancé une injure qui s’est perdue dans l’air.

– Je te dis que les Congolais sont devenus fous, a marmonné ma mère en secouant la tête.

J’ai finalement continué tout droit par l’avenue de la Paix, que les Brazzavillois persistaient à nommer l’avenue de Paris. Il y règne chaque soir une ambiance de petite fête. Il suffit de traverser ce quartier, même sans descendre de voiture, pour que son atmosphère de Congo-sans-souci vous requinque. Un jour, à Cornell, dans une discussion avec des Noirs américains, j’ai dit que Poto-Poto était notre Harlem. C’était bien sûr une boutade mais pas seulement.

Nous avons aperçu sur le trottoir une cousine qui marchait en sens inverse du nôtre. Elle nous a fait un grand signe de la main, mais la circulation était si intense qu’il m’était impossible de m’arrêter. Maman m’a mise au courant des difficultés que rencontrait alors cette parente : son ménage battait de l’aile. Elle avait surpris son mari dans les bras d’une nièce qu’ils hébergeaient. D’ailleurs, maman devait se rendre, le dimanche suivant, au conseil de famille pour identifier l’origine de ce mauvais sort et rabibocher le couple. J’ai répliqué qu’il ne s’agissait pas d’une affaire de famille mais d’une question à régler entre mari et femme. Maman m’a foudroyée du regard et s’est lancée dans un long développement sur l’importance de la famille et du clan par rapport à l’individu. Je me suis encore hasardée à la contrer, ce que la tradition réprouve, mais j’avais les plus grandes difficultés à me faire comprendre, parce que, dans ma tête, je construisais tout mon raisonnement en français, tandis que, pour m’exprimer, j’utilisais un lingala pauvre et maladroit. Maman recourait, elle, à la langue de la tribu (que je comprenais mais ne savais parler), à son trésor de paraboles et de proverbes. « L’individu meurt, m’a-t-elle répété à plusieurs reprises, la famille continue. » C’est donc à elle de décider du sort de chacun de ses membres, car « si vous vous blessez le doigt, toute la main s’ensanglante ». J’ai parlé de la femme dans le monde moderne, de la révolution, en truffant mon lingala de mots français. Elle a haussé les épaules et a tourné la tête vers la fenêtre pour ne plus me voir. Je bouillais de colère mais je devais conserver mon calme parce que je conduisais et, surtout, parce que c’était à ma mère que je m’adressais. Que valais-je socialement ? Je pouvais m’exprimer en français, en anglais, et j’étais incapable d’élaborer ma pensée en langue. Je me suis tue et nous avons ensuite changé de conversation.

A cause de la fraîcheur de la soirée de saison sèche, les femmes s’étaient couvertes la tête d’un pagne à la manière des personnages des Évangiles. Les hommes avaient passé leur pull-over ou, pour les plus élégants, boutonné leur veste, afin sans doute de se conférer plus de respectabilité. Au croisement de la rue des Mbochis, le haut-parleur de Chez Papa Clo projetait dans l’air des notes de musique parasitées qui donnaient au quartier un air de fête foraine.

La conversation de tout à l’heure m’obsédait. Je me disais que s’il m’arrivait un jour de me trouver dans la situation de la cousine, je ne me soumettrais pas à la loi coutumière et ne me présenterais devant aucun conseil de famille. Alors, il faudrait disparaître, alors, il faudrait effacer ma trace pour la paix de la famille. Serais-je prête à m’en aller sans me retourner ?

En abandonnant la chaussée pour le chemin de terre battue, il fallait ralentir pour ne pas abîmer les amortisseurs dans les ornières qu’avaient creusées les derniers orages de la saison des pluies. Dans une parcelle, un feu lançait en l’air ses tentacules hystériques. C’était une année où la saison sèche était particulièrement froide. « Un jour, a dit ma mère en regardant les flammes, on finira par déplorer un incendie. » Elle a encore ajouté qu’à l’époque des Blancs, nul ne se serait permis d’allumer ainsi un feu en pleine ville.

Je suis repassée à l’hôtel pour vérifier avec Chief Olayodé les mots que j’avais du mal à déchiffrer. Il y avait du mouvement dans la cour de l’Olympic Palace. Des motards indiquaient qu’une personnalité venait d’arriver.

Chief Olayodé m’a fait attendre un bon moment, et je me suis reprochée de n’avoir pas pris rendez-vous par téléphone. J’ai entre-temps rencontré Félicité qui descendait des étages, souriante et le soleil dans les yeux. Nous nous sommes assises un peu à l’écart de cette fièvre, ironisant sur les grands airs que se donnaient les fonctionnaires chargés de l’organisation de la rencontre. Nous avons échangé nos impressions de travail sur les délégations dont nous avions la garde et sur le programme du lendemain. Dès qu’elle aperçut mon délégué, elle m’abandonna en me disant qu’elle m’attendrait à l’entrée.

Chief Olayodé était escorté de son secrétaire, le gorille antipathique, muni de son inséparable attaché-case. Il n’a pas fait attention à mes premiers mots. Je l’ai vu suivre discrètement Félicité des yeux. Elle s’en allait lentement, d’une démarche de mannequin, le pagne noué d’une manière dont elle possédait le secret et qui soulignait la rondeur discrète de ses hanches. C’était, de la ceinture aux pieds, un profil d’amphore.

Malgré la fraîcheur de la soirée de saison sèche, le Nigérian était en tenue légère. Pantalon de toile kaki et chemise en batik à broderies dorées. Nous nous sommes attablés sur la véranda. En face de nous, la piscine déserte ressemblait à une plaque de jade transparente. J’avais placé son manuscrit entre nous deux, et nos épaules se sont touchées. Chief Olayodé a eu un rire bon enfant en découvrant les mots que je n’arrivais pas à déchiffrer. Il réfléchissait en se tenant le menton de la main et je voyais son bras poilu et musclé. D’odeur discrète, son eau de toilette était de bon goût. Après m’avoir aidée à déchiffrer des passages surchargés, Chief Olayodé m’a dit de sa voix de basse, avec une intonation bourrue, qu’il avait déjà procédé à des changements et m’a tendu des feuillets dactylographiés abondamment raturés.

– Tenez, c’est la nouvelle version. Mais elle ne m’engage pas non plus. Je me réserve la possibilité de tout changer à la dernière minute.

J’ai voulu faire une remarque mais ça ne sortait pas. J’ai craint de perdre mon prestige par un argument sans consistance.

– D’ailleurs, je ne sais pourquoi vous vous faites tant de soucis, votre anglais est parfait, vous n’aurez aucun mal à traduire mes improvisations.

Il avait dit cela sans un sourire, l’air sévère et intraitable.

Je me suis levée pour aller faire une photocopie au secrétariat de l’hôtel et lui laisser son exemplaire.

– Attendez.

Il a interrogé son gorille en yorouba qui a répondu par un mouvement de tête.

– Vous pouvez gardez ces feuilles. J’en possède un autre exemplaire.

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