Sur l'autre rive
Chapitre 1
Jour après jour, s’insinuant en moi à pas de loup, la mer a accompli sa tâche. Elle m’a envahie, a noyé tous les paysages de la mémoire, et les bougies de l’enfance se sont éteintes. Mais on a beau laver son corps, le savonner et le parfumer, l’odeur de la peau finit toujours par remonter.
Ils ont retrouvé ma piste la nuit dernière.
Silencieux et hostiles, ils s’en venaient en procession et entouraient mon lit. Parmi les masques, j’ai reconnu celui de ma mère. Quand j’ai voulu l’embrasser, elle m’a repoussée.
Un avion interrompt ma rêverie sur la terrasse. Il vire là-haut et entame sa glissade, lentement, presque au ralenti, en direction de la piste du Raizet, quelque part derrière le jardin. Il a dû voler toute la nuit. Légèrement cambré, le dauphin du ciel, obèse et docile, termine son numéro. J’arrivai dans l’île par un matin semblable, il y a dix ans.
Je suis sûre que c’est le couple rencontré hier sur le quai qui a exhumé les cauchemars enfouis. Dès que la femme m’a aperçue, l’expression de son visage s’est figée et elle a ouvert la bouche. J’ai eu peur d’être reconnue et j’ai traversé la rue en accélérant mon pas. L’instant précédent, elle riait au soleil, le buste en avant, la tête légèrement renversée, s’appliquant à offrir son profil le plus avantageux à l’objectif de l’appareil. Accroupi, la sacoche en bandoulière, un homme au crâne nu cherchait à la cadrer. Je longeais la Darse. Une coulée de passagers descendait de l’hydroglisseur qui venait d’accoster en provenance des Saintes. Avec sa tête de forçat et sa chemise en batik, l’homme ne peut passer inaperçu. Malgré la couleur de sa peau, ce couple n’est pas d’ici. Mais je me trompe souvent au jeu des portraits.
Le soleil est déjà haut dans le ciel. Devant moi, la pelouse s’étend jusqu’à la frange de sable farine que vient lécher une mer paresseuse, propre et transparente, où jouent des paillettes d’or. Je resterais des heures entières à la contempler. Mais je dois me secouer. Le festival et les vacanciers ont augmenté notre travail au laboratoire. J’ai dû recruter une temporaire. Mr Jovial, mon collaborateur, est débordé mais répète plusieurs fois par jour que c’est la rançon du succès, que c’est la réussite, que c’est la gloire !…
Ce matin, Rico est sans doute, lui aussi, arrivé en retard au bureau. De ma faute. Avant de partir il avait entrouvert la porte de la chambre, doucement, sans bruit. Malgré le silence et la délicatesse de ses gestes, j’ai senti sa présence et me suis éveillée. Quand il est venu s’asseoir au bord du lit, je me suis suspendue à son cou, je l’ai serré contre moi et j’ai collé mon oreille contre sa poitrine. Sa peau caramel fleurait l’eau de toilette. Il m’a d’abord fait les gros yeux, puis nous avons ri et nous avons roulé dans des draps en désordre.
J’aime sa manière de me faire l’amour. Je ne me souviens pas d’un seul raté.
Mon talon sur ses reins, j’ai voulu le retenir en moi, comme s’il s’agissait de la première fois. J’ai été prise d’une quinte de toux qui l’a expulsé. Nous en avons ri. Il en a profité pour me refaire la leçon sur les méfaits du tabac. Un regard, un baiser rapide sur les lèvres, un autre sur le front et un troisième quelque part du côté de l’oreille ont marqué la fin de notre récréation. J’ai laissé mon athlète au corps glorieux s’en aller au soleil.
La mer a trois couleurs. Transparente comme un aquarium au bord, émeraude plus loin, là où, à marée basse, émergent des kayes au teint de goémon, enfin couleur du ciel au large. Tout à l’heure, quand le soleil sera plus fort, ce seront d’autres nuances, dans les mêmes tons. Et d’autres encore l’après-midi, puis le soir.
Le vernissage de mon exposition aura lieu dans quelques jours. C’est Raymond Cherdieu, un avocat originaire de Marie-Galante, qui a pris en main tous les détails. Collectionneur et homme de goût, il possède un sens inné des relations publiques. Je lui dois beaucoup. Depuis mon arrivée ici, je n’avais peint que quelques toiles, des sortes de gammes pour ne pas perdre la main.
C’est à l’occasion d’un dîner chez nous que Raymond a découvert mes Trois Commères sur un mur, dans le couloir en face de la porte de notre chambre. Une étude de corps de paysannes exécutée de mémoire. La scène se passe sur un marché, n’importe où dans un pays d’été perpétuel. Raymond est un amateur qui possède chez lui une des plus belles collections de l’île. Aussitôt conquis, il a voulu connaître le nom du peintre. Confuse et gauche, je me taisais. Rico a dévoilé le secret.
Malgré la fièvre des derniers préparatifs avant le vernissage, ma pensée ne cesse de revenir vers le couple rencontré sur la Darse. Est-ce un simple hasard ou le destin qui m’a conduite hier sur leur chemin ?
L’homme au crâne rasé et à la chemise en batik a une allure d’intrus et un regard de revenant.
A son sourire, j’ai senti que la femme voulait m’aborder. Peut-être une cliente.
Lorsque j’ai traversé la rue, l’homme et la femme se sont de nouveau trouvés dans mon champ. Visiblement intrigués, ils se concertaient en me regardant. Je me suis engagée dans la rue de Provence et j’ai rejoint la rue Frébault par la rue Peynier.
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