Sur l'autre rive
Chapitre 28
Dans la salle de conférences, les débats étaient vains et oiseux. Il m’arrivait de ne pas me donner la peine de traduire et Chief ne réagissait pas. Je le voyais dessiner sur une feuille blanche. Toujours le même portrait. Un profil féminin qui tenait plus de l’Européenne que de la Noire. Il s’assoupit même un instant. Quand il reprit ses esprits, il bâilla, consulta sa montre, rangea ses papiers et, après avoir laissé des instructions au reste de la délégation, se leva. Il voulait visiter la ville.
La voiture n’était pas là.
J’ai proposé de marcher quelques dizaines de mètres vers le pont de la Mfoa, là où est plantée la borne commémorant le traité entre le Makoko et Savorgnan de Brazza. Une pierre minable, perdue dans les matitis. Il y avait en fait peu d’explications à donner et Chief Olayodé n’a pas posé de questions. J’ai craint de lui faire perdre son temps.
C’est alors que la voiture est arrivée.
Avant d’y monter, Chief Olayodé s’est tourné vers le fleuve. Sous la lumière anémiée de fin d’après-midi de saison sèche, la masse liquide et mystérieuse avait pris la couleur d’une vaste étendue de ciment sale et ondulée. Une légère brume voilait le paysage. La végétation de l’île Mbamou avait des touches irréelles. D’où nous étions, Léopoldville apparaissait comme une cité de gratte-ciel, de grues et de bateaux à roues abandonnés. Une nécropole géante dont les habitants auraient tous disparu. Chief Olayodé a pointé un doigt vers les jacinthes d’eau en faisant la grimace.
– Qu’est-ce que c’est ?
Je lui ai fourni une explication que j’avais entendue dans des conversations. Intéressé, il m’a posé des questions précises et trop techniques pour que je puisse lui répondre.
La voiture cahotait et le chauffeur roulait lentement dans les ornières de la venelle qui relie la mairie à la zone du garage Barnier. Une allée de manguiers où les arbres se rejoignent au sommet en une voûte verte et feuillue.
– C’est curieux ! a observé Chief Olayodé. Votre ville tourne le dos à l’eau.
J’ai eu honte de ne l’avoir pas remarqué auparavant.
– Quand on a la chance de posséder un aussi beau fleuve !… Combien de miles de large ?
Nous nous trouvions derrière la chambre de commerce. Deux piroguiers quittaient silencieusement la berge, pagayant à coups réguliers, indifférents au décor.
– A peine cinq kilomètres entre les rives à cet endroit. Mais en amont, le Stanley-Pool atteint quarante-cinq kilomètres.
– Ça fait combien de miles ?
Après un moment de réflexion, j’ai fait une conversion grossière en arrondissant au chiffre le plus fort. Il m’a regardée avec surprise.
– Si, si, tout à l’heure vous verrez.
Les deux piroguiers remontaient patiemment le courant. Dans un mouvement d’ensemble ils plantaient leurs pagaies dans le fleuve, balayaient de côté d’un geste preste, et se redressaient en cadence. Des pêcheurs en route vers l’île Mbamou ? Des trafiquants ou des passeurs clandestins entre les deux rives ?
Nous avons fait le tour de la ville, pénétrant dans l’intérieur de Poto-Poto, de Moungali, de Talangaï, de Bacongo, faisant des haltes, au village Yoro, à Sainte-Anne, au stade de la Révolution, au monument Savorgnan de Brazza et à la Case-de-Gaulle. J’ai oublié de l’emmener sur la colline de la Mission et, lorsque je m’en suis aperçue, pendant notre retour, il était trop tard. Au passage, peu avant le quartier de La-Météo, je lui ai indiqué l’ancien terrain d’aviation sans préciser que le général de Gaulle y avait serré la main de mon père au temps de la France libre. Je lui ai montré ce que certains appelaient le camp du Biafra et cet emprunt à l’histoire du Nigeria l’a amusé. Il s’est attardé sur les rives du Djoué. J’ai fait peu de commentaires et il n’a pas posé de question. Il est d’abord resté debout à contempler le bouillonnement de l’eau chocolat, son fracas contre le rocher et son rebondissement en jets pulvérisés qui montaient haut dans l’air. On eût dit qu’il dialoguait avec les forces de la nature ou qu’il se recueillait pour une prière païenne. Nous nous sommes assis sous une paillote des Cataractes pour nous désaltérer. Le serveur du bar n’avait pas grand-chose à offrir. On avait oublié de lui livrer la marchandise. Il ne lui restait qu’une bouteille de Primus et quelques boissons gazeuses. Sur la droite, côté soleil couchant, la sécheresse avait découvert des bancs de sable et des rochers qui donnaient à l’ensemble une allure de paysage lunaire.
La bière était tiède et j’ai dû m’excuser.
– Le frigidaire est en panne et l’État n’a plus l’argent pour réparer, a dit avec amabilité le gérant.
Chief a répondu que ce n’était pas grave et il a accompagné son propos d’un geste de la main. Sa voix de basse rassurait. Il continuait à regarder devant lui.
– On peut se rendre là-bas ?
Il me montrait l’île du Diable.
– Il paraît que personne n’y a jamais mis les pieds.
– Personne ?
Cela semblait l’amuser.
– C’est ce qu’on assure. En fait… aujourd’hui…
Il a hoché la tête ne se départant pas d’un sourire mystérieux.
– Mais il vaut mieux faire comme si personne n’avait réussi à s’introduire là-bas.
– Absolument.
Une voix doté de ce timbre qu’on ne trouve que chez les Noirs, notamment chez les chanteurs de La Nouvelle-Orléans.
Quand nous nous sommes levés pour rejoindre le véhicule, nous avons fait un détour en nous approchant des bans de sable.
– Comment se fait-il que personne ne se baigne ? La saison ?
– C’est surtout dangereux.
– Là oui, mais pas par ici.
Sa voix faisait vraiment penser à celle de Louis Armstrong.
– Si, partout. Chaque année, des gens disparaissent.
– Crocodiles ?
– Non, les crocodiles se réfugient, je crois, dans les eaux calmes. Mais les tourbillons…
J’ai dû faire une paraphrase et des gestes avec l’index car je ne savais plus comment se dit tourbillon en anglais. Tâtonnant ensemble dans le vocabulaire, nous avons fini par nous comprendre. C’était stupide, je connaissais le mot mais étais incapable de le retrouver sur-le-champ. Quand finalement Yinka a compris ce que je voulais dire, j’ai sorti mon carnet pour prendre note.
– …des tourbillons invisibles qui font bouger les sables dessous l’eau. Là où vous avez pied aujourd’hui, vous êtes aspiré demain.
Il m’a paru incrédule. J’ai égrené la chronique des victimes du fleuve. Jamais le courant ne rendait ceux qu’avalaient les génies des eaux. Des interprétations fantastiques hantaient les imaginations des familles mais je n’osais les lui confier. Pensif, il secoua la tête comme s’il comprenait ce que j’exprimais à demi-mot.
Le soleil à l’horizon, derrière les nuages, dispensait chichement des taches jaunâtres et blêmes. Les fourous ont commencé à nous mordre et nous avons hâté le pas.
Nous aurions eu le temps de grimper jusqu’à la cité de l’OMS dont je voulais qu’il admirât le panorama mais il était trop tard.
Tout l’après-midi, Brazza avait somnolé sous la lumière pâle de saison sèche. La cité ressemblait à un gros village triste et endormi. J’ai soudain eu le sentiment que tous ceux qui m’étaient chers l’avaient quittée. J’avais sans doute eu tort de jouer les érudites tout au long de la visite. C’était ridicule. C’est avec son cœur et ses propres souvenirs qu’il faut expliquer Brazza. Car il n’y a finalement pas grand-chose à voir dans notre capitale, sauf pour ceux qui y ont vécu. Les traces de l’histoire y sont si rares et évoquent un passé si proche qu’il est ridicule d’en faire mention. Les vrais Brazzavillois savent qu’il faut contempler la ville comme un paysage de mer ou de montagne, la respirer, l’écouter surtout. Il n’est pas nécessaire de parler lingala ou kikongo pour entendre battre son cœur. Qui y parvient l’évoque ensuite avec un tremblement dans la voix.
Nous n’avions pas eu le temps de pousser jusqu’au village des vanniers ni de nous arrêter chez les peintres de Moungali. Dans cette visite, j’aurais été bien sûr le guide le plus qualifié. Je promis de conduire Chief Olayodé à l’école de Poto-Poto le lendemain. Il voulait ramener des pièces d’art congolaises. Ma réponse fut confuse. La plupart des sculpteurs n’offrent que des produits de mauvais goût pour touristes.
Quand nous rejoignîmes l’Olympic Palace, la nuit était tombée brusquement, sans transition, comme toujours là-bas. Quelques instants rousse, puis profondément noire, hostile, menaçante. La délégation nous attendait, se délassant en buvant sur la grande véranda à carreaux noirs et blancs dans l’arrière-cour de l’hôtel. En musique d’ambiance, on entendait l’ensemble haïtien Coupé-Cloué. Avant d’écouter le rapport des autres membres de la délégation, Chief Olayodé leur a dit qu’il se sentait mieux parce qu’il avait découvert la ville. Je m’apprêtais à prendre congé quand l’un des Nigérians me demanda de demeurer encore un instant. Il fallait clarifier le programme de la soirée et décider s’il fallait libérer les chauffeurs ou pas.
Je croisais les doigts pour que Chief Olayodé décidât de rester dans sa chambre. Aller se trémousser en public eût été au demeurant, pour un gentleman de son étoffe, faute de goût et manque de dignité. Mais c’était surtout à moi que je pensais. Cette promenade m’avait donné des idées de croquis et je voulais rejoindre ma cachette. Des notes, tristes comme des nuages isolés qu’un vent modéré pousse à se regrouper, modelaient le début d’un tableau que j’avais envie d’organiser sur la toile.
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