Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 9 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 9

J’avais des réticences à me rendre au forum culturel sur l’Afrique. Plusieurs amis et connaissances nous ayant vanté les communications et les débats de la veille, nous nous sommes finalement décidés à y faire un tour.

Au bout de la rue Sadi-Carnot, deux étages de marches abruptes conduisent au lycée, où ont lieu les rencontres. Rico me dit que lorsqu’il passait dans cette artère, au temps des études primaires, cette perspective était tout un symbole. Il y avait un concours pour l’entrée en sixième et peu de nègres en triomphaient. Ceux qui réussissaient étaient sûrs d’aller un jour en Métropole. Il me cite des noms et nous évoquons le beau film d’Euzhan Palcy sur le sujet, La Rue Case-Nègres.

A la fin de l’escalade, on débouche sur une cour en béton qui m’a donné le cafard. Le sol et les murs tachés de noir, couverts par endroits de mousse verte, dégagent des relents d’internat, de prison ou d’hôpital désaffecté. Rico, lui, s’est arrêté pour considérer les deux manguiers à l’entrée de l’établissement.

Contre toute attente, le programme a commencé à l’heure et nous avons raté le début d’une communication sur une romancière haïtienne. Les traits du visage ovale de la conférencière me fascinent. J’ai sorti mon carnet de croquis. On pourrait la dessiner en pensant à certains visages de maternité senoufo. Elle a le port de tête altier des femmes qui marchent une charge posée sur le chef. Par une étrange association d’idées, son visage me rappelle celui d’une beauté à peau huile de palme que j’ai connue jadis. Mais celle-ci est osseuse, l’autre avait des fossettes. Je possédais de nombreux croquis d’elle en vue d’un tableau que je n’ai jamais peint.

J’essaie de capter la lumière et la sensualité discrète de son regard. Surtout quand elle s’exprime en jouant avec ses doigts de pianiste, aux ongles soignés. Je retravaillerai cette esquisse plus tard… Mais l’histoire qu’elle raconte m’oblige à prêter plus d’attention à son propos. Elle parle d’une romancière dont j’ignore le nom. Elle serait la première de son époque à s’être située en dehors des deux grands souffles traditionnels de la littérature haïtienne. Assumant sa vocation et l’inspiration qui la dévorait jusqu’à leurs ultimes conséquences, elle serait allée jusqu’au bout d’elle-même et aurait jeté dans ses pages les flammes de ses sens, jusqu’à l’impudeur. Elle s’est livrée à sa passion, rompant sans concession avec son milieu.

La discussion a débuté par deux questions sans intérêt et un commentaire décousu d’un barbu qui a reproché à l’orateur de n’avoir pas mentionné le rôle du vaudou. L’organisatrice de la soirée, une capresse à la peau sapotille et aux yeux légèrement bridés, a pris un air scandalisé et n’a pas caché son irritation. Je crois que si elle avait pu disposer de gros bras, elle aurait fait vider ce malheureux bouffon à l’allure de clochard.

L’assistance était regroupée par petites tables, sous une tente de cocktail à rayures bleues et blanches et aux bords festonnés.

Près de nous, un homme ne tient plus en place. Je l’avais remarqué en entrant, à cause de son type : peau claire, yeux bleus, cheveux crépus tirant sur le roux, ce qu’on appelle ici un chabin. Après avoir demandé la parole, il est allé s’asseoir à côté de la conférencière, face au public, pour apporter son témoignage. Il a connu la romancière. Il s’est mis à parler d’elle avec fièvre comme s’il s’agissait de la défendre. Il a dit la sensualité et l’impudeur troublante de ses pages. Il parlait d’elle comme un acteur sensible et intelligent récite un poème dont il faut communiquer le frémissement en jouant sur les assonances et les allitérations. Il a dit sa beauté en faisant vibrer sa voix comme pour scander des vers brûlants. Il a dû l’aimer… A moins que ce ne soit moi qui projette mes propres fantasmes dans cette évocation ?

La romancière aurait quitté sa famille, puis Haïti, et serait morte seule à l’étranger.

Le président de séance a proposé une courte pause avant de passer à l’exposé suivant. Je me suis approchée de la conférencière pour en savoir plus. Mais ceux qui l’entouraient ne voulaient pas la lâcher. Le chabin, qui tout à l’heure avait pris la parole, échangeait des adresses avec des professeurs dont je connais le visage.

J’ai voulu m’en aller, passer à la librairie, acheter ou commander les ouvrages de cette Haïtienne, mais Rico tenait à écouter le conférencier suivant. Un historien camerounais annoncé par le président comme l’héritier de Cheikh Anta Diop. Un petit Noir à tête de fouine dont les lunettes, rondes et cerclées d’une fine monture, ont tendance à glisser sur le bout du nez. Pendant qu’on le présentait, il s’évertuait à prendre un air absent. Il a lu un texte préparé avec soin dans une langue de spécialiste, émaillé de considérations polémiques sur le racisme des archéologues, tous, selon lui, individus de mauvaise foi, qui refusent d’admettre l’évidence : que les pharaons étaient sans exception des nègres ! Le petit Camerounais relevait par instants la tête et les deux billes noires dans ses yeux couraient agilement comme ceux d’un animal inquiet. L’exposé était trop long et trop savant. Mon attention s’est relâchée et j’ai aperçu quelques auditeurs dont la tête et les paupières s’étaient affaissées. J’ai repris mon carnet et me suis mise à travailler dans le détail le croquis du visage de la conférencière précédente.

Audacieux, le professeur camerounais affirmait que les Noirs étaient arrivés en Amérique avant Christophe Colomb. Il a répondu par un développement érudit au premier contradicteur et par une boutade cinglante à une femme qui s’est essayée à tempérer ses conclusions. La salle a pouffé. Les idées du conférencier plaisaient à la majorité.

Quand nous nous sommes levés, la nuit avait recouvert l’établissement. Nous avons un moment traîné sous le préau. Un homme à poitrine d’athlète et cheveux blancs a reconnu Rico. Ils avaient étudié à Montpellier à la même époque. Il nous a présenté son épouse et Rico a fait de même. La conversation était inutile et les deux hommes paraissaient embarrassés de s’être perdus de vue depuis aussi longtemps. Ici, comme en Afrique, vivre seul est une manière de péché.

La masse sombre des bâtiments à deux niveaux m’a rappelé un soir de solitude et de cafard à l’École normale de Mouyondzi. La nuit autour de nous était en ce temps-là profonde et silencieuse comme une île oubliée dans l’océan de la campagne, loin des lumières de Brazzaville. L’horizon était proche et borné. J’avais déjà, je crois, envie de fuir.

Il y avait de la retenue et de la distance dans la brève conversation de Rico avec son ancien condisciple. Nous avons pris congé du couple et nous sommes dirigés vers la sortie, ébauchant de brefs commentaires sur les communications de la soirée. J’ai trébuché contre quelque chose et Rico m’a prise dans ses bras. L’ombre d’une branche de palmier contre le ciel était aussi immobile que sur une photo. Je me suis blottie un peu plus contre lui, ce qui compliquait notre pas.

Au sommet des marches, juste avant la sortie, il y a deux manguiers. Rico s’est arrêté devant eux. En arrivant, tout à l’heure, j’avais remarqué qu’il avait ralenti le pas à leur hauteur.

– Je croyais vraiment qu’ils étaient plus grands que ça.

Son sourire tenait à la fois de l’amusement et de l’émerveillement. Une voix de basse nous a interpellés dans l’ombre. C’était Raymond, accompagné de Solange. Ils se donnaient la main. Elle était vêtue d’un ensemble blanc qui faisait ressortir sa chevelure de jais. Les deux hommes ont plaisanté en créole et ri bruyamment. Solange se tenait à côté de Raymond comme à l’abri de son arbre protecteur. Nous ne les avions pas vus dans la salle.

Raymond nous a invités à demeurer un peu plus longtemps. Le programme n’était pas terminé. Des musiciens allaient se produire. Un divertissement impromptu pour les intimes. J’ai senti que Rico aurait plaisir à prolonger la soirée ici même et nous avons rebroussé chemin.

Déjà, des familiers finissaient de regrouper les chaises autour d’un piano et de quelques micros disposés là. La conférencière haïtienne était assise à deux chaises de nous. Nous nous sommes souri. Elle a la peau beignet doré. J’ai eu envie de lui poser les questions qui me brûlaient mais me suis retenue. D’autant qu’à cet instant précis, l’organisatrice, la capresse aux yeux légèrement bridés et à la peau sapotille, a prononcé quelques mots simples pour introduire un chanteur haïtien. Je n’ai pas compris son nom qui a aussitôt été recouvert d’applaudissements et de cris d’adhésion. Son visage est mince et bien sculpté. Une tête de beau nègre aux traits réguliers, les lèvres entourées d’une moustache et d’une barbiche fines. Si je l’avais vu auparavant, j’aurais légèrement modifié l’un des personnages de La Foule. Il joue quelques notes pour accorder son instrument et fait des essais de voix dans le micro en forme d’un cornet à sorbet. La nuit, bleu-noir et tiède, a un goût délicieux et étend sa paix sur toute l’île et au-delà. Un résidu de nuage neigeux immobile flotte là-haut, comme en panne et oublié.

Le musicien chante d’abord en français. Des airs aux paroles politiques. Chaque phrase s’adresse aux foules libérées et fiévreuses de son pays, correspond aux besoins d’aujourd’hui. Des paroles de vérité échappées d’une bouche dans la foule, qui ébranlent et font danser. Les accords de sa guitare évoquent Brassens. Le public ovationne chaleureusement l’homme à la fin de chaque morceau. Cachée dans le noir, je garde les mains croisés. J’ai toujours été réticente au vocabulaire politique. Un jour, lorsque je servais d’interprète à Yinka, je m’étais amusée à me composer un sottisier des lieux communs des discours des conférenciers.

Que restera-t-il de ces chansons une fois les rêves desséchés ? Quand, en revanche, le chanteur s’est mis à rêver tout haut dans la langue de son village, j’ai applaudi sans retenue. Je devine à peine le créole haïtien, mais l’homme chante des berceuses qui réveillent la nostalgie de l’enfance. Il ferme les yeux comme pour mieux se souvenir des paroles que lui avait apprises sa mère, il y a longtemps, longtemps et qu’elle tenait elle-même de la sienne.

Au-dessus de nos têtes, les feux de position d’un avion qui traverse le ciel clignotent comme des lucioles.

La capresse aux yeux bridés et à la peau sapotille présente ensuite un chanteur congolais. Rico me regarde en haussant légèrement un sourcil, me serre la main, et je me racle la gorge. Après quelques accords, tant pour régler sa guitare que pour se concentrer, le Congolais commence une chanson que je reconnais dès les premières notes. On l’entendait souvent sur les ondes au début des années soixante-dix. Son auteur, Franklin Boukaka, est mort jeune dans des circonstances troubles. C’est une chanson à la gloire de Ben Barka qu’il inclut dans un panthéon de héros et de martyrs du tiers monde. Solange écoute religieusement et bouge ses épaules au rythme de la danse qu’elle perçoit. Moi seule comprends les paroles.

A son maintien, ses sourires de séducteur en direction du public, on sent que le guitariste a l’habitude des spectacles. Il a poursuivi par une mélodie qu’il venait juste de composer en hommage à la Guadeloupe. C’était faible et sans inspiration. Suivant un procédé maintes fois utilisé par les musiciens africains, il a énuméré les communes de l’île de l’archipel. Le public l’a applaudi chaleureusement.

Plus je regardais l’ombre chinoise du chanteur dans la nuit, plus son profil me rappelait le pays.

Dès les premières notes de Félicité, les bougies de mon enfance se sont rallumées. Ce succès des années cinquante n’a pas vieilli. Avant mon départ, il était devenu l’indicatif des ouvertures des bals de mariage. Le chanteur poursuit son récital par un pot-pourri de compositions des deux rives, et le public l’accompagne en frappant dans ses mains. Il chante sa mélodie en regardant dans notre direction. Je me suis penchée vers Rico pour lui murmurer la traduction :

Comme j’ai pleuré, comme j’ai pleuré, ha !

Je suis allé au travail alors que je savais ma mère malade De retour à la maison il y avait une lettre sur ma table J’ai lu la lettre : maman venait de mourir au village J’ai fait mes bagages et acheté mon billet

Quand j’ai pris mon train maman était déjà dans son cercueil Quand je suis descendu du train maman était enterrée Je n’avais plus qu’à pleurer seul avec moi-même .

J’ai aperçu Solange, l’Haïtienne et mes voisins, tous sensibles à l’émotion dans la voix du chanteur et à la musique étrange des mots kongos, applaudir comme s’ils avaient compris chaque phrase et chaque nuance. Le chagrin de l’auteur de la chanson s’est infiltré en moi et ne me quitte plus.

Dès les premières notes du morceau suivant, je reconnais les accords d’Atandélé, qu’on pourrait traduire par Quoi qu’il arrive. J’ai lâché la main de Rico et je me suis levée. Faisant fi des convenances, je me suis emparée du micro que Raymond avait abandonné sur la chaise et me suis plantée à coté du guitariste qui n’a pas paru surpris. Il me laisse pousser la chansonnette, se contentant de m’accompagner de son instrument et de hochements de tête rythmés.

Quoi qu’il arrive !…

Ceux qui sont morts pour l’Afrique continuent à chanter Quoi qu’il arrive !…

Le musicien arbore un sourire de satisfaction, comme s’il m’avait attendue. Il gratte sa guitare, la serre contre lui, comme un bébé qu’il bercerait et caresserait. Le rythme est lent, lent, très lent. Le rythme des tristesses délicieuses.

Adou Elenga savait que le monde changerait

Les ancêtres savaient que le monde basculerait Dieu savait que, quoi qu’il arrive, les Noirs se donneraient la main…

Le chanteur répète avec moi le refrain en fermant les yeux. Moi, je fixe la branche de palmier que berce l’alizé.

Quoi qu’il arrive !…

Le dernier jour la pluie tambourinera

Le dernier jour le tonnerre tombera

Ceux qui sont morts de la volonté de Dieu

Se lèveront

Ceux que le Diable a tué

Se lèveront

…

Atandélé…

Moi aussi, je fais tanguer mon buste au rythme de la branche de palmier.

De la nuit des temps

Tous les esprits surgiront

Si nous vendons l’Afrique à l’étranger , Nous passerons en jugement , Atandélé, quoi qu’il arrive…

J’ai fermé les yeux pour oublier la foule et chanter vrai.

A la fin, le chanteur m’a prise par la taille et m’a serrée contre lui pour saluer et répondre de conserve aux acclamations. Nous nous sommes embrassés comme de vieux complices qui venions de jouer un tour à la compagnie. J’ai reposé le micro baladeur sur la chaise vide devant moi et je me suis assise toute tremblotante de peur, ou d’émotion, allez donc savoir.

Dès que Rico m’a lâchée, l’Haïtienne à la peau beignet doré m’a félicitée et m’a demandé si j’étais africaine.

– Non, ai-je répondu la gorge serrée, mais j’y ai longtemps vécu.

Peu après, une averse a soudain semé la panique dans notre fête et nous avons couru nous mettre à l’abri sous la tente aux bords à festons. Pour échapper aux compliments, j’ai engagé la conversation avec l’Haïtienne. Je désirais en savoir plus sur la romancière qu’elle avait présentée. Elle m’a donné le nom des titres de ses romans mais a ajouté que j’aurais du mal à me les procurer. La famille avait racheté et détruit tout le stock, à sa mort.

Comme toujours, ici en cette saison, la pluie a vite cessé. Ce n’était qu’un grain de faible durée. L’odeur de la terre mouillée embaume maintenant l’air. Je cherche Rico des yeux.

Les deux musiciens de la soirée se replacent ensemble devant les micros fixes, jouant un air bien rythmé, dont il est impossible de préciser s’il vient d’Afrique ou des Caraïbes. L’Haïtien entonne un couplet en créole, et le Congolais le relaie en lingala. D’une strophe à l’autre, le rythme s’accélère, comme si chacun participait à un concours de vitesse, et les guitaristes bougent leurs épaules au rythme de la musique. On dirait que chacun interpelle l’autre dans sa langue et ils se comprennent sans recourir à un interprète. Ils poursuivent un dialogue où ils donnent à tour de rôle des nouvelles de la famille, vantent les succès obtenus par chaque village, expliquant chacun à son tour comment se danse, se chante telle étape de la vie ou comment se cuisinent le poisson d’eau douce et la viande de chasse. Le public frappe des mains comme pour les exciter, les pousser à se dépasser jusqu’à ce que jouissance ou mort s’ensuive. Concours de vitesse d’abord. Le Congolais a senti qu’il allait s’essouffler et il a calmé le jeu. Délicieux changement de rythme ! Grâce à lui, le plaisir va se prolonger.

– Ah ! mama hé ! lâche l’Africain en fermant les yeux.

Il passe au kikongo que je ne comprends pas.

Les deux musiciens ont modifié les règles du jeu. Prenant la parole successivement d’une phrase à l’autre. Puis les deux en même temps l’un un lingala, l’autre en créole, sur un air conçu pour les deux langues. Un rasta se joint à eux et joue de son tam-tam obèse. Quand, à bout d’inspiration et de souffle, les deux guitaristes, au paroxysme d’un roulement de gros ka endiablé, s’arrêtent, l’assistance se lève et applaudit, les mains en avant ou au-dessus des têtes, ivre de sons et de rythmes.

La capresse aux yeux bridés et à la peau sapotille nous a entraînés sous une autre tente où l’on nous offre du boudin pimenté et des pâtés antillais, arrosés de punch et de planteur. J’ai soudain aperçu le couple rencontré sur la Darse qui cherchait à m’aborder ces jours-ci, et j’ai eu peur. Ils ont été, Dieu merci !, interceptés par le musicien congolais. Pendant qu’ils s’étreignaient, j’ai pris Rico par la main et, fuyant la réception, nous nous sommes enfoncés dans la nuit.

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