Sur l'autre rive
Chapitre 35
Un appel téléphonique d’Anicet me réveilla la nuit qui suivit le départ de Yinka. Mon mari ne comprenait pas. Depuis plus d’une semaine, il avait vainement tenté de me joindre. Je lui expliquai que les premières pluies avaient fait leur apparition plus tôt que prévu et que de violents orages avaient endommagé les lignes téléphoniques dans notre quartier.
Simba disparut plusieurs jours et rentra avec une vilaine blessure. La nuit, il hurlait à la mort et je crus le perdre.
A la même époque, la radio annonça la découverte d’un complot et les autorités imposèrent le couvre-feu. Parmi les noms des conjurés, j’entendis celui de Côme, le mari de Félicité. Chaque jour, je passais chez elle pour la soutenir, l’aider à affronter mille mesquineries et soulager la quarantaine qui s’était insensiblement installée autour d’elle. Elle avait dû déménager et se replier dans une vieille case familiale de Makélékélé. Félicité faisait face aux épreuves et aux hommes de la sûreté avec courage et superbe. Chaque midi, invariablement, elle se rendait au commissariat de police apporter le repas de son époux et, quand les gardiens tentaient des intimidations, elle n’hésitait pas à les apostropher avec le ton et la voix d’un commandant.
On présenta les comploteurs à la télévision. Je crus reconnaître les hommes aperçus chez Félicité, un soir. Le ministre de l’Information affirma qu’ils étaient la tête de pont d’une machination chargée de préparer le lit de mercenaires basés de l’autre côté du fleuve. Il parla de « cinquième colonne ».
La saison des pluies débuta effectivement plus tôt que d’habitude et ma mère disait que cela avait à voir avec ces hommes qu’on envoyait dans l’espace. Gens dangereux ! Surtout les Russes-là qui s’étaient installés dans l’ancien domaine Tréchot d’où ils commandaient à leurs hommes qui proliféraient dans le pays. Dès qu’elle en reconnaissait dans la ville, elle changeait de trottoir. Ce n’était pas ses Blancs à elle. Savaient même pas parler le français ceux-ci.
Dans mes toiles de cette période, on dénombre bien quelques silhouettes de femmes mais ce sont les personnages masculins qui dominent. Des hommes aux visages mûrs, aux corps de discoboles qui se seraient immergés dans la boue. Quand, plus tard, il les découvrira, Anicet me lancera une mise en garde. Il n’accepterait pas que son épouse se permît d’exposer de telles cochonneries, des corps d’hommes nus, qui n’étaient visiblement pas celui de son mari. Je devais me souvenir qu’il n’était pas n’importe qui, lui ; que j’étais, par voie de conséquence, une dame, moi, pas n’importe laquelle, et que j’avais un rang à tenir. Il alla jusqu’à user du vocabulaire du journal du parti pour qualifier mes tableaux : l’illustration de fantasmes de nymphomanes, dignes des petites bourgeoises de l’Europe décadente. Nous, en Afrique… Et il embouchait sa trompette.
C’est aussi l’époque où se situent mes premières recherches formelles. En fait, elles se limitent à quelques toiles où reviennent souvent des lignes en losanges effilés. Des volumes surgis de l’argile ou du bois. Ils font penser à des dessins d’enfant à peine stylisés. En examinant ces êtres étranges qui pourraient être des mascottes, on croit reconstituer l’étreinte de deux êtres dont on ne distingue que des bras noueux et des mains épaisses tous traités à la manière de fresques égyptiennes. Le dessin et les corps massifs de ces couples siamois pourraient passer pour des réminiscences de sculptures de Henry Moore. A l’époque pourtant, je n’avais rien vu de lui. Leurs visages atrophiés, rappel de ceux des statuettes d’ancêtres bakotas, sont soulignés par des lèvres charnues. Un point indique l’œil. Un seul pour cette pâte unique.
La veille de ma traversée du fleuve, j’ai fait un feu de toute cette collection sur la route du Nord, entre la forêt d’eucalyptus et la rivière Ndjiri.
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