Sur l'autre rive
Chapitre 17
Montrant d’un geste las les colonnes, les lustres, la fête et son cadre, Anicet disait que ceux qui les gouvernaient au Congo, avec leur option-là, avaient fait perdre du terrain au pays.
– Quand je pense au bled qu’était Libreville alors que Brazzaville était déjà la capitale de l’AEF !
Les courants et tourbillons nous avaient rejetés un peu à l’écart de la foule qui jacassait, s’empiffrait et se bousculait pour un autre verre de champagne.
Un couple s’arrêta à notre hauteur et l’homme, vêtu d’un ample boubou bleu ciel, s’est courbé devant moi, s’exprimant en anglais.
– Vous permettez ?
Une voix de basse. Juste le timbre de celle de Louis Armstrong quand il présente ses musiciens, au début d’un concert. Il a dû lire le trouble sur mon visage. Pétrifiée, j’étais incapable de faire un geste, d’ouvrir la bouche et ma tentative de sourire a dû ressembler à une grimace. L’homme à la voix de chanteur de jazz était coiffé d’un bonnet yorouba qui s’affaissait au sommet. Il me fixa dans les yeux.
J’avais immédiatement reconnu Yinka.
Calme et lent, il me présenta son épouse.
– Mrs Olayodé.
Je ne l’imaginais pas ainsi. Une jeune femme au regard vif et à la peau d’olive, vêtue d’un pagne ajouré en basin.
Coiffée d’un foulard noué à la dahoméenne, elle m’adressa un sourire. Son mari lui avait beaucoup parlé de moi, m’expliqua-t-elle. Gauche, je manquai de repartie. Une Gabonaise vêtue du pagne du parti, et qui flanquait le couple de Nigérians, se rapprocha de notre cercle. Nerveuse et tendue, elle s’apprêtait à traduire quand Yinka l’interrompit d’un geste impérial.
– Madame (il m’adressa un mouvement de tête révérencieux) comprend parfaitement l’anglais.
La voix blanche, je lui présentai mon époux.
– Peut-être, reprit l’homme en boubou à l’intention d’Anicet, ne le savez-vous pas mais j’ai eu le privilège, au cours d’un voyage dans votre pays, d’avoir madame…
Il se tourna de nouveau vers moi avec un geste de seigneur un peu théâtral.
– … comme interprète.
J’ai réussi à dominer mon trouble et me suis mise à traduire. Anicet ne trouvait rien d’autre à faire que de secouer la tête, l’air inspiré.
– Son anglais est absolument fantastique. Grâce à elle…
Il s’arrêta un instant, fit admirer l’éclat de ses dents et reprit en changeant de ton.
– Il faudrait que l’Afrique se décide à mettre fin à ces barrières linguistiques héritées de la colonisation.
Il ajouta quelques lieux communs qui constituent la matière de la plupart des discours officiels. J’ai dû l’interrompre. Je voulais le traduire, une phrase après l’autre. Derrière les Olayodé, l’interprète gabonaise, raide comme un piquet, me fusillait du regard.
Comme s’il se sentait maintenant plus à l’aise, Anicet, après avoir dit son plaisir de savoir que son épouse ait pu le (en fait il disait Son Excellence, sans pourtant rien savoir du rang de Yinka) satisfaire, prononça quelques phrases flatteuses sur mes mérites et, comme un oncle qui valorise sa nièce aux négociations pour la dot, il mentionna mon séjour aux États-Unis.
L’interprète gabonaise plissa le front. Sans doute parce que, dans ma traduction, je me permettais de reconstruire totalement les phrases d’Anicet. Je n’ai évidemment pas répété les compliments que Yinka se croyait tenu de faire sur moi.
Les deux hommes poursuivirent un instant leur dialogue. Au début, je traduisais une fois vers la gauche, une fois vers la droite. Je n’avais aucune difficulté à trouver les mots dans une langue ou dans l’autre, mais me ravisai et demandai à la Gabonaise de traduire en français. Il s’agissait d’une de ces conversations qui, à des variantes près, se répète chaque fois que des Africains se rencontrent et veulent prouver qu’ils réfléchissent à l’évolution du continent. Malgré la concentration qu’exigeait la traduction simultanée, la Gabonaise avait retrouvé son sourire. Non, disaient en substance les hommes, ça ne va pas, ça ne va pas, faudrait changer tout ça. Et vite, le plus vite possible.
Dans la voiture sur le chemin du retour, Clarisse, enjouée, avait clamé qu’Anicet et moi avions séduit beaucoup de leurs amis. La femme d’un dignitaire nous avait trouvés particulièrement bien assortis : un beau couple ! Il n’était pas, selon elle, nécessaire de nous observer longtemps pour distinguer l’harmonie qui régnait dans notre ménage. La dame, déclara Clarisse, tenait à organiser une réception en notre honneur avant notre départ.
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