Sur l'autre rive
Chapitre 22
La veille de son départ pour les États-Unis, Anicet voulait se coucher tôt. Je promis de le rejoindre mais m’attardais auparavant à des petits riens ; la vaisselle, des copies à corriger, quelques rangements à effectuer, la liste des achats dont je le chargeais : bouquins, jeans, produits de beauté pour cheveux crépus et peau noire… Quand je pénétrai dans la chambre, la lumière était éteinte et j’entendis le rythme régulier de son souffle, presqu’un ronflement. Mais à peine sous les draps, je le sentis remuer et se rapprocher de moi. Contrairement à son habitude, il s’était couché nu. Il se fit tendre et affectueux. Le cœur me manquait, je ne répondis pas à ses caresses, mais le laissais faire. Anicet était un partenaire habile. Et moi, j’ai du mal à résister à la fièvre de la volupté montante. Je m’abandonne vite aux flammes qui lèchent mon corps. Quand il découvrit que la période n’était pas propice, il poussa un soupir d’irritation et lança un juron en langue. J’avais beau expliquer d’une voix malheureuse que ce n’était pas ma faute, que je n’étais pas en forme, j’avais beau évoquer ma dernière visite chez le gynécologue, qui craignait des troubles hormonaux, il ne voulait rien entendre. Il a traité tous les médecins d’ignorants et nous avons eu une conversation aigre-douce qui ressemblait à d’autres que nous avions eues auparavant. En fait, dès la nuit de nos noces lorsque, épuisée par la fête, j’avais préféré dormir, lui promettant toutefois que le lendemain matin… Lui rétorquait qu’il était du soir.
Isolés dans le noir de la chambre, nous chuchotions comme si nous avions peur d’être entendus. Anicet invoquait son départ et la longue séparation que nous allions subir : n’était-il pas dès lors naturel de demeurer très proches l’un de l’autre, de s’assembler pour faire passer la force du courant d’un corps à l’autre ? Les couples normaux ne consacraient-ils pas les nuits qui précèdent les départs à s’imprégner chacun de l’odeur de l’autre et à se faire des câlins jusqu’à tomber d’épuisement ? Mais étions-nous un couple normal ? Tout se passait-il selon les lois de la nature ? Je gardai ces questions au fond de ma poitrine et le laissai déverser toute sa bile.
La veille déjà, j’avais senti un frémissement en lui. Tandis que j’officiais devant mon chevalet, il avait ouvert la porte de ma cachette et s’était approché de moi par-derrière. Il avait posé ses mains sur mes hanches, fait des compliments sur ma tenue. Je portais ce soir-là, je crois, un tee-shirt goyave flottant et un corsaire collant et léger, jaune alamanda. Sans me retourner, je lui adressai un sourire de reconnaissance. Il se domina et regarda ma toile qu’il apprécia d’un léger mouvement de tête en biais.
– Tu n’as pas sommeil ?
– Je te rejoins tout de suite, lui répondis-je en l’embrassant prestement, je veux finir ça.
Je mettais la dernière touche à l’un de mes personnages dont, après des semaines de tâtonnement, j’avais enfin trouvé la pose appropriée pour assurer l’équilibre de l’ensemble.
Anicet contempla mes pieds nus et se rapprocha de moi, posant délicatement une main sur mon épaule ; il se colla contre mon dos et m’embrassa lentement quelque part entre la nuque et le cou. Je sentis son sexe contre ma fesse. Mon Dieu !… Je frémis et le suppliai d’arrêter. Je voulais terminer mon tableau.
– Je suis juste venu te souhaiter bonne nuit, Madeleine.
– Mais tu me fais des choses, murmurai-je d’une voix altérée.
– Je vais me coucher.
Tout commença lentement, avec mesure et galanterie. Il me flattait à souhait et faisait naître en moi une soif si violente que l’envie de me désaltérer devenait indomptable. J’ouvris les lèvres et commençai à participer.
Mais, une fois encore, brusquement, comme un verre qui vous glisse des mains et se rompt en mille éclats, l’homme me prit de court.
Piteux, Anicet voulait s’expliquer… Il ne savait plus où il en était, s’excusait et se condamnait. Moi j’avais besoin de fuir, de courir, d’être seule, de me libérer dans des gestes et des mots de démence… Lui avait peur du silence. Nous eûmes un court entretien. Nous pataugions dans un marécage où ni l’un ni l’autre ne se retrouvait.
Je le maudissais.
Il a fini par s’endormir et je me suis levée pour prendre une douche.
Un jour, il faudra se décider et les surprendre tous. Te lever tôt, Madeleine, et marcher jusqu’à la plage, lâcher le pagne et te déchausser. Un jour, il faudra décider d’abandonner la rive. Qu’importe le cap, le ciel sera nu ! Nul besoin de boussole ou d’astrolabe pour cette traversée-là, tu sauras sur quelle étoile faire le point, à quel courant confier ton sort, les vents feront alliance et te porteront à la vie à la mort. Ne sens-tu pas passer déjà dans l’air le lourd parfum que l’alizé porte comme un message jusqu’à toi ?
Une autre terre existe, Madeleine.
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