Sur l'autre rive
Chapitre 30
Dans la pénombre d’une salle d’école, une escadrille de nguembos affolés allaient et venaient en rase-mottes au-dessus de nos têtes, poussant des cris perçants, mi-animaux mi-humains, chaque fois qu’ils se heurtaient aux stalactites torsadées du plafond couvert de lichen et de toiles d’araignée. Enragés, ils cherchaient vengeance en fondant sur nous. Nous nous protégions les yeux de la main, alors qu’il fallait demeurer vigilants. Le danger planait. C’est du moins ce que me chuchotait la voix d’une voisine, compagne d’infortune que l’obscurité m’empêchait de reconnaître. Nous étions entourées d’une foule qui jouait des coudes. Chacun voulait se pousser ou se maintenir au premier rang. Un amalgame grouillant de condisciples, d’amies et d’inconnues, tous également silencieux, dardant sur moi des regards de revenants rancuniers. Ils me reprochaient mon retard. « Deux minutes, deux minutes, petite bordelle ! » a crié une voix éraillée venant des rangs arrière. Je ne l’avais pas voulu. J’avais été retenue en chemin par les barrages de la milice qui recherchaient les filles sans soutien-gorge. J’avais beau expliquer, prouver, pleurer, mes explications provoquaient les ricanements d’un jury aux visages de masques pahouins, pongwés et bakwélés. « Deux minutes, c’est deux heures, petite bordelle ! » Les plus intraitables étaient les dames grimées à la manière des femmes beyombos du rite bwiti. L’une d’elles se libéra dans un rire hystérique et clama qu’elle aurait ma peau, surtout ma tête, et boirait mon sang. D’autres élèves, arrivées en même temps que moi et dans le même camion, avaient été admises et me lançaient des regards réprobateurs. « Mais, eh, vous-là ! Vous n’allez tout de même pas me coller à cause de ça. Et mon diplôme ? Pardon, pardon, compréhension, ko. »
– Chercheuse de jouissance ! a hurlé une sorcière aux dents limées.
Le chien roux a bondi, saisissant mon bras dans sa gueule, et la sonnerie fatale a retenti, trottinant nerveusement de son pas métallique à vous rendre folle. Elle ne voulait plus s’arrêter…
En ouvrant les yeux, j’ai eu un sentiment d’incertitude, semblable à ce que j’avais ressenti lorsque, à l’issue d’une opération, j’avais repris conscience. Je ne savais ni en quel lieu je me trouvais ni si c’était le réveil qui s’était déréglé ou bien le téléphone qui insistait. Malgré la saison, je transpirais.
Quatre heures du matin !
J’ai pensé à un appel d’Anicet, à cause du décalage horaire. Enroulée dans un pagne de vagabonde, titubant et tâtonnant comme une buveuse éméchée, j’ai réussi malgré le vertige à atteindre l’appareil dans le noir.
– Madame Atipo ?
Cela venait de l’Olympic Palace. Le délégué nigérian était malade. On avait réussi à faire venir un médecin mais le dialogue était impossible. Le docteur ne comprenait pas un mot d’anglais.
– Me déplacer ? Vous avez vu l’heure ?
– S’il vous plaît, madame.
Dehors, Simba qui avait perçu l’agitation s’était rapproché de la fenêtre éclairée et ayant reconnu ma voix, s’était mis à pleurnicher et à m’implorer lui aussi. J’ai demandé au standardiste de me passer la chambre de Chief Olayodé. Nous avons tenté d’avoir une conversation triangulaire entre le docteur, Chief Olayodé et moi. Le Nigérian gémissait et manquait de souffle pour terminer ses phrases.
La communication a été coupée et Simba a aboyé avec fermeté.
J’ai rappelé l’hôtel pour demander qu’on vienne me chercher. J’avais peur de sortir seule en pleine nuit. Ils ne disposaient d’aucun chauffeur et je ne savais comment joindre le nôtre. Finalement, le docteur s’est proposé de venir lui-même me chercher. Ce fut compliqué de lui expliquer où j’habitais. Il n’était pas sûr de situer la rue Loutassi.
Accompagnée du chien qui s’était calmé, je suis sorti l’attendre, tapie dans le noir.
La soirée à La Flottille s’était poursuivie jusqu’à deux heures du matin et j’avais peu dormi.
L’air était tiède et un léger brouillard recouvrait le Plateau-des-quinze-ans. Le docteur filait dans les rues vides. Sa voiture sentait le renfermé et j’ai légèrement baissé la vitre. Le filet d’air frais était pur et bon à respirer. Il apportait les senteurs des sous-bois de saison sèche en provenance de la forêt de la Patte-d’Oie. Je n’ai jamais réussi à savoir de quelle feuille, de quelle fleur ou de quelle écorce elles émanaient. On ne retrouve pas ces odeurs ici dans l’île. A hauteur du boulevard des Armées, nous avons aperçu une camionnette sans feux et surchargée qui cahotait en direction de Bacongo. La silhouette du chauffeur m’a évoqué celle de Côme, l’époux de Félicité. Engourdis et les yeux remplis de sommeil, les miliciens étaient encore à leur poste au croisement du zoo. Le docteur a décliné ses nom et titre, et le factionnaire qui semblait le reconnaître a fait un signe de la main l’autorisant à poursuivre son chemin. Le docteur a eu un mot de pitié, puis une remarque prudente sur ces barrages.
Le garçon de service à la réception de l’hôtel avait abandonné le comptoir d’accueil et nous attendait sur le perron entre la véranda et le hall de réception. Il nous indiqua le chemin en grimpant devant nous l’escalier quatre à quatre. La chambre était étouffante, les fenêtres fermées et le climatiseur éteint. Une forte odeur de kola et de santal m’a prise à la gorge. Dès qu’il m’a vue, Chief Olayodé a passé un haut de survêtement qui traînait sur une chaise pour cacher ses épaules et son buste.
– Désolé.
Il avait souri puis esquissé un geste d’impuissance. Sa voix était faible et il s’arrêtait pour respirer avant de terminer ses phrases.
Le médecin avait déposé sa sacoche sur la seule chaise de la chambre et je m’étais assise sur le bord du lit.
Spontanément, Chief Olayodé se mit à décrire en anglais tous les symptômes qu’il avait ressentis et à indiquer ce qu’il avait vomi. Il utilisa plusieurs mots que je ne connaissais pas mais, d’après le contexte, je n’eus aucun mal à en comprendre le sens et à les traduire au docteur. Celui-ci, poursuivant son questionnaire, demanda à Chief d’ôter le haut de son survêtement. L’homme me regarda, hésita un instant et s’exécuta lentement, comme avec peine. Le buste aussi puissant qu’un tronc de baobab, il avait des épaules et des pectoraux d’haltérophile. Mystérieux et concentré, tâtant le pouls, toquant la cage thoracique, examinant les yeux et la langue, inspectant le fond de la gorge à l’aide d’une mince lampe-torche, branchant le stéthoscope à ses oreilles, le médecin recherchait une couleur ou une tache suspecte, vérifiait tous les sons du corps massif de marbre noir. Il fit la moue, leva le sourcil et conclut son diagnostic. Rien de sérieux. Cœur de boxeur, dit-il en souriant. La machine était en parfait état. Sans doute une intolérance alimentaire. Il fouilla dans sa sacoche, en sortit quelques échantillons, rédigea une ordonnance et prescrivit un régime pour quelques jours. Il assortit son instruction de quelques plaisanteries et recommanda, à défaut de repos, un rythme d’activités plus ralenti pour le lendemain.
Quand nous avons pris congé de lui, notre malade a porté sur nous un regard de reconnaissance. J’ai pensé à Simba. Chief garda longtemps ma main dans la sienne et la serra. Confuse, je balbutiai des mots inaudibles dont je regrettais quelques instants plus tard l’incohérence.
Lorsque, le lendemain, je frappai à sa porte pour lui apporter ses médicaments, son secrétaire, silencieux et l’œil noir, m’ouvrit la porte comme à contrecœur.
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