Sur l'autre rive

Henri Lopes · Chapitre 43 sur 43

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Sur l'autre rive

Chapitre 43

Il reste encore de la bière dans la bouteille de l’Africaine. Je lui propose une seconde tournée. Elle sourit niaisement, hausse les épaules et baisse la tête. Je dois reposer ma question.

– Ça ne fait rien, lâche-t-elle d’un air résigné.

J’ai compris le français codé de chez nous. La nuit va tomber et on distingue à l’horizon, côté mer, une fine ligne rougeoyante.

– Savez-vous de quoi Madeleine est morte ?

Clarisse prend un air embarrassé et soupire. Je n’insiste pas et passe à autre chose. Je l’interroge sur son séjour aux Antilles. Le pays la fascine, elle aimerait y vivre, même si elle égratigne aux passages ses habitants.

– Trop francisés.

Une grimace accompagne son propos. Je tente de lui expliquer les îles. Leurs habitants ne sont plus des Africains et il ne faut pas leur en vouloir. Je ne suis pas sûre qu’elle me suive. Elle m’interrompt soudain.

– C’est bizarre, vous avez la même voix. En t’écoutant, je crois entendre parler Madeleine. Même…

Elle pousse encore un soupir et fait une mimique pour indiquer son effarement.

– Nous étions deux vraies jumelles.

Je lui demande si elle a assisté à l’enterrement de Madeleine.

Elle a un mouvement de recul.

– Enterrement ? Y en a pas eu. On n’a jamais retrouvé le corps.

Elle fait discrètement un signe de croix et avale une gorgée de bière.

– Nous avons seulement assisté aux dernières veillées, aux matangas, comme on dit chez vous. Un an après, son mari nous a également invités au retrait de deuil.

– Anicet ? Anicet Atipo ?

Elle baisse la voix qui prend un accent nostalgique.

– C’est ça. Un grand ami de mon mari. Pas de celui-ci. De l’autre, le premier. Obiang.

Honteuse, elle me regarde par-dessous ses sourcils. Je demeure imperturbable et lance un nuage de fumée entre nous.

– C’est bien ce qu’on m’a rapporté, dis-je à voix basse. On n’aurait jamais retrouvé son corps. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles je n’ai pas voulu me rendre à toutes ces cérémonies. Cet accident m’a paru étrange.

– Tu crois, toi, que c’était un accident ?

– Comment savoir ?

Des bornes lumineuses sur la pelouse éclairent maintenant les jardins de l’hôtel. J’ai peur que mon interlocutrice soit obligée d’abréger notre conversation à cause de l’heure.

– Selon Anicet…

Elle hésite un moment.

– Selon son mari, elle se serait suicidée. La nuit précédente, elle a tout brûlé.

– Tout ?

– Oui, toutes ses toiles. Tu savais qu’elle peignait, ta sœur ?

Elle avale lentement plusieurs gorgées de bière. Je baisse la tête et tripote mon sac.

– Moi, poursuit-elle le visage sombre, moi je n’arrive pas à comprendre. La veille, c’était l’anniversaire d’Anicet. Pris par son travail, il l’avait oublié mais elle avait tout organisé en secret. Selon Anicet, ce fut, depuis leur mariage, le plus beau de ses anniversaires. Une fête en son honneur à lui. Elle avait invité leurs amis les plus proches et mis un pagne splendide. Une tenue cousue dans un tissu qu’Anicet lui avait ramené de Lomé. Elle lui a offert une montre de prix et, après avoir soufflé sur les bougies, comme les Blancs font en ces occasions, ils ont dansé jusqu’à deux ou trois heures du matin. J’ai pu interroger plusieurs convives, tous sont catégoriques. Madeleine n’a dansé cette nuit-là avec personne d’autre que son mari. Quand Anicet te raconte ça, ma chère, il se prend la tête entre les mains et pleure. Il pleure comme un enfant et dit que ce n’est pas juste.

Clarisse précise encore qu’elle a eu l’occasion de rencontrer Anicet à Libreville, il y a de cela quelques mois à peine. Il y effectuait une mission pour le compte de son entreprise. Le malheureux ne comprend toujours pas ce qui s’est passé.

J’ai eu l’impression que les yeux de mon invitée avaient légèrement rougi, mais elle a tourné la tête.

– Tu sais, ta sœur, c’était…

L’Africaine s’arrête pour avaler sa salive avant de reprendre…

– Anicet dit qu’il ne retrouvera jamais une telle femme.

– Il ne s’est pas remarié ?

– Si, mais tout récemment seulement.

– Vous connaissez sa nouvelle épouse ?

L’Africaine fait non de la tête. Deux hommes et une femme s’asseyent à une table non loin de nous. L’un d’eux jette à la dérobée des regards du côté de notre table.

– Non. Il ne veut pas l’amener au Gabon. Pour lui, Libreville c’est Madeleine… Pourquoi souris-tu ?

– Pour rien. J’ai vu passer derrière vous un ami qui m’a fait un signe.

L’Africaine se retourne un instant puis reprend son récit en me fixant dans les yeux.

– La fête s’est terminée vers deux heures ou trois heures du matin. Vers cinq heures, Madeleine s’est glissée hors du lit. Son mari n’y a rien vu d’anormal. Souvent, paraît-il, elle se levait ainsi de bonne heure, pour son travail… C’est vrai ?

– C’est vraisemblable. Quand nous étions petites, effectivement, ma mère disait que Madeleine tenait cela de notre grand-mère qui, raconte-t-on, était toujours debout la première. Les gens prétendaient que, sans elle, le soleil aurait oublié de se lever.

La femme rit et me révèle qu’il existe dans leur langue aussi un dicton semblable à cette expression. Son visage s’assombrit un instant comme si elle faisait un effort de concentration. Son regard et celui de l’homme à la table voisine se sont rencontrés. Elle l’a défié un moment et c’est l’homme qui, le premier, a détourné la tête. J’ai vu la poitrine de Clarisse se gonfler. Elle boit une gorgée de bière et me sourit, m’interrogeant du regard, pour savoir où nous en sommes. Après un profond soupir, elle reprend le cours de son récit.

– Quelques instant après, Anicet a entendu grincer le portillon d’entrée. Il a entendu le bruit d’une voiture… Le bruit bien caractéristique d’un moteur de VW…

Elle dit Véwé, comme les Zaïrois.

– Madeleine aimait les Véwés… Anicet ne s’en est pas alarmé. Il lui arrivait de s’en aller ainsi en promenade le matin de bonne heure. Elle aimait le silence de l’aube. Au cours de leur séjour à Libreville, je m’en souviens, elle m’avait dit que c’était le moment où l’on rencontrait dans la rue et dans les campagnes les gens les plus sains.

L’Africaine toussote plusieurs fois et a du mal à chasser le chat dans sa gorge. J’écrase ma cigarette dans le cendrier et m’excuse. Elle me sourit et avale une gorgée de bière.

– Elle allait peut-être faire des repérages de paysages pour un tableau.

– Elle peignait donc, vraiment ?

– Je ne l’ai su que bien plus tard. C’est son mari qui me l’a révélé. Il semblerait qu’elle ait peint quelques tableaux lors de son séjour à Libreville. J’en ai quelques-uns à la maison. Des portraits de moi qu’elle a fait sans que je m’en rende compte.

– Ne m’avez-vous pas dit qu’elle avait brûlé toutes ses toiles ?

La femme sourit.

– Elle a cru avoir tout détruit mais quelques-unes ont été épargnées. Elle a dû les oublier.

Elle sourit encore et précise que les tableaux qu’elle possède portent les initiales de la défunte : M. A.

Le grondement des réacteurs d’un avion a couvert sa voix. C’était le courrier de Paris.

– Dans la soirée, on a retrouvé la voiture de Madeleine au bord des rapides du Djoué. Pas de lettre, aucun message. La clé était plantée dans la fente du démarreur. Les premiers arrivés ont noté la trace de ses pas sur le sable. Ils allaient de la voiture au fleuve.

– Noyée ?

Elle hausse les sourcils et les épaules.

– Moi, ça me paraît bizarre. Un jour, à Libreville, il y a de cela maintenant plus de dix ans, nous les avions emmenés passer un week-end au cap Estérias. Mon premier mari y avait une baraque de week-end. Nous nous y sommes baignées… C’était une bonne nageuse… Et puis, on n’a jamais retrouvé le corps.

– Si c’est au Djoué, vous savez… Chaque année, des baigneurs y disparaissent et jamais le fleuve ne les rend.

Les trois musiciens au type africain jouent les dernières notes d’un succès de la saison dernière. Mon interlocutrice et l’homme de la table voisine se jettent des regards de biais comme s’ils se menaçaient. J’allume une autre cigarette et relance l’Africaine.

– A votre avis ?

– Ah !

Elle remue sur sa chaise, baisse la tête et me montre la paume de ses mains.

– Certains disent qu’elle se serait… enfin qu’elle s’est donné la…

Elle me regarde comme si elle en avait trop dit.

– Que répond son mari à cela ?

Elle esquisse une moue perplexe.

– Avait-elle déjà fait des tentatives ?

Elle secoue doucement et discrètement la tête de droite à gauche.

– Qui peut savoir ?

Dans le long soupir que pousse la femme, se lit toute une philosophie que je connais bien.

– Elle n’avait aucune raison de se donner la mort. Elle était heureuse. Elle réussissait bien dans son travail et son ménage marchait.

– Apparemment.

L’Africaine a l’air profondément absorbée dans des pensées que je ne peux saisir. Les musiciens sur l’estrade jouent Adieu Marie-Galante.

– C’est vrai. Moi aussi, dit-elle sur un ton de confidence, moi aussi quand j’ai quitté mon premier mari, personne n’a compris. Et pourtant… Vous savez, madame, personne ne sait ce que voient les draps entre lesquels dort un couple…

Elle soupire encore et moi je bois lentement mon porto. Le silence est dur à supporter. Le guitariste, le joueur de maracas et le batteur de ka s’emploient à diffuser une musique apaisante. L’air est calme et lourd. Les occupants de la table voisine se lèvent, et l’Africaine tourne la tête pour ne pas rencontrer le regard de l’homme.

– Bizarre, dis-je, en écrasant mon paquet de cigarettes vide.

– Bizarre, oh, reprend la femme. Même qu’on a cru la voir.

Je la considère avec curiosité et l’encourage du regard et d’un sourire.

– Oui, des gens disent avoir aperçu Madeleine dans un village du côté de Boko, d’autres sur l’autre rive, à Kinshasa. Le pauvre Anicet s’est déplacé, a lancé des avis de recherche, suivi mille pistes, dépensé de l’argent auprès de gens qui lui avaient fourni des bribes d’informations, payé des féticheurs et toutes sortes de clairvoyants, tout ça pour rien, oh… Y en a même qui ont assuré avoir vu Madeleine à Paris.

J’ai une quinte de toux.

– Tu fumes trop, ma sœur, me dit l’Africaine d’un air préoccupé.

– Oui, je dis toujours qu’il faudrait m’arrêter. Je manque de volonté. Casser les habitudes, …

– On voit que tu as quitté le pays depuis trop longtemps. Là-bas, chez nous, les femmes ne fument pas. Du moins, pas les cigarettes.

Et elle pouffe de rire en mettant sa main devant la bouche. Les trois musiciens entament un air trinidadien dont j’ignore le titre mais que j’ai souvent entendu interpréter par des formations de steel-band.

– Tu sais, reprend-elle, tu sais, la police et les hommes ne peuvent tout expliquer.

Elle me regarde fixement.

– Tu ne peux pas tout comprendre. Encore une fois, tu as trop longtemps vécu en dehors du pays. Y a des… Y a… Quelquefois, des gens ont disparu des années entières. Et puis, un jour, ils ont resurgi, sortis d’on ne sait où. Quand on les interrogeait, ils ne se souvenaient pas de ce qui leur était arrivé.

– Les Andzimbas…

La serveuse passe nettoyer la table et je propose une troisième tournée à mon interlocutrice. Elle regarde sa montre et pousse un cri d’horreur.

– « Pendant-les-vacances » va s’inquiéter !

Et elle m’explique qu’elle appelle son mari « Pendant-les-vacances », un sobriquet qui n’a de sens qu’entre eux.

Je la retiens encore un instant. Je voudrais lui demander ce qu’elle sait de la mère de Madeleine. Mais une Africaine ne comprendrait pas qu’une fille ne cherche pas à savoir directement des nouvelles de celle qui l’a mise au monde.

Demain, Rico et moi nous nous envolerons pour les Caraïbes anglaises.

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