Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 10 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 7

 

Automne 1995

Chez lui, Henri était un roi. Conçu en grande partie grâce à la science, ses parents l’avaient chéri comme un trésor dès sa naissance. Préservé des moments difficiles et autres frustrations, il ignorait tout de ce qu’il convient de faire face aux tragédies. Mais, en observant Rose après le drame, il avait rapidement saisi que la situation était sérieuse, la voir courber l’échine sur sa copie, ne lever les yeux au tableau que rarement et ne regarder son ami de toujours, lui, pas une fois.

Depuis sa place dans la classe, Henri pouvait la contempler à sa guise et il ne s’en était pas privé, voulant savoir exactement comment le départ de ses parents l’avait affectée. Même s’il ignorait tout des registres de la souffrance, il découvrait petit à petit toutes ses tonalités. Rose n’avait pas seulement été blessée, le coup était plus fort. Il avait remarqué son regard fixé sur sa feuille, sa respiration presque inexistante, ses mains crispées sur ses cuisses. Un corps qui tente d’épargner le moindre mouvement, comme si son immobilisme pouvait la préserver de davantage de dommages, ne pas bouger pour ne pas aggraver la situation.

Elle s’était envolée pour un monde éloigné des lettres qui s’inscrivaient sur le tableau, dans un univers où les policiers ne trouvent aucun indice et où les adultes semblent avoir renoncé.

Henri tentait de se concentrer sur les explications de la maîtresse. Chaque mois, un nouveau livre était sélectionné par Madame Geneviève. Ce mois-ci, ils suivaient les aventures d’un dénommé petit prince. Henri trouvait qu’il n’y avait pas beaucoup d’action dans ce récit, il n’y avait pas de méchant, ni de poursuite. Ce livre était plus compliqué que ceux dont il avait l’habitude à la maison. « C’est voulu, avait précisé Madame Geneviève. Vous êtes ici pour apprendre mes chers enfants et je suis là pour vous guider », avait-elle poursuivi avec entrain. Ils s’étaient engagés dans plusieurs histoires destinées aux enfants plus âgés et avaient courageusement patienté que leur maîtresse éclaircisse certains mystères, des mots inconnus ou des tournures de phrase bizarres. Il y avait beaucoup de texte et peu de dessin, c’était aussi cela grandir.

— Je vais vous lire un passage que j’aime tout particulièrement, il parle d’amour et d’amitié. Certains d’entre vous vont peut-être découvrir un nouveau mot, « apprivoiser ». Quelqu’un connaît-il sa signification ?

Henri et ses camarades restèrent silencieux. La classe de Madame Geneviève était soudée, l’institutrice y avait veillé dès le départ. Elle avait pris soin de cadrer les bavards, donner leur place aux timides, prendre par la main les exclus. Elle avait inventé des dizaines de jeux pour créer cet esprit d’équipe dont elle était si fière aujourd’hui.

— Personne n’a jamais entendu le mot « apprivoiser » ?

La première de classe remua sur sa chaise, donnant l’impression de vouloir contenir une réponse qui voulait désespérément s’échapper. Sans doute pour ne pas faire une erreur, songea Henri. Il ne connaissait pas la signification de ce mot mais il lui semblait qu’il comportait quelque chose de bon, de rassurant. Rose ne broncha pas, ses yeux vissés sur le livre devant elle. La première de classe lâcha finalement :

— Nous, on a dû apprivoiser notre chien !

— Oui, on peut utiliser ce mot aussi avec les animaux. Merci Émilie. Quelqu’un d’autre a une idée ?

Face au silence, Madame Geneviève continua.

— Je ne vais pas vous expliquer ce mot. Je vais vous lire le passage qui le contient. Écoutez attentivement et nous pourrons ensuite en parler. D’accord ?

Tous les élèves, excepté Rose, hochèrent la tête. Quelques mots lui parvenaient encore mais ils étaient confus et se mélangeaient entre eux. Rose tenta de se concentrer à nouveau malgré la lassitude. Elle avait tellement besoin de s’évader loin de la réalité et ce récit était sa seule opportunité.

La maîtresse commença lentement, la voix légèrement tremblante :

— Qu’est-ce que signifie “apprivoiser” ?

— C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie “créer des liens...”

— Créer des liens ?

— Bien sûr, dit le renard. Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus.

Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi

unique au monde. Je serai pour toi unique au monde2... »

Henri s’était concentré pour comprendre chaque mot et il eut le sentiment que c’était exactement cela qu’il fallait faire, apprivoiser Rose. Ils étaient liés depuis longtemps, mais aujourd’hui, elle ressemblait plus à un petit animal apeuré qu’à l’amie rigolote qu’il avait connue jusqu’ici. C’était difficile de mettre des mots sur ce qu’il ressentait en la regardant.

Rose ne semblait pas seulement blessée, ce départ l’avait aussi éteinte. Rose n’était plus Rose, il l’avait perdue et, fort d’un optimisme enfantin, il se promit de la retrouver. La cloche mit un terme à son serment et les élèves se levèrent pour aller déjeuner et jouer. Henri se douta qu’elle ne ferait ni l’un ni l’autre et décida de lui tenir compagnie.

Rose s’était installée sur un petit banc en retrait, à l’ombre d’un platane. Elle balançait distraitement ses jambes comme si elle avait voulu accélérer le cours du temps à l’aide de ses pieds. Elle l’aperçut au loin et son geste de recul en le voyant s’approcher le découragea presque. En silence, il s’assit près d’elle. Le vent balayait les branches au-dessus d’eux. Henri pencha la tête en arrière un instant comme il aimait le faire sous les arbres, les feuilles vibraient et bougeaient sans cesse, offrant un dessin chaque fois renouvelé. Il n’osa pas la regarder, de peur qu’elle lui demande de partir. Rose tenta d’ouvrir la bouche et sentit une immense fatigue l’envahir. Sa gorge serrée l’empêchait d’avaler et seul un filet d’air pouvait encore passer. Était-ce la présence d’Henri ? Sa chaleur ? La tristesse grandit en elle. Henri lui rappelait l’amour, les grands bras, tout ce qui avait habité ses journées jusqu’ici.

Elle eut du mal à articuler quelques mots mais se força.

« Pourquoi es-tu là... » Elle prononça chaque mot lentement comme si cela représentait un effort surhumain. Était-ce par manque d’énergie ou à dessein, qu’elle n’éleva pas le ton pour lui donner le sens de l’interrogation ? Cela ressemblait plus à une mise en garde qu’à une question. Épuisée, elle n’attendit pas de réponse et ployant sous son poids, la petite tête se posa sur les genoux d’Henri. Pleurer avec Henri.

Pleurer sa perte avec lui. Pleurer à l’idée de devoir renoncer à tous ceux qu’elle aime parce que, dans sa petite vie, la perte était devenue une possibilité. Omniprésente. Ému, Henri resta d’abord immobile, puis caressa doucement la chevelure soyeuse. Oublier de manger, de jouer. Attendre que le temps passe et que les larmes se tarissent. L’apprivoiser. Et puis, tenir une promesse.

Rose poursuivit longtemps la tradition du petit banc sous le platane. Ses pieds ne touchaient pas encore le sol et ses jambes courtes rappelaient à tous que la souffrance n’attend pas l’âge. Leur rituel était discret. Elle s’installait et attendait qu’il vienne. Il comprenait l’invitation et en silence, il recevait ses larmes. D’abord tous les jours, des semaines durant, sous la pluie ou dans la chaleur du soleil, ils formaient ce petit ensemble inébranlable, ce dernier roc qui subsiste quand un cataclysme a tout balayé. Ils restaient assis une heure, muets, lui regardant droit devant et elle, les yeux clos.

Puis, il y eut cette première fois où elle resta debout. Cet acte aurait été anodin pour n’importe qui. Pour eux, rester debout était synonyme d’espoir, même si les midis debout alterneraient avec les midis assis. Par sa posture toute droite, elle lui indiquait qu’elle ne pleurerait pas. Leur langage s’était transformé. Avant, il était fait de mots. Maintenant, il se limitait à un geste, à s’asseoir ou non sur un banc et les jours se succédèrent ainsi, certains appelant les larmes, d’autres honorant son courage de rester debout.

Rose faisait de son mieux pour s’adapter à sa nouvelle vie. Elle avait attendu qu’ils reviennent, mettant tous ses espoirs dans la disparition mystérieuse de la montre de son père puis, les semaines s’écoulant, elle s’était résignée. Il ne fallait plus y penser. Elle avait dû rêver, mélanger les souvenirs et lentement, les images s’étaient effacées de son esprit pour faire place à d’autres. Elle demeurait certaine qu’ils étaient partis et reviendraient un jour, mais s’était accommodée à l’idée que ce temps serait long. À l’orphelinat, elle partageait une chambre de quatre avec une seule autre pensionnaire.

Lucie était âgée de six ans. Ni l’une ni l’autre n’avaient oséaborder les raisons de leur présence dans l’établissement. On se doutait bien que cela signifiait que la vie avait mal tourné et les détails importaient peu.

Rose s’était contentée de se présenter poliment avant de lancer :

— Je peux prendre quel lit ?

— Celui que tu veux, on a plein de place ici ! dit Lucie en se jetant en arrière les bras écartés sur un des lits inoccupés.

Il y avait une légèreté chez sa camarade de chambre qui ressemblait presque à de la joie.

— Et pour se laver ?

— C’est la deuxième porte à gauche quand tu sors dans le couloir. Tu verras, il y a suffisamment de salles de bains pour ne jamais devoir attendre.

Un sentiment d’abondance émanait de la petite fille et de chacun de ses gestes pour décrire la maison. Elle la connaissait bien et avait du mal à dissimuler son enthousiasme à l’idée de servir de guide à Rose. Son visage était encadré par un carré ondulé dont la couleur rappelait celle de ses yeux noisette. L’ensemble formait un tout aussi doux que décidé, une façon de s’imposer au monde, faisant usage à sa guise de la force ou du charme. Elle et son grand frère, Oscar, avaient intégré l’orphelinat deux ans plus tôt. Ils étaient arrivés tard, une nuit de janvier. « Le verglas », murmurait-on dans les couloirs de l’orphelinat. Qui aurait pu s’imaginer en regardant cette fillette si gaie ? Elle avait le teint rose que l’on espère pour les siens, celui qui dit « oui je vis à la campagne et je mange cinq fruits et légumes chaque jour ! » Songeuse, Rose l’observait sauter d’un lit à l’autre et tourner sur elle-même pour faire monter les volants de sa robe dans les airs. Dans son esprit, les questions se bousculaient. Est-ce à cela que je pourrais ressembler dans peu de temps ? Serais-je un jour heureuse comme elle ? Lucie continuait de virevolter, insensible aux ruminations de sa camarade de chambre. Elle tenta de s’arrêter mais l’équilibre lui manqua et elle se rattrapa de justesse à la manche de Rose avant de s’écrouler dans ses bras en gloussant. Un rire qui paraissait honteux pour la nouvelle venue. Comment pouvait-on s’amuser après avoir perdu ses parents ? N’était-ce pas une façon de reconnaître qu’ils sont inutiles ? Lucie riait à gorge déployée sans se soucier de celle qu’elle écrasait à moitié. Rose avait mal au ventre, sous la pression conjuguée du bras et d’une colère naissante. Comment osait-elle ?

Comment faisait-elle ? Elle se dégagea comme elle put du poids de celle qui riait toujours et commença à déballer ses affaires. Lucie s’arrêta net.

— Je peux t’aider Rose ? Tu sais, j’adore ranger !

— Oui, si tu veux, répondit Rose timidement.

— Je peux t’avouer quelque chose ?

Elle n’eut qu’un léger hochement de tête pour toute réponse.

— Je suis heureuse de partager enfin ma chambre. Il n’y avait pas eu de fille de mon âge depuis longtemps et parfois, je me sens seule. Mais, maintenant que tu es là, tout va changer ! Je pourrai te raconter mes histoires et toi, les tiennes.

Le ton de Lucie s’était fait doux. Rose resta courbée sur sa valise, faisant semblant de plier du linge. Elle aimait déjà le son de sa voix et afficha un infime sourire. Lucie la rejoignit et l’aida à ranger ses vêtements. Rose écouta sa compagne de chambre parler et travailler pour deux. La présence de Lucie l’aida à survivre à cette première soirée à l’orphelinat ainsi qu’à celles qui allaient suivre.

Au début pourtant, Rose ne prit le risque d’exister vraiment qu’une seule heure par jour, dans les bras d’Henri. Y avait-il une autre voie quand on passe d’un foyer à un monde de routines et de baisers financés par l’État ? Bien sûr, l’orphelinat employait aussi des passionnés, ceux qui voulaient faire une différence pour ces enfants abandonnés. Ils sourient et lisent de longues histoires le soir, ils s’attardent et veulent combler les vides omniprésents d’une maison remplie de parents absents. Chaque enfant y crie sa souffrance silencieusement, elle prend milles formes, un pipi au lit, un refus devant le repas du soir, des difficultés à trouver le sommeil, autant de tentatives vaines de ne pas grandir.

Mais rien ne pourrait remplacer les Campion et contredire l’histoire que Rose était en train de se forger. Mes parents sont vivants, ils ont juste décidé de vivre ailleurs. Ils vont changer d’avis et revenir me chercher. Ni les autres, ni la vie ne l’obligeraient à choisir une autre issue pour une énigme qu’il était prématuré de classer sans suite.

À quelques kilomètres de là, une décision allait mettre fin à une course contre la montre. Ernest Jaco n’avait vécu que pour elles, l’affaire et la petite fille. Des semaines à chercher les Campion sans résultat. Il avait espéré une avancée et patiemment exploité chaque début de piste, en premier lieu ce rapport dont les trois lignes semblaient avoir été modifiées depuis la disparition. Il avait passé quelques coups de téléphone pour se renseigner, mais on lui assénait toujours la même réponse. Les rapports s’actualisent parfois tardivement surtout avec des propriétés localisées à l’étranger. Oui, cela pouvait expliquer un certain délai.

Déçu, il avait enquêté sur l’argent généré par les ventes et approfondi l’analyse des flux financiers sur les différents comptes de la famille Campion. Le commissaire avait bondi de joie en découvrant que les comptes bancaires des Campion n’avaient pas été crédités des montants des ventes. L’argent semblait s’être volatilisé comme les Campion. Vendre des biens et ne pas en obtenir de contre-partie était forcément louche. Le mystère s’épaississait et avec lui, l’espoir reprenait.

Malheureusement, cette reviviscence fut de courte durée.

Après quelques recherches supplémentaires, il contacta le conseil de la famille qui gérait la comptabilité et certaines transactions. Le vieil homme, un dénommé Arnold Lepage, avait rapidement produit un extrait de la comptabilité d’une association, l’association du Grand Pardon, basée près de Rio au Brésil. Il révélait que les sommes avaient été transférées directement sur leur compte. M. Lepage avait également confirmé les dates des ventes quelques mois auparavant, sans pouvoir expliquer en détail l’intention de Charles Campion.

« Une générosité soudaine », avait-il lancé évasivement.

Ernest n’avait pas lâché l’affaire pour autant. Il s’était encore obstiné, arguant que de telles ventes étaient pour le moins suspicieuses. Il fallait pouvoir expliquer les raisons qui les avaient motivées et examiner de plus près cette association du Grand Pardon. Ces cessions semblaient en totale contradiction avec la stratégie des Campion sur deux siècles et beaucoup trop proches des disparitions pour être considérées comme anodines. Son intuition lui disait que quelque chose clochait et qu’il ne fallait pas baisser les bras.

Mais il dut se résigner devant une hiérarchie de marbre, les ressources manquaient et d’autres affaires nécessitaient son attention. On ne pouvait pas s’acharner seulement parce que l’instinct d’Ernest Jaco s’agitait.

Face aux injonctions de son supérieur, le commissaire dut délaisser progressivement l’épais dossier, l’un des derniers de sa carrière. Il avait le cœur gros. Il pensait à la petite fille.

Encore et toujours.

 

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