Une vie à t'attendre
Chapitre 1
Le rêve est la meilleure chose qui soit au monde car c’est grâce à lui que nous avançons dans le réel.
Guillaume Apollinaire
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1.
Ubud, le 10 juillet 2012
Chaque existence connaît ses moments décisifs. Une portion de vie défile en une seconde, mille images en un instant, autant d’images pour autant de souvenirs partagés. Une vieille femme s’émeut devant son histoire d’amour avant son dernier soupir, une mère revoit sa vie avant de toucher son enfant pour la première fois ou un couple s’embrasse pour sceller une alliance, leur rencontre se rejouant sous leurs yeux. Le temps manque et l’esprit y entasse toutes ces réminiscences à vivre, avant la prochaine grande étape.
Rose se rappela le petit banc, puis sa main, leurs jeux dans l’herbe, son sourire, les billes colorées et surtout ses genoux égratignés. Quand les images se dispersèrent et que son souffle se calma, elle le vit lui. Henri. Elle lâcha ses couteaux et leur chute dans l’herbe produit un bruit, à peine de quoi le distraire de son but, mais suffisant pour effrayer l’oiseau qui s’envola en sifflant sa peur. Il parcourut du regard la scène du cri puis revint à sa tâche, son pas régulier l’approchant de la vieille demeure. Tremblante, Rose sortit de sa cachette. Henri avait baissé les yeux, absorbé par le nuage de poussière qui se soulevait sur son chemin. Lorsqu’il leva à nouveau la tête, il l’aperçut en simple chemise de nuit, entourée d’un châle bleu clair. Il avait tant de fois imaginé leurs retrouvailles. Dans ce léger brouillard matinal, elle avait l’air irréelle. Une fée, la dame du lac faite chair. Il s’arrêta un instant pour l’admirer.
Rose fit quelques pas, puis s’immobilisa au milieu de la terrasse, pieds nus sur la pierre qui se réchauffait lentement sous les premiers rayons du soleil. Le vent vint gonfler un instant son châle, dessinant un petit nuage qui se dissipa aussitôt. Sa respiration s’était calmée, elle avait compris. Il lui avait fallu rassembler et structurer les informations en une histoire finalement toute simple. Henri était là devant elle, il était l’homme de l’avion, l’auteur de la phrase et de la lettre.
Le conducteur de la voiture rouge le premier jour. Henri. Elle prononça son prénom comme un souffle. Le retrouver ici à des milliers de kilomètres et de jours de leurs jeux d’enfants et le reconnaître alors que seize ans se sont écoulés. Son visage plus adulte accueillait le même regard honnête.
Il parcourut les derniers pas qui le séparaient d’elle, dans un silence commun, chacun mesurant l’importance du moment.
Ils ne sont pas partis. Henri prétendait résoudre l’énigme d’une vie. Il était désormais tout proche, immobile face à elle.
Rose eut un frisson et resserra autour d’elle les pans de son châle, affinant la forme bleue pâle qui se détachait sur le fond vert.
Henri décida de parler en premier.
— Je suis désolé d’arriver à l’improviste, sans avoir pris soin de te prévenir. Je ne savais pas comment faire. J’ai rêvé cette nuit qu’il t’arrivait quelque chose...
Il s’interrompit un instant comme s’il cherchait le mot juste.
— C’est ridicule... J’ai eu peur et j’ai sauté dans ma voiture et conduit jusqu’ici. J’aurais voulu agir autrement. Mais dans ce rêve, tu étais attaquée et je me suis dit que tu étais peut-être seule... Ici.
Henri remarqua la petite pile de couteaux plus loin dans l’herbe et sourit.
— Enfin, j’avais oublié qui est la fameuse Rose Campion...
Chasseuse aux couteaux, aucune proie ne lui résiste, dit-il en laissant échapper un petit rire.
Rose ouvrit la bouche, cherchant une réponse mais se contenta d’afficher un sourire timide. Encouragé, Henri continua.
— Tu dois me prendre pour un dingue. Un dingue qui poursuit une obsession sur des décennies. Je peux t’expliquer...
Il passa nerveusement la main dans ses cheveux. Rose reprit enfin ses esprits et réalisa qu’elle était encore dans sa chemise de nuit.
— Bienvenu alors ! fit-elle sur un ton légèrement ironique. Si tu me laisses deux minutes, je monte m’habiller et je nous prépare un petit déjeuner ? Attends-moi ici, proposa-t-elle en désignant les canapés de la terrasse.
Henri acquiesça et elle disparut.
Quelques instants plus tard, Rose revint avec un plateau chargé de café fumant, tasses en porcelaine et biscuits à la cannelle. Elle repartit chercher quelques tranches de pain frais, plusieurs confitures et du beurre. Tout était réuni pour un petit déjeuner royal. Elle avait enfilé un short en jean et une blouse écrue, ourlée de fil doré. Ses cheveux étaient maintenant repris dans un chignon négligé, quelques mèches échappées à dessein. Elle dressa rapidement une table accueillante. Henri la regardait disposer les éléments avec soin, retrouvant la grâce de la petite fille dans ses gestes. Se sentant observée, Rose rougit. Elle s’assit enfin en face de lui et planta son regard dans le sien.
— Alors, raconte-moi tout, fit-elle avec une confiance retrouvée.
Il prit son temps pour réagir. Sa tasse lui brûlait les doigts, le contraignant à passer de l’index au majeur pour atténuer son inconfort. Il tourna la tête pour admirer la vallée qui s’illuminait graduellement.
— Quand tu as perdu tes parents, je me suis fait une promesse. Leur perte t’avait éteinte. Enfin, c’était mon impression. Tu étais transformée. Au fil des années, je me suis dit que tu méritais mieux que de traverser ta vie comme cela. Et puis, la Rose que j’avais connue me manquait. Alors je me suis promis de tout mettre en œuvre pour t’aider à redevenir toi. La Rose que tu étais avant leur départ.
Il marqua une courte pause, se rendant compte que son récit était allé trop rapidement à l’essentiel. Il avait toujours été très direct, une honnêteté excessive couplée à une spontanéité débridée. Il croisa les bras dans une tentative vaine de freiner son élan.
— Je sais, c’est prétentieux de ma part et sans doute profondément naïf mais voilà comment tout a commencé. À peu près...
Rose continuait de le fixer, attendant la suite.
— J’ai cru avoir l’éternité devant moi pour respecter mon engagement. Et puis, bien avant cela, un jour, tu es partie.
Tu as changé d’école et j’ai compris que je n’aurais pas la chance de te revoir.
Henri étala lentement la confiture sur son pain, l’air de vouloir gagner du temps avant de s’atteler à une confession difficile. L’assiette de Rose restait vide. Elle buvait à petites gorgées son café parfumé.
— J’ai finalement dû abandonner. Cela me rendait profondément triste mais j’ignorais comment faire, la tâche me paraissait immense.
Il était tenté de ralentir le rythme, espérant qu’elle l’interrompe pour profiter d’un peu de répit mais elle patientait, silencieuse, les yeux cillant à peine. Il dut se résoudre à poursuivre.
— Puis, il y eut ce fameux jour... Je devais avoir seize ans. Ma mère avait loué ce film, La liste de Schindler. Tu l’as vu ?
Rose opina.
— Tu te rappelles de la fin ?
Il continua sans attendre de réponse.
— À la fin, le héros regarde sa montre et réalise qu’il aurait pu l’utiliser pour sauver d’autres juifs. Et c’est là qu’un homme très âgé tente de le consoler avec cette phrase fabuleuse : « Sauver une vie, c’est sauver l’humanité. »
Henri plongea son regard dans celui de Rose.
— Tu peux trouver cela idiot mais j’ai réalisé ce soir-là que mon humanité, c’était toi. Et que ma promesse, je devais la tenir.
Il but une gorgée de café refroidi et prit un instant pour goûter le pain frais à la confiture d’orange. Rose restait muette, le regard brillant. Henri n’était pas fou. Intelligent, affectueux, mais pas fou.
— Alors, ce jour-là, j’ai commencé à élaborer mon plan.
Comment faire pour que tu redeviennes celle que tu étais avant leur disparition ? La Rose heureuse, vivante, spontanée et légère. Celle qui avait confiance et se laissait porter par la vie, insouciante. Je ne supportais pas le spectacle d’une Rose apeurée à l’idée que son univers d’enfant se brise définitivement. J’ai cherché longtemps pour parvenir à la conclusion qu’il n’y avait qu’un seul moyen pour retrouver cette Rose-là.
— Quel moyen ? bredouilla-t-elle.
Il respira profondément avant de lâcher :
— Retrouver tes parents.
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