Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 11 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 8

 

Le 2 juillet 2012

 

Une brise souffle sur mon corps endormi et j’ouvre les yeux sur un ensemble à nouveau parfaitement vert, offrant sur des kilomètres des courbes recouvertes d’une végétation dense.

En quelques secondes, mes yeux s’habituent à la lumière et je scrute l’horizon à la recherche du point rouge. Il a disparu. Le paysage se décline sur une dizaine de tonalités, du vert clair au plus foncé. Pas de rouge. C’est la possibilité d’une île qui me tentait le plus, plongée dans la nature, inaccessible définitivement. M’abandonner aux mouvements du hamac, les yeux versés dans la vallée, goûtant au luxe de tout ce temps qui s’écoule lentement sous le soleil.

Mon attention est détournée par un léger pincement, quelque chose me pique la fesse gauche. Je la soulève et retire le carton froissé. Malgré la chaleur, l’écriture est restée intacte, une phrase pour une vérité parmi d’autres. Je lisse mes cheveux et les noue en chignon. En quelques heures, ma peau s’est colorée harmonieusement et contraste agréablement avec mon bikini ligné bleu et blanc. Je la couvre à nouveau de crème. Ce genre de geste répétitif m’a toujours agacée, ils me volent une partie de mon temps et reviennent inlassablement ponctuer mon quotidien. Des années de course à pied ont dessiné quelques lignes horizontales discrètes de part et d’autre de mon nombril. À croire que toute cette colère qui bouillonne en moi a eu au moins une issue positive. Sans elle, je n’aurais pas eu l’énergie de parcourir ces kilomètres. Pendant une heure de course, parfois deux, mes jambes s’activent comme si je voulais m’échapper de moi-même sans jamais y parvenir. Sur mes oreilles, je passe en boucle Editors, Muse ou The One de Johnny Cash et le son chaleureux des cordes semble emplir la campagne devant moi. Seule la musique parvient à me distraire d’un flot de pensées permanent. Courir n’importe où, dans la forêt ou dans les champs, pourvu que j’aie de l’espace car je dois pouvoir voir loin pour me sentir libre. On a beau être seule, petite dernière d’une lignée presque éteinte, la liberté n’est pas un sentiment garanti. Elle dépend d’un environnement mais aussi et surtout, d’une vie intérieure et la mienne ressemble à une prison que je tente de distancer à force de foulées accélérées.

À l’extrémité gauche de la terrasse, un escalier descend vers le jardin. J’enfile sandales et paréo pour explorer les alentours. Mes pas résonnent dans un silence entier. Ici, pas de bruit de moteur hormis quelques rares avions de tourisme, pas de voisins tondant leur pelouse, pas de sonnerie de téléphone ou de musique provenant d’une maison voisine.

L’escalier étroit descend le long du mur qui soutient la terrasse, ses vieilles pierres forment un dessin irrégulier et apaisant. Arrivée à la dernière marche, le choix se pose entre trois chemins de terre qui s’enfoncent dans la nature. Je me décide pour le plus lumineux. L’air parfumé m’emporte au loin dans mes souvenirs d’enfant. Le jasmin d’été courait sur la façade sud de la maison de mes parents et chaque soir, à la belle saison, ma mère et moi allions nous asseoir sur la balancelle. Je me lovais contre elle et elle actionnait le mouvement. Avec le recul, je me demande qui elle était vraiment. Je vois son regard fixé sur la prairie devant nous et j’essaie de me rappeler les traits de son visage. Était-ce une personne forte ? Oui, je le crois. Était-elle heureuse ? Je l’ignore. En tout cas, elle ne pleurait jamais devant moi. Elle nouait ses longs cheveux châtain clair dans une tresse ou les laissait pendre dans une tentative vaine de détourner mon père de sa routine. Ses mains n’étaient pas fatiguées, elles restaient douces et jeunes. Grande, mince sans être maigre, ma mère paraissait constante en tous points, l’épouse rêvée pour mon père. J’essaie de l’observer aujourd’hui avec mes yeux d’adulte. C’est un travail minutieux que de scruter cette image ancienne et écornée, même si c’est l’une des plus présentes dans mon esprit. Ce rituel s’est répété des centaines de fois, autant de fois qu’il y a eu de belles journées dans mes six premières années. Je me souviens aussi de son parfum de lavande quand elle pose ma tête contre elle. C’est peu d’indices. C’est tout ce que j’ai. Mon cerveau analyse ces bribes d’information dans une rumination sans fin, car que pourrais-je comprendre finalement ?

Mon père a toujours été un homme absent, même avant son grand départ. Un peu plus grand que ma mère, il était victime d’une calvitie précoce qui mettait en valeur ses lèvres fines et son nez mince. Quand je pense à lui, je me rappelle surtout ses grandes mains, tenant un journal, maniant son rasoir le matin et, plus rarement, caressant furtivement le dos de ma mère. Je ne dis pas que mon père était composé de ces seuls éléments mais ce sont ceux qui m’ont le plus marquée. Il était avant toute chose un homme d’horaires. Il semblait avoir créé son chemin quotidien un jour et décidé de l’emprunter pour le reste de sa vie. Se lever à la même heure, prendre une douche, lire le journal et ainsi de suite jusqu’au coucher.

Était-ce une volonté de contrôle ou un besoin profond de sécurité qui le poussait à reproduire des journées jumelles à l’infini ? Je n’ai pas eu le temps de lui demander, mais si j’avais la possibilité de lui poser une question, bizarrement, je crois que ce serait celle-là. Cette façon de fonctionner attise ma curiosité, elle me paraît tellement étrange. Ma mère, comparse silencieuse, ne contrariait pas ce programme minuté. Elle avait cette intuition de ce qui est juste, se faufilait dans les moments où elle avait sa place et restait éloignée le reste du temps, vaquant à ses occupations de femme.

Je les observe ce matin-là, le dernier avant leur disparition.

J’ai l’impression que les yeux de mon père brillent, comme si des larmes s’y étaient amassées. Il vient d’ouvrir une lettre qu’il lit en silence. Ma mère s’approche et se poste debout derrière lui, les mains sur ses épaules, sa façon à elle de signifier qu’elle est là. Il dépose la lettre sur la table et la regarde. Je ne l’ai jamais vu l’air si grave. Je ne le connais qu’inexpressif, immuable. Il se lève, vacille et quitte la pièce, suivi par sa femme. Il est évident qu’ils sont bouleversés. Mais par quoi ? Je me souviens m’être penchée sur la feuille pour tenter de comprendre. Malheureusement, à cette époque, je ne connais que quelques lettres, principalement des voyelles.

Je les vois éparpillées partout sur le papier mais j’ignore totalement le sens qu’elles prennent accompagnées par tant d’autres qui me sont encore inconnues.

Mes souvenirs sont interrompus par un bruit. Le sentier que j’ai emprunté se poursuit aux alentours de la bâtisse. J’interromps ma promenade pour guetter. Des sons sourds suivis de quelques pas et puis, une voix.

C’est impressionnant comme le son d’une voix peut faire voyager. Quelques mots dont je ne saisis même pas le sens et d’un seul coup, mille images me viennent à l’esprit. Les soirées à jouer aux cartes, les explorations en forêt, les parties de cache-cache et les confidences. Une image plus forte que tout autre, celle du jour où je l’ai rencontré, dans le grenier, notre quartier général. Je suis à l’orphelinat depuis seulement un jour quand je m’apprête à y vivre mon premier week-end, une expérience difficile pour tout nouvel orphelin. Les jours d’école, il est encore possible d’oublier que tout a changé, au moins pendant quelques heures. Se concentrer sur Madame Geneviève qui se démène pour nous transmettre une sagesse ou sur un jeu que les autres enfants ont improvisé. Pendant ces courts instants, revivre et puis, me rappeler. Inévitablement.

Une douceur m’envahit en repensant à cette première rencontre, il y a presque deux décennies.

— Non, je ne veux pas y aller !

— Tu ne peux pas manquer cela. C’est un repaire secret, me répond Lucie avec fermeté.

Elle est complètement frappée ma copine de chambre.

— Nous avons créé un clan secret. Mon frère en est le chef, dit-elle en prenant le ton qui va avec l’importance de l’annonce.

— Un clan secret dans un repaire secret, logique, maugrée-je.

— Exactement, me répond Lucie sans prêter attention à mon agacement.

Quel enthousiasme, on voit bien qu’elle dort la nuit celle-là !

Lucie me tire par le bras et déforme le coude de mon pull. Je viens juste d’arriver à l’orphelinat et on veut déjà m’embarquer dans un projet aux allures illicites. Comme je ne veux pas la décevoir, je me résigne et suis Lucie. Je proteste encore timidement mais c’est sans espoir, mon guide continue son ascension. L’escalier n’est pas très éclairé, certaines marches sont en très mauvais état et je manque plusieurs fois de trébucher sur un clou rouillé. À chaque volée, j’espère et il faut en attendre quatre pour qu’enfin, Lucie s’arrête. Nous sommes arrivées au dernier étage de la maison, un étage que je ne connais pas encore, ni la partie officielle, ni celle de service. Sur le palier, il n’y a qu’une seule porte, elle est entrouverte. Lucie la pousse et je découvre leur repaire.

Cette grande pièce sous les toits a été réaménagée avec soin. Les moyens sont modestes mais le résultat est spectaculaire. Je me souviens des draps colorés tirés par endroits et ornés d’étoiles en carton doré, de guirlandes en papier et d’autres lumineuses. Des peintures d’enfants complètent la décoration. Ils ont dessiné une maison, des arbres et plein d’enfants sur un immense poster. Quelques petits anges volent ou sont assis sur des nuages dans un ciel abondamment étoilé.

Le grenier est lumineux grâce à quelques fenêtres en chien-assis et une charpente haute. Il est meublé efficacement. Une table, de vieux fauteuils et un canapé sont rassemblés autour d’une ancienne cheminée. Une bibliothèque improvisée contient plusieurs dizaines de livres et, dans un coin, un vieux gramophone ne semble plus pouvoir servir à sa première fonction.

— C’est un endroit secret où nous pouvons nous rencontrer, sans les autres, m’explique Lucie.

Je ne l’écoute pas car toute mon attention a été détournée par un garçon. Assis dans un coin de la pièce, il semble absorbé par un gros ouvrage. Il lit en se grattant le menton comme si le texte lui donnait matière à réflexion. Il paraît plus grand que nous. Quelques mèches lui tombent régulièrement dans les yeux et il les repousse distraitement sans perdre patience. Il porte un pull gris clair et un jean troué qui laisse entrevoir un genou égratigné. Quand les vêtements avec lesquels nous arrivons deviennent trop petits, nous sommes habillés grâce à la générosité des parents dont les enfants ont grandi. Il lève les yeux et me lance un bonjour chaleureux.

Pour la première fois, j’entends sa voix, elle est jeune comme nous tous mais dans sa tessiture, il y a une note plus assurée qui m’inspire confiance. Autant hier qu’aujourd’hui.

Des années plus tard, elle me fait toujours le même effet. Je remonte à la hâte l’escalier étroit qui mène à la maison.

— Oscar !

Je cours et, comme un gamine, lui saute dans les bras.

Pendant un instant, mes pieds ne touchent plus le sol, puis il me dépose pour me regarder. Je sais qu’il tente de faire secrètement le bilan de mon état physique et mental. S’est-elle nourrie correctement ? A-t-elle l’air stressée ? Dort-elle assez ? Autant de questions auxquelles je ne crois pas que mon visage puisse répondre, surtout s’il a passé la journée au soleil.

— Je n’ai pas pu résister à l’envie de passer une soirée avec toi ! Je dois repartir demain matin tôt pour l’Europe.

— Je suis si heureuse de te voir. Cela fait combien d’années maintenant que l’on ne s’est pas vu ? Trois ans ?

— Oui, je crois... Viens avec moi. On va commander un festin à Lila. Je veux célébrer nos retrouvailles et puis, sans vouloir te vexer, tu as besoin de te remplumer un peu.

Oscar peut tout me dire et j’enchaîne avec un entrain que je ne me connaissais plus.

— Excellente idée. Je te rejoins dans une minute, le temps de m’habiller un peu plus chaudement.

L’air s’est rafraîchi. Je monte me changer et suis à nouveau surprise par la beauté de la chambre. L’odeur du bois mêlée à celle d’un bouquet de lavande posé sur la table de nuit m’invite à la quiétude. Je fais une toilette rapide, puis enfile une jupe en coton épais et une chemise écrue. J’attrape un gilet en cachemire écrasé au fond de ma valise et m’assois un instant à la coiffeuse, mais nul besoin de maquillage, le soleil a fait tout le travail.

Dans la cuisine, Lila est déjà occupée aux fourneaux et a l’air particulièrement heureuse.

— Alors qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? demande Lila, les yeux pétillants.

— Je rêve de ton curry de patates douces, du poulet au gingembre et de tes lassis à la fleur d’oranger. Et toi, Rose ?

— J’avoue que le menu me fait saliver.

— Et comme dessert ?

— De la mangue !

Les mots sortent tout seuls. Pendant ma courte balade, j’ai aperçu plusieurs manguiers ployant sous le poids de leurs fruits. Des mangues fraîches, juteuses et sucrées par le soleil.

Un rêve. Oscar me sourit. Je crois que ma spontanéité lui fait plaisir.

— Alors ce sera de la mangue ! Que pouvons-nous faire pour t’aider, Lila ?

— Allez profiter, j’ai surtout besoin de pouvoir me concentrer sans deux gourmands qui viennent picorer dans mes plats !

Le dîner sera prêt pour vingt heures. Je suppose que je dresse la table sur la terrasse ?

— Parfait ! Merci Lila !

— Voici deux apéritifs maison pour vous faire patienter jusque-là.

Lila nous tend deux verres. En bon prince, Oscar m’escorte vers la terrasse et nous nous asseyons sur des fauteuils en osier, agréablement rembourrés de coussins aux couleurs indiennes.

— À nos vies ! dit-il en rapprochant son verre du mien.

Aussi longtemps que je me souvienne, Oscar a toujours trinqué en prononçant ces mots. Enfants, avec nos verres de lait, adolescents avec nos premiers verres de vin, puis adultes, à chacune de nos rencontres. Dans ces mots et surtout dans la mélodie qui les porte, j’ai très tôt perçu un mélange d’espoir et de challenge. En sous-titres, on aurait pu lire : « La vie ne nous a pas gâtés, alors relevons le défi de la réussir. » Sa voix et ces rituels familiers m’alanguissent. Qui pourrait résister au charme d’Oscar ? Je n’y suis jamais parvenue. J’ai pourtant souvent essayé.

 

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