Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 42 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 17

 

Le 28 juillet 2017

 

Elliot avait un profil sportif. Il le fallait pour obtenir ce poste dont il avait rêvé pour son été. Un moyen d’accéder à l’indépendance et de sortir du giron maternel. La mode était au green et il avait surfé sur la vague. C’est ainsi que tous les matins, cette longue perche avait enfourché son vélo, joyeux comme un pinson. Il fallait privilégier l’endurance pour pouvoir parcourir les routes des heures durant à un rythme contrôlé. D’abord, prendre le temps d’échauffer les muscles en pédalant avec légèreté tout en observant la ville qui émerge de la nuit, puis conserver une vitesse modérée pour la première étape jusqu’au point de livraison. Son itinéraire quotidien passait devant une maison de maître originale, rue des Conceptionnistes. Une fresque d’art nouveau courait sur toute la façade et attirait l’œil du passant. Deux femmes, dont la chevelure épaisse était enserrée dans une tresse aux reflets dorés, se faisaient face. Cette coiffure dissimulait une épaule puis un sein avant d’effleurer une magnifique chute de rein.

Couronnées de fleurs et drapées dans une étoffe couleur crème, leur image véhiculait une sérénité bienvenue entre deux coups de klaxon. Elliot s’amusait à la découvrir à la lumière d’une météo changeante, le tableau prenait des allures d’Alice au pays des merveilles coloré par un soleil rose orangé ou pouvait s’assombrir en un portrait réaliste une fois le ciel chargé de nuages sombres. Chaque jour offre ses nuances, songea Elliot. Puis, il vira à droite et accéléra le rythme pour boucler sa première course.

Ce matin-là fut particulier. D’abord parce qu’il ne reçut qu’un seul pli et qu’il était peu courant d’être envoyé pour une livraison unique. Une perte de temps exorbitante dans un monde où tout est chronométré, sans compter qu’il ne s’agissait pas d’un colis pesant ou d’un acte notarié ou d’avocat, autant de missives qui justifieraient ses services.

Non, l’enveloppe était légère, quelconque, le genre de courrier dont la poste classique se chargerait parfaitement bien, pensa le coursier. Il la fourra dans sa poche en s’assurant encore une fois qu’il n’y avait rien d’autre pour lui.

Un coup de pédale l’engagea dans la large avenue boisée et il zigzagua quelques secondes, le temps de régler son GPS sur la prochaine destination. L’adresse de livraison était située à l’extérieur de la petite ville, éloignée des quartiers habituellement desservis par la société. Le client avait dû mettre le prix pour cette livraison exceptionnelle. Ses sens rivés sur la route, Elliot n’avait que peu de distraction pendant ses heures de travail et ce fait inhabituel piqua sa curiosité. Il joua à lancer quelques hypothèses qui expliqueraient l’importance de sa course. Il faut dire que ce grand type à la chevelure blonde aimait bien inventer les histoires qui entouraient chaque paquet à transporter. Il les imaginait à toute vitesse, mais elles tournaient souvent autour des mêmes thèmes. Une erreur à se faire pardonner ? Un malade à cajoler ? Un magasin en ligne dévalisé ? Autant de sujets qui avaient ponctué son quotidien d’adolescent rêveur.

Le pli léger ne fit pas exception à la règle et son esprit carburait déjà pour construire un récit. Était-ce l’urgence qui l’avait motivé ? Un email aurait suffi ! Était-ce l’importance du contenu ? La poste est fiable, non ? Et sinon, pourquoi ne pas l’apporter soi-même ? Sa créativité stimulée l’embarqua sur une autre histoire tandis qu’il accélérait la cadence pour respecter le délai garanti.

Vingt minutes plus tard, il arriva à destination. La demeure campagnarde alliait élégance et authenticité. Elle s’élevait avec la somme d’étages nécessaires à une vie confortable pour une famille nombreuse, pensa ce fils unique. Devant l’absence de réponse, Elliot dut sonner une seconde fois, ce qu’il détestait. Il avait l’impression de harceler les gens avec ce son déplaisant leur intimant d’accélérer le tempo. Bien sûr, il aurait pu glisser l’enveloppe dans la boîte aux lettres mais sa curiosité le travaillait depuis presqu’une demi-heure et il espérait en savoir plus. Il pourrait tomber sur une petite vieille en quête de bavardage ? Elle lui dévoilerait le mystère entourant ce pli, donnant peut-être raison à une des versions qu’il avait imaginées ? La porte s’ouvrit finalement sur une jeune femme. Essoufflée, elle s’excusa pour l’attente tout en se saisissant du courrier. Elle allait refermer la porte sur un Elliot déçu, mais un détail l’arrêta net.

— Dites, il n’y a pas d’adresse de provenance au dos ?

— Non, fit Elliot un peu honteux de connaître déjà la réponse.

— C’est normal ?

— C’est peu fréquent et ennuyeux si le courrier se perd...

La jeune femme scruta le verso comme si ces informations pouvaient magiquement apparaître. Il lui fallut quelques secondes pour retrouver ses esprits et former la question suivante.

— Et vous livrez souvent de simples courriers ? dit-elle sur un ton méfiant.

— Non pas vraiment, d’autant plus que votre maison est située en dehors du périmètre normalement couvert par nos services.

Elliot surprit une légère tension dans les traits de son interlocutrice, la jeune femme n’était pas seulement surprise, elle semblait anxieuse. Son regard vissé sur le courrier, elle paraissait paralysée. Il était clair qu’Elliot devrait faire preuve d’initiative s’il voulait effectuer encore une livraison aujourd’hui.

— Si vous voulez, je peux vous l’ouvrir, j’ai un coupe-papier dans ma poche, proposa-t-il tout en se disant que ce serait la phrase type du tueur en série d’un mauvais thriller.

Pour toute réponse, elle lui tendit le courrier d’une main tremblante. Il glissa la lame dans l’interstice et sectionna soigneusement la tranche.

Au bonheur d’Elliot, elle l’ouvrit devant lui, mais sa joie fut de courte durée. Debout sur le perron, la jeune femme chancela.

Elle n’avait lu que quelques lignes, mais déjà un flot de larmes inondait ses joues. Forcée de s’asseoir à même la pierre pour reprendre son souffle, elle murmura quelques paroles incompréhensibles pour le grand gaillard. Spectateur impuissant, Elliot resta debout les bras ballants.

 

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