Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 28 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 3

 

Le 1er juillet 2017

Je referme le carnet de ma mère. La lettre de Charles, l’homme qui est devenu mon père, est collée par un pan de façon à pouvoir l’ouvrir et la lire sans risquer de l’égarer. Leurs confidences unies jusqu’à ce que la colle cède. Quand j’arrive à cette partie-là de son journal, je lis toujours la lettre avant le texte de ma mère. Je préfère commencer par elle. Elle est si fade. On dirait qu’il a mâchouillé chaque mot pendant des heures avant de l’écrire. Une missive polie et si peu téméraire.

Chaque formule est entendue, sobre à l’excès, presque morte en réalité. Quel manque de caractère ! M’enfin, qu’il lui dise qu’on ne traite pas les gens ainsi ! Qu’il ne se mariera pas dans ces conditions, avec le sentiment qu’elle a perdu tout intérêt pour leur projet. Pire, que sa fuite est une blessure que chaque jour renouvelle. Non, il s’attarde à décrire un mariage qui ne semble plus qu’une coquille vide. C’est étrange, je me sens si différente de ce père. Je lis ma mère et je la vois à mes côtés. Je le lis lui et je le sens encore davantage s’éloigner. Elle est brillante, vive et intelligente. Il aurait pu être tellement mais il a choisi d’être absent à lui-même, aux autres et puis, définitivement en quittant ce monde. Heureusement qu’elle était là. Voilà ce que je pense souvent. Sous ses apparences de mère et épouse modèle, elle m’a transmis ce feu.

Je connais désormais par cœur l’histoire du château sauvage. Les mots glissent tels ceux d’un poème, chaque lecture m’emmenant plus loin, comme s’il était possible de lire à l’infini le même texte en lui donnant un sens malgré tout différent. Saisir une nouvelle nuance du vécu de ma mère, la comprendre plus profondément, sillonner une contrée inconnue dont aucun recoin ne doit rester inexploré.

Ses confidences ont pris la forme d’un enseignement. Celle du château sauvage parle de l’importance de croire en soi, de s’aimer suffisamment pour ne jamais renoncer à soi-même et épouser une opportunité plutôt que l’amour de sa vie. C’est sa voix que j’entends quand le quotidien me confronte à un choix difficile. Elle me gratifie de la bienveillance nécessaire pour traverser mes échecs et les accepter. Elle s’est trompée et déjà au moment de ces lignes en août 1988, elle en était consciente. Aujourd’hui, quand je manque de courage pour aller vers mes choix, une image s’impose à moi. Celle du château couvert de lierre. Elle prend vie dans mon esprit, m’enjoignant de suivre mon intuition.

Je lève les yeux pour admirer la fermette que nous avons restaurée avec soin. Je regarde la façade de vieilles pierres et son rideau de lierre. Il court sur la majeure partie de notre maison. Je crois que je l’ai choisie parce que, comme le château, elle est un rappel incessant de ne pas succomber à une vie trop rangée. J’étends mes jambes sur la chaise longue en bois et me concentre pour sentir le parfum du lilas. Le poids des fleurs fait ployer les branches supérieures et on pourrait croire qu’elles désirent enlacer celles situées plus bas et encore parées de simples bourgeons. Tentent-elles de murmurer un dernier encouragement pour les aider à s’épanouir ? Leur effluve se mélange subtilement à celle des fleurs d’oranger. Le bigaradier grandit timidement dans l’entrée de la maison, à l’abri du froid. Un cadeau d’Oscar évidemment. Ces feuilles touchent celles de la glycine qui court sur la façade, s’entremêle avec le lierre et descend jusqu’à l’étroit parterre de lavande. Tous ces parfums ont une signification particulière pour moi, ils ont jalonné mon histoire et me rappellent aujourd’hui un être, une force. Le lilas pour Louise et la constance. La lavande pour ma mère et l’amour.

La glycine pour Henri et le rêve. La fleur d’oranger pour Oscar et la confiance dans la vie. Comme si ces êtres avaient déposé autant de possibles dans mon berceau de naissance.

J’entends un rire dans la maison. Un autre bientôt. Ils se rapprochent. Je vois des têtes blondes sautillantes à travers la fenêtre du salon et profite du dernier instant de silence avant de les voir débouler dans le jardin. Mathilda accélère sa course en riant et ses couettes rebondissent à chaque progression. Elle bave de rire et sa blouse est maintenant trempée sur dix centimètres au moins. Elle tourne autour de l’arbre, technique éprouvée pour échapper aux deux grands bras qui veulent l’attraper. Son grand frère s’est joint à cette course imaginaire. Quel monstre, loup ou chevalier est-elle en train de distancer cette fois-ci ? Elle chante de sa petite voix claire et se précipite vers moi, faisant mine de s’assagir pour repartir aussitôt.

Je tente de me concentrer à nouveau sur mes dossiers. Mon esprit est peu docile ces derniers temps, il s’envole pour un oui ou pour un non. Une couleur, un mot, un soupir et je suis déjà loin. La pile des feuilles à classer est encore haute et je regarde en souriant le petit nombre de dossiers achevés qui gît à mes pieds. Je reprends ma consultation dans trente minutes et j’ai à peine accompli un tiers du travail administratif. Je tourne les pages et tente de lire, entre deux bâillements. Mathilda court vers moi, vraisemblablement déterminée cette fois-ci à plonger dans mes bras. Elle est assez grande pour ses deux ans. Elle pose sa tête contre ma poitrine et s’abandonne un instant. Je caresse les boucles qui encadrent son visage. Soudain, elle lève la tête et commence à me raconter une histoire farfelue sur un loup qui est gentil et met du sable dans toute la salle de bains. Je vois derrière elle son frère qui se marre, la singeant à force de grands gestes. Elle s’interrompt.

— Dis mamaaaan, tu ne m’écoutes pas ?

— Pardon ma chérie, tu disais ?

Elle caresse mon ventre avec sa petite main, puis y colle délicatement son oreille.

— Tu as un bébé dans ton ventre toi ?

Il me faut quelques secondes pour comprendre le sens de cette phrase toute simple. Je pose ma main sur la sienne.

Pour toute réponse, un silence. Je m’élance vers la maison, en caressant la glycine au passage.

 

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