Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 8 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 5

 

Automne 1995

 

Les jours s’étaient écoulés depuis la disparition et le commissaire Jaco commençait à s’essouffler. Il n’avait jamais fait face à une telle énigme et, chaque matin, il espérait se réveiller d’un mauvais cauchemar. Comment ne pas s’arracher les cheveux avec si peu d’éléments ? Les Campion n’avaient quand même pas été enlevés par des extraterrestres ! Son équipe s’était d’abord dévouée presque nuit et jour puis, face au manque d’indices, ils avaient tour à tour baissé les bras.

Fatigués et las, ils avaient l’impression de s’activer comme des hamsters dans une cage, sans but précis ni utilité. Comment garder l’espoir après tant de jours sans résultat ? Il se disait dans les couloirs du commissariat qu’Ernest Jaco était trop impliqué, qu’il se faisait vieux. « Il aurait dû mettre au moins une partie de ses effectifs sur une autre affaire au lieu de s’acharner sur cette disparition », murmurait-on dans son dos. Mais sa détermination était inébranlable.

Ce matin-là, il était plongé dans un épais dossier. À travers la vitre qui séparait son bureau du reste des employés, on le voyait entortiller le bout de sa moustache autour de son doigt, comme il avait l’habitude de le faire pour mieux se concentrer.

Ernest était accoudé à son bureau depuis des heures. Il fallait d’urgence relancer l’affaire s’il ne voulait pas perdre définitivement l’intérêt de sa hiérarchie. Comme il l’avait fait tant de fois dans son métier, il avait étudié la situation et remis en question sa stratégie. La solution était de se fixer un nouveau but. Ernest décida donc d’éplucher le dossier une nouvelle fois dans l’espoir de trouver au moins un élément inexpliqué, une anomalie dans l’histoire des Campion. Son intuition lui indiquait qu’il avait laissé passer quelque chose et il n’aimait pas ça. Il avait donc choisi d’approfondir ses recherches, sans doute plus que pour n’importe quelle autre disparition. Il avait chargé Annabella, son assistante, de lui fournir l’historique complet de leur vie en élargissant le périmètre d’investigation au maximum, leurs études, leurs voyages, leurs extraits de compte, leurs moindres achats, bref tous les détails de leur passage sur terre.

Cette requête le renvoyait à son parcours à lui. Quelles traces laisserait-il le jour du grand départ ? Le commissaire pensa à son épouse, à leurs enfants qui avaient quitté le nid.

Martha avait toujours été douce et patiente avec lui, le soutenant dans son métier difficile. Et si leurs vies devaient se traduire en une pile de papiers, comment serait-elle ?

Élevée ? Pas pour Martha, songea-t-il. Elle se glissait discrète dans un quotidien surtout habité par les autres et leurs désirs.

Elle revendiquait peu, n’achetait pas grand-chose pour elle et n’espérait ni voyages ni acquisition de nouveaux biens.

L’arrivée d’Internet l’avait laissée indifférente et elle avait juré que jamais elle n’enverrait un email. Martha se satisfaisait d’une vie simple, ponctuée de thé entre amies et de moments en famille. Ce n’était pas par sacrifice, elle ne se plaignait que rarement d’ailleurs. Non, en se représentant sa femme, Ernest se disait plutôt que telle était sa façon de s’intégrer sur terre, comme une douceur qui permet au système de fonctionner efficacement et sans heurts. Il ne voyait pas ce rôle comme secondaire, au contraire, il devait à Martha la réussite de leur mariage, l’épanouissement des enfants et le sien sans doute aussi. Elle était la star modeste de leur foyer et la hauteur de sa pile de papiers ne lui ferait certainement pas honneur...

En arrivant à l’aube dans un commissariat silencieux, Ernest avait été surpris de découvrir les centaines de pages déposées sur son bureau. Son assistante était efficace, certes, mais il ne soupçonnait pas que la vie des Campion puisse générer tant d’informations ! Au début de l’enquête, il avait consulté une série de documents sur son ordinateur, mais rien ne valait une version papier pour analyser les choses en détail. Il devait mettre toutes les chances de son côté.

Une grande partie des documents concernait les propriétés héritées de l’empire Campion. Charles s’était retrouvé à la tête d’une véritable fortune, ce qui aurait constitué un excellent mobile si des héritiers potentiels se profilaient à l’horizon, mais la branche Campion était désespérément peu fournie. Ernest avait parcouru des pages entières décrivant des demeures somptueuses et des immeubles cossus aux recettes élevées.

Une vie de confort, s’amusa Ernest qui n’avait jamais eu l’opportunité de dépenser sans compter. Les propriétés étaient éparpillées dans plusieurs pays, un patrimoine amassé au fil des voyages entrepris par les générations Campion.

L’arrière-grand-père de Charles, dénommé Charles comme tous les aînés de la lignée, avait fait ce rêve de pouvoir visiter le monde tout en restant toujours chez lui. Une lubie portée par sa descendance et qui commençait à s’étioler sous le règne actuel.

En effet, le peu d’informations que le commissaire avait pu récolter sur Charles Campion offrait un profil psychologique plutôt craintif et léthargique. Il n’était pas le genre à s’envoler pour des destinations inconnues, encore moins à conquérir un nouveau territoire. Les rares personnes qui le côtoyaient peignaient un portrait assez terne de cet homme qui possédait tant. Charles incarnait parfaitement l’adage l’argent ne fait pas le bonheur. Il était plutôt taiseux, peu souriant, certains s’aventuraient même à le décrire anxieux. Son médecin traitant lui prescrivait régulièrement des somnifères et avait diagnostiqué un profil angoissé. Charles paraissait s’être terré dans une routine quotidienne dont il ne déviait que rarement, comme si le monde extérieur représentait un danger. Une routine pour chaque saison. Sa personnalité semblait à l’opposé du caractère habituel des Campion, des hommes forts, courageux, ambitieux. Ils étaient de grands sportifs alors que Charles, lui, ne savait même pas nager !

Plus d’un Campion devait se retourner dans sa tombe en regardant s’éteindre en lui la lignée masculine. C’est à peine si l’homme chétif occupait la place que la vie lui accordait, un triste dernier représentant pour une famille flamboyante.

Son épouse Gabrielle était discrète également, mais d’une discrétion plus travaillée, comme si elle s’était forcée à calmer le feu qui brûlait en elle. On la voyait souvent joyeuse, même enthousiaste, puis soudain, elle se ravisait, dissimulant ses élans sous un vernis de bienséance. Elle ne voulait pas faire de vagues. Ernest Jaco avait noté dans son carnet une phrase de Louise, une phrase qui le tracassait. Il sortit son calepin pour la relire : On dirait que Gabrielle ne voulait pas qu’on s’aperçoive qu’elle était en vie. C’était paradoxal, elle qui justement était tellement vivante.

Ernest se plongea à nouveau dans son dossier. Annabella avait imprimé un rapport récent sur la fortune des Campion. Il tenta de se concentrer sur son contenu et commençait à perdre patience quand son attention fut attirée par quelques lignes. Il aurait juré que ces données étaient différentes de celles dont il avait pris connaissance quand il avait lu le rapport pour la première fois, le lendemain de la disparition. Il se frotta les yeux, pensant que la fatigue lui jouait des tours et essaya de clarifier la situation. Mais non, il en était sûr, trois lignes avaient été modifiées et indiquaient désormais que des propriétés avaient été vendues. Il fallait vérifier, comparer les données. Mais où était ce premier rapport ? Il fouilla sans succès les piles de documents qui se dressaient derrière lui. Il grommela quelques incantations à saint Antoine pour l’assister dans sa quête, en vain. Il appela Annabella à la rescousse. Elle lui fit remarquer qu’il avait consulté le rapport en ligne. Pourquoi n’avait-il pas eu le réflexe de l’imprimer ?

Trop peu de sommeil, trop de travail, toujours les mêmes coupables... Il ne pourrait compter que sur son cerveau vieillissant pour affirmer que le rapport avait été modifié depuis la disparition, un élément malheureusement peu convaincant pour son supérieur de secteur.

Peu importe, il fallait tenir compte de ces changements qui ne constituaient pas un petit détail vu la grandeur des propriétés concernées. Selon lui, trois d’entre elles apparaissaient vendues alors qu’il était certain qu’elles gonflaient encore le capital Campion récemment. Ernest en était convaincu car elles faisaient partie de celles qui l’avaient le plus séduit. Lorsqu’il avait découvert ces propriétés, Ernest s’était pris à rêver de ces endroits lointains qu’il ne connaissait pas. Ce n’était pas le luxe qui l’avait tenté, non c’était ce besoin d’ailleurs. Il approchait de la retraite et, contrairement à sa femme Martha, il avait de nombreux souhaits, comme celui d’explorer des pays exotiques. Il s’était égaré un instant, se représentant en robe de chambre confortable, un verre de vieux Scotch à la main, devant le feu d’une cheminée, son regard perdu sur un paysage aride ou verdoyant, peu importe pourvu que la vue soit magistrale. Il avait pensé aux jours paisibles dont il pourrait jouir, voyageant d’une propriété à l’autre. Pour parfaire son rêve de futur retraité, il avait même imaginé un instant retrouver les Campion, vivants, et en guise de remerciement se voir offrir un séjour dans quelques-unes de leurs propriétés. Il se voyait confus mais acceptant finalement l’offre alléchante. « Merci merci monsieur Campion, je suis très touché par ce cadeau mais je ne peux...

Si vous insistez... » S’enfonçant dans ce jeu enfantin, pause rafraîchissante au milieu d’heures de travail intense, il avait choisi les demeures qui ponctueraient son périple. Six en tout dont trois apparaissaient désormais mystérieusement cédées.

Ce rêve fondait sa certitude, sinon comment Charles Campion aurait-il pu l’inviter dans des biens qu’il ne possédait plus ? Le commissaire résuma pour lui-même : sur le rapport de la fortune Campion, trois propriétés figuraient comme vendues à une date se situant entre un et trois mois avant la disparition.

Pourquoi ces ventes n’avaient-elles pas été enregistrées plus tôt, lorsqu’il avait découvert le rapport ? Un tel délai était difficilement justifiable. Un autre point le titillait. Il avait le sentiment que ces transferts étaient résolument étranges et il mit quelques minutes à identifier son malaise. Ces actes détonnaient avec le contexte et l’histoire des Campion. Aucun Charles n’avait jamais osé se séparer d’une partie du patrimoine familial. On l’avait grossi, oui, mais rien ne lui avait été ôté. Alors pourquoi dire adieu à une partie des briques qu’une famille a jalousement protégées pendant presque deux siècles ? Et avoir le mauvais goût de disparaître pendant le même trimestre ?

Ernest se caressa la moustache. Il avait trouvé l’élément qu’il cherchait. Il ne restait plus qu’à convaincre sa hiérarchie.

 

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